DEUXIÈME PARTIE
Il y a différents dons dans l'Église, dit saint Paul; et ces dons sont partagés aux divers membres qui la composent, selon la secrète disposition de l'Esprit qui souffle où il veut. Tous ne sont pas en même temps apôtres, prophètes, docteurs; à chacun est donnée sa grâce particulière, selon la mesure du don de Jésus-Christ. Tel dans le calme de la retraite conserve son âme pure et sans tache , qui transporté
DE SAINT BERNARD
dans le siècle y verrait expirer son innocence , et s'éteindre toute sa foi. Tel dans le ministère de la parole et les autres fonctions de l'apostolat, luit comme un astre au milieu d'une nation corrompue et perverse, et forme Jésus-Christ dans les cœurs, qui dans le désert aurait soupiré après l'Egypte, et serait tombé dans la tiédeur et l'abattement. Tel est envoyé pour évangéliser les simples et les ignorants, qui craindrait de porter le nom du Seigneur devant les princes et les rois de la terre. Tel s'oppose comme un mur d'airain pour la maison d'Israël, et résiste aux puissances du siècle , qui n'oserait toucher l'oint du Seigneur, ni contredire aux pontifes de la loi. Tel enfin a le don d'interpréter les Écritures, qui n'a pas celui des prodiges pour s'en servir comme de signe contre les infidèles. Mais cet ordre établi de vous-même, ô mon Dieu, n'est pas une loi pour vous : il est certaines âmes sur lesquelles, quand il vous plaît, vous versez à pleines mains la variété de vos dons, et à qui votre Esprit n'est pas donné par mesure.
Il fallait au siècle de Bernard une Time de ce caractère. Les dissensions domestiques, les guerres étrangères , l'ignorance, qui toujours en est le triste fruit, avaient répandu sur toutes les parties de l'État je ne sais quel air de licence et de barbarie, toujours fatal à la sainte politesse et à la candeur des mœurs chrétiennes. L'ambition, le faste, et des vices encore plus honteux, s'étaient glissés dans le sanctuaire , et faisaient de la maison du Seigneur un lieu d'intrigue, de mollesse et de scandale : les cloîtres n'étaient plus des asiles contre la contagion du siècle; le peuple de Dieu, qui habitait cette terre sainte , peu soigneux de l'alliance de ses pères , avait lié commerce avec les nations, et adopté leurs mœurs et leurs usages : les sages lois des fondateurs n'étaient plus écrites que sur des tables de pierre ; on y avait mêlé des traditions humaines qui en ruinaient l'esprit ; ces déserts arides et sombres étaient devenus des terres où coulaient le lait et le miel : ce n'étaient plus des lieux écartés où, fatiguédu monde, on pût venir de temps en temps respirer l'air de la piété; et illustres autrefois par les saints qui les avaient habitées , ces solitudes ne brillaient plus que par des bâtiments somptueux, des temples superbes, des richesses et des dons immenses; de sorte que les pieuses libéralités des fidèles, et leur sainte diminution, pour parler avec l'Apôtre, était devenue l'excès de ce peuple autrefois si simple et si délaissé.
Delà, mes frères quel déluge d'iniquités dans le siècle! Car il faut le dire ici, les lampes d'Israël ne sauraient s'éteindre, qu'il n'en sorte une épaisse
MASSILLON. — TOME II
fumée qui se répand au loin , et va ternir tout l'éclat et tout l'or du tabernacle : les colonnes du temple ne plient jamais , qu'elles n'entraînent avec soi le reste de l'édifice; et pour le dire sans figure, les vices des clercs et des personnes consacrées à Dieu , sont toujours comme les étendards funestes du désordre élevés au milieu des peuples : Signum in natio7iibus. (Is. v, 26.)
A des besoins si extrêmes et si divers, vous n'opposâtes , Seigneur, qu'un nouveau Moïse sorti du désert de Madian ; et Bernard entre vos mains frappe les rois et les royaumes, réforme le tabernacle sur le modèle de celui que vous lui aviez montré sur la montagne; confond les ministres murmurateurs; assure la souveraine sacrificature au pontife que vous aviez établi; renverse l'idole que les enfants d'Israël s'étaient eux-mêmes fabriquée; brise les ennemis de votre nom , et aurait conduit vos tribus à la conquête de Jérusalem, si leur ingratitude et leurs excès ne vous eussent fait retirer votre force et votre bras du milieu d'elles.
