PREMIÈRE PARTIE
Lorsque la Providence destine une créature à des entreprises glorieuses , et veut en faire l'instrument de ses plus nobles desseins, elle lui ménage de bonne heure mille circonstances favorables que
POUR LE JOUR
le hasard seul paraît avoir assemblées, verse dans son âme les dons et les grâces qui sont comme les semences sacrées des prodiges qu'elle veut opérer par son entremise; et toujours attentive aux périls qui l'environnent, elle entoure d'abord son cœur d'un mur d'airain, met à couvert son innocence sous un bouclier de salut, conduit par la main ses passions dès leur naissance, et lorsqu'elles sont encore en état d'être disciplinées ; et cultive avec des soins infinis le grain évangélique qu'elle y a semé, ce grain qu'elle veut élever au-dessus de toutes les autres plantes , et dont elle destine les branches saintes à servir un jour d'asile aux oiseaux du ciel. Telle fut envers Bernard la conduite de la grâce. Il reçut en naissant cette bonté d'âme et cette candeur de naturel , qui est comme le présage et la première ébauche de la piété : des inclinations bienfaisantes, de la douceur et de la sérénité dans l'esprit; un cœur tranquille et innocent, et presque de son propre fonds ennemi des excès et du vice. Les soins de l'éducation aidèrent ces heureuses espérances ; les exemples domestiques furent pour lui des leçons de vertu : un père juste et droit, et qui avaittoujours marché fidèlementdevant le Seigneur; une mère pieuse et tendre, qui n'avait jamais partagé son cœur qu'entre Jésus-Christ et son époux, et qui loin du monde , et renfermée dans l'enceinte de ses devoirs, cherchait à se sanctifier, comme dit saint Paul, au milieu de ses enfants, en les exhortant à persévérer dans la foi, dans la charité, dans la sainteté, et à mener une vie réglée et digne des saints.
Ce furent là les premières bénédictions dont le ciel prévint notre vase d'élite, destiné à porter un jour la parole de vie devant les princes et les rois, les nations et les enfants d'Israël. Heureux de n'avoir pas comme tant d'autres, dans un âge où le cœur se flétrit si aisément, respiré auprès de ceux dont il tenait la vie une odeur funeste de mort, et trouvé dans leurs mœurs des écueils à son innocence! Car, hélas! où avons-nous la plupart étudié l'iniquité, que dans les exemples de nos pères? où avons-nous vu se former, ou plutôt croître et se fortifier, cet homme de péché que nous portons dans notre fonds, que sous les yeux de ceux qui auraient du y former Jésus-Christ? d'où nous sont venues ces premières impressions si fatales au cœur, que de l'indiscrétion ou du dérèglement de nos proches? et enfin, où avons-nous appris, comme Rachel , à adorer les idoles , que dans la maison même deLaban?
Avec de si favorables dispositions, Bernard entre dans le monde. Mais que peuvent les soins de la
plus régulière éducation sur un âge où le cœur, incapable de précautions , et encore tout ouvert, sent poindre de toutes parts les passions! que peut un naturel heureux contre l'exemple de la multitude, et les attraits qu'offre à tous les pas l'iniquité! Aaron adore le veau d'or avec la foule; et Jonathas ne peut se défendre de goûter, du moins en passant, le miel funeste qu'il trouve sur son chemin.
De pareilles réflexions, si peu familières aune jeunesse inconsidérée, occupent déjà l'esprit de Bernard. À peine a-t-il jeté ses premiers regards sur le monde , qu'il y découvre ces pièges infinis qu'on ne voit guère qu'après coup, et sur lesquels nos chutes seules nous ouvrent les yeux. Déjà même le spectacle d'une beauté mortelle avait pensé jeter dans son cœur quelques étincelles dépêché; déjà violant le pacte qu'il avait fait avec ses yeux, il avait laissé errer ses regards sur un objet périlleux. Mais vous viendrez jusque-là , puissance des ténèbres , et ne passerez pas outre, et vous y verrez briser votre fureur et votre attente. Bernard , comme un lion mystérieux , n'a jamais plus de force que lorsqu'il se sent légèrement blessé. Un étang d'eau glacé où il se jette, punit à l'instant sa faiblesse : il éteint dans ce nouveau bain de la pénitence les traits enflammés de Satan; et comme un autre Jonas, il calme, en se jetant dans les eaux, la tempête naissante que son infidélité avait excitée dans son cœur. Quelle tendresse d'innocence, qui ne peut soutenir un seul moment le poids de la plus légère transgression! Mais, chrétiens, en matière de périls le passé est un mauvais garant pour l'avenir : le plus juste ne peut répondre ni de la grâce, ni de soi-même; il y a douze heures dans le jour, et toutes ne se ressemblent pas ; la vertu même s'use, pour ainsi dire, et s'affaiblit par ses propres victoires; et nos succès souvent ne sont qu'une feinte de l'ennemi , qui nous cède les premiers avantages pour nous amuser, et nous engager plus souvent dans l'occasion. Bernard ne l'ignore pas; et persuadé que lorsqu'il s'agit du salut les précautions ne sauraient être excessives, il va chercher dans la solitude une paix que le monde ne peut donner, et croit que se dérober à l'ennemi, c'est la plus sure manière de le vaincre.
Quelles furent les glorieuses circonstances de cette retraite? Ce n'est pas ici un pénitent humilié qui fuit devant l'ennemi, comme un vaincu percé de coups; c'est un Moïse qui ne sort de l'Egypte pour se retirer dans le désert qu'après avoir vaincu Pharaon, et qui dans sa retraite même conserve tout l'air d'un conquérant. Il ne compte pour rien de secouer lui seul le joug du prince du siècle, s'il ne délivre encore ses frères avec lui ; il ne peut se ré-
DE SAINT BERNARD
soudre à laisser tristement errer dans une terre étrangère ses amis et ses proches , tandis qu'il va lui-même goûter dans le désert combien le Seigneur est doux.
Que prétendons-nous , leur dit-il , comme autrefois ce courtisan dont parle saint Augustin? à quoi aboutiront enfln vos vues et nos espérances? (S. Aug. lib. vm , Conf. c. vi. ) La faveur du prince est le plus haut point où nous puissions aspirer . mais par combien de dangers faut-il arriver à un danger encore plus grand? et d'ailleurs quelle en sera la durée? Quamdiù istuderit? au lieu que si je veux être ami de mon Dieu, je le deviens à l'instant: Ecce nunc fio; et c'est là un trésor qui ne craint ni les vers, ni la rouille, ni la fatalité des temps, ni l'envie des hommes. Ainsi suivi de ses frères et de la plupart de ses amis , comme d'autant d'illustres captifs qu'il vient d'enlever au prince du siècle, il sort du monde chargé de ces glorieuses dépouilles ; et comme son divin Maître , en s'arrachant à l'empire de la mort, il traîne après soi les principautés et les puissances, et les mène hautement en triomphe à la face de l'univers : Traduxit confidenter, palàm triumphans. (Coloss. ii, 15.)
Ah ! si les anges du ciel , dans le séjour même de la gloire , sont capables d'une nouvelle joie à la conversion d'un seul pécheur; quelle dut être la joie des anges du désert, des pieux solitaires qui déjà depuis quelque temps s'étaient retirés à Cîteaux , lorsqu'ils virent arriver Bernard à la tête d'une si florissante troupe ! Le silence , les veilles , les jeûnes , et toute la rigueur de la discipline monastique , qui ailleurs ou ralentie, ou tout à fait éteinte, s'observait sans adoucissement à Cîteaux , rendaient l'abord de cette solitude formidable à eeux d'entre les séculiers qui voulaient renoncer au siècle. On regardait cette terre sainte comme une terre peuplée par des hommes extraordinaires , et qui dévorait ses habitants : peu de personnes osaient y venir essayer un genre de vie d'autant plus dur, qu'il était peu à la portée d'un siècle où le relâchement était devenu le goût dominaut : cette chaste Sion était déserte et stérile , tandis que les autres épouses moins fidèles se glorifiaient de la multitude de leurs enfants ; et il était à craindre que ce pieux établissement ne tombât enfin, faute de sujets. Etienne, abbé du monastère, vénérable par un grand âge et par une piété consommée, voyait avec douleur le fruit de ses travaux sur le point de périr. Mille fois il avait levé ses mains pures au ciel , pour demander à Dieu la multiplication de son peuple; et il attendait avec confiance l'effet de ses prières, quand Bernard, suivi de ses compagnons , vient se jeter à ses pieds.