Quelle fut l'ardeur, la fermeté, l'étendue de son zèle! Il avait reçu de la nature ces avantages de l'esprit et du corps qui semblent destiner par avance ceux qui en sont pourvus , au ministère de la parole , mais qui sans la grâce et la vocation du ciel , ne for. ment jamais qu'un airain sonnant et une cymbale retentissante : un esprit vaste et nourri dans la lecture des livres saints; un cœur tendre et avec qui étaient, ce semble, nées l'onction et la miséricorde ; un extérieur doux et mortifié qui préparait les cœurs à la grâce , et dont le seul spectacle versait d'abord dans l'âme , je ne sais quel goût du don céleste et des biens du siècle à venir.
Représentez-vous donc , mes frères , ce nouveau précurseur sorti du désert, vêtu pauvrement, la pénitence peinte sur le visage , cherchant dans ses discours non pas à se rendre agréable au pécheur, mais à rendre le pécheur désagréable à soi-même; travaillant à préparer les voies au Seigneur, et non pas à sa propre gloire; aplanissant, non pas l'âpreté du sentier évangélique, mais celle des cœurs rebelles, et prêchant, non pas certaines ablutions aisées et des cérémonies extérieures qui ne purifient que le dehors , mais mettant la cognée à la racine des passions , et annonçant un baptême de pénitence. On le prend pour Élie , ou pour quelqu'un des prophètes : toute la France court pour entendre cette nouvelle doctrine; et touchés des paroles de grâce et de vertu qui sortent de sa bouche, les peuples en foule viennent à lui pour savoir si la colère du Seigneur comme ses dons est sans repentir, et s'il n'y a plus de ressource à eux pour la fléchir. Eh ! que
POUR LE JOUR
pouvait-on attendre d'un ministre de Jésus-Christ, qui loin du monde avait longtemps médité la loi de Dieu dans le silence et dans la prière , dont le cœur, vide des créatures, n'était plein que de cet Esprit qui parlait en lui , et qui pouvait dire avec une confiance apostolique aux fidèles : Soyez mes imitateurs , comme je le suis de Jésus-Christ; que pouvait-on, dis-je, en attendre, que le renouvellement de son siècle , que la renaissance de la foi et de la piété? Si notre ministère n'a pas le même succès , ce n'est pas que le monde soit plus corrompu , mais c'est que la source de nos travaux n'est pas la même. Est-ce l'Esprit de Dieu qui nous ouvre la bouche? et n'entre-t-il rien d'humain dans notre zèle ?
Alors, mes frères, les ténèbres répandus sur l'abîme commencèrent à se dissiper : la France comme un autre chaos se développa peu à peu : les cloîtres virent revivre est esprit primitif, cet héritage précieux qu'ils avaient autrefois reçu de leurs pères. De nouvelles troupes de solitaires sorties de Clairvaux se répandirent dans l'Europe , allèrent repeupler les déserts; les plus grands hommes de ce siècle s'y retirèrent à l'envi ; les princes mêmes préférèrent l'opprobre de Jésus-Christ à la pompe des Égyptiens , et ceux qui habitaient les palais des rois ne voulurent plus être vêtus avec mollesse : de là , comme d'un nouveau Cénacle, sortirent en foule des pasteurs illustres qui parurent à la tête de nos églises; et les enfants de Bernard devinrent les pères des fidèles. Mais quels hommes, mes frères, que ces évêques! quel zèle! quelle simplicité! quelle innocence! quelle austérité de mœurs ! l'épiscopat n'était pour eux qu'une servitude honorable : ils ne brillaient, comme Moïse, que d'un éclat descendu du ciel , et ne croyaient pas qu'une vaine affectation de faste et de repos, fût nécessaire pour rendre respectable au peuple un ministère de sollicitude et d'humilité. Ne nous bornons pas à envier cet heureux siècle : souvenons-nous, mes frères, que les pasteurs fidèles ne sont guère accordés qu'aux