Que de larmes de joie et de tendresse coulèrent alors des yeux du saint vieillard! combien de lois dit-il au Seigneur, comme Siméon, qu'il mourait en paix, puisque ses yeux avaient enfin vu le salut de Dieu , et celui qu'il avait préparé pour être la lumière des nations et la gloire d'Israël !
Les suites ne démentirent pas l'espérance du saint abbé : notre nouveau solitaire ayant, ce semble, dépouillé avec l'ignominie de l'habit séculier les restes des inclinations du vieil homme , ne garde plus de mesures avec la vivacité de sa foi : débarrassé de ses liens , il prend son essor vers le ciel , et échappe presque à la vue des plus avancés.
Bernard, se dit-il tous les jours à lui-même, qu'es-tu venu chercher dans la solitude? es-tu sorti du siècle, pour traîner tes chaînes après toi? voudrais-tu, comme tant d'autres, conserver sous un habit austère et religieux un cœur profane et immortifié? Ad quidvenisti? (S.Bebn.) Ah! si une vertu douce et aisée t'avait paru sûre pour le salut, pourquoi sortir du siècle où l'erreur commune l'autorise, et venir dans ce lieu de pénitence où des lumières plus pures et des exemples plus saints la condamnent ? Voilà votre modèle , vous qui après avoir commencé par une conversion d'éclat, et des dehors soudains d'une piété austère, relâchant peu à peu de cette première ferveur, en êtes enfin venus à cet état douteux de vertu tiède et tranquille , qui à la vérité sert encore de frein aux plus grossières passions, mais qui ne se prescrit rien sur la plupart des plaisirs , et bannit la fidélité et la vigilance : Ad quidvenisti ? tenez-vous à vous-même ce langage. Quel est mon dessein en me proposant une vie tiède et infidèle ? si le soin de mon salut me touche encore, pourquoi m'en tenir aune voie incertaine et périlleuse ; et si je veux rendre tout à fait ma première foi vaine , eh ! à quoi bon me gêner encore sur certains plaisirs , et conserver un reste de vertu inutile? La vie que je mène est trop selon les sens , si j'ai dessein de me sauver; mais si je veux me perdre, elle est encore trop pénible.
Par le secours de ses pieuses réflexions , Bernard nourrissait sa foi, et ressuscitait sans cesse en lui la grâce de sa vocation. Cependant , ô mon Dieu , du fond de votre sanctuaire vous répandiez déjà sur ce jeune Samuel , ces bénédictions infinies qui devaient en faire le prophète et le législateur de votre peuple. Le cloître depuis Benoît n'avait pas vu de vertu plus consommée; et c'était déjà un heureux préjugé pour le rétablissement de la règle de ce grand patriarche , déchue alors dans la plupart des monastères de l'Occident, et, comme c'est le sort des choses humaines de baisser toujours en s'éloignant de leur source ,
POUR LE JOUR
tombée de ce haut point de ferveur et d'austérité où on l'avait vue, dans les adoucissements, les interprétations et les privilèges.
Avec un corps délicat et une santé mal affermie, il n'est point de macérations qui puissent satisfaire l'amour de Bernard pour les croix et pour la pénitence. Et quelles macérations, mes frères? un silence éternel, une solitude sévère, des veilles continuelles, des jeûnes sans interruption, une nourriture qui loin de soulager le corps , le révolte par son insipidité, le travail des mains le plus dur, et un enchaînement de mille exercices laborieux qui ne laissent pas respirer l'amour-propre , et qui en changeant d'objet ne font que changer de supplice : environné de cet appareil de pénitence, il trouve encore sa croix trop douce , et croit comme l'époux être au milieu des roses et des lis. Les saints tremblent sur une seule faute expiée par une vie entière de pénitence; et nous présumons sur une seule action de pénitence, anéantie dans une vie toute de péchés.
La retraite de Bernard et de ses compagnons à Cîteaux, l'austérité et l'innocence de leurs mœurs, répandait déjà au loin une odeur de vie; et attirés par des exemples si nouveaux , plusieurs y accouraient de toutes parts. Le nombre des disciples croissant, et l'enceinte de Cîteaux se trouvant trop étroite pour les contenir, il fallut chercher une nouvelle terre : on partage ce peuple saint; et Bernard , à la tête d'une tribu choisie , s'éloigne à regret d'un lieu où tout lui retraçait le doux souvenir des premières faveurs qu'il avait reçues de son divin Maître, et va établir sa demeure à Clairvaux, solitude alors inconnue, mais devenue depuis plus fameuse que les principales cités de Juda , par la présence de celui qui devait un jour régir Israël.
Élevé à la dignité d'abbé de ce monastère, que de nouveaux spectacles de vertu ne donne-t-il pas dans ce nouveau rang! Loin d'affecter ces distinctions odieuses et ces vaines marques d'autorité qui laissent une distance si énorme entre les enfants et le père, il ne fut jamais plus avide d'abaissements : loin de regarder sa dignité comme un prétexte honorable d'adoucissement et de repos, il n'usa jamais de plus de rigueur envers soi-même. Qui pourrait ici , mes frères, raconter en détail les progrès de la grâce sur son âme; cet esprit de prière et de recueillement, ces consolations ineffables de l'Esprit saint, cette mort universelle à soi-même et à toutes les créatures , l'usage des sens presque éteint ! Hélas! à force de mortifier son goût, il ne lui en restait plus même pour discerner les viandes; et au lieu que les Israélites trouvaient dans la seule manne
des goûts divers, les mets les plus différents n'avaient plus que le même goût pour lui : les objets qu'il avait même sous les yeux , il ne se souvenait pas de les avoir vus : sa conversation toute dans le ciel, fixait là les opérations de son âme et l'on peut dire de lui , quoique dans un sens différent, ce que le Prophète dit des idoles : qu'il avait des yeux, et ne voyait plus; un odorat, et ne sentait plus; une bouche et des mains, et il ne s'en servait plus.
Ce fut alors que Dieu accorda à ses vœux la vocation de son père à Clairvaux , et sa retraite entière du siècle. Cet homme, si heureux dans sa famille, et dont les enfants , comme ceux de Jacob , devaient être un jour autant de patriarches, quitte enfin le pays de Chanaan , vient joindre Joseph , ce fils bienaimé ; adore son bâton pastoral , cette marque sacrée de sa puissance; et plein de jours, il s'endort peu après au Seigneur dans cette terre de Gessen , sous les yeux d'un fils qui l'avait enfanté dans la foi et dans la charité.
Ainsi se sont rendus agréables à Dieu les saints, mes frères. Tous ceux que l'Église honore comme tels, elle les honore comme pénitents : l'Esprit de Dieu n'a pas là-dessus diverses voies , et l'on ne peut pas dire qu'il opère différemment. Nous flattonsnous qu'il y aura pour nous une voie privilégiée? serons-nous traités plus favorablement, parce que nous sommes plus coupables? si les bien-aimés du Père céleste ont bu le calice amer, croyons-nous que la lie et l'amertume en soit ôtée pour nous? Mais quand le royaume des cieux ne serait pas le prix de la seule violence, pourrait-il l'être de la volupté? et quand on pourrait être saint sans la pénitence , pourrait-on l'être après les plaisirs? Tel fut notre nouveau Samuel dans l'enceinte du sanctuaire; il fut cher au Seigneur son Dieu : Dilectus à Domino Deo suo. Donnons à son zèle de plus vastes bornes : il va renouveler la face de l'État, et répandre une onction de grâce sur les princes et les peuples : Renovavit imperium , etunxit principes in génie suû : et après que la foi en a fait un religieux consommé, la charité va en faire un homme apostolique; c'est mon second point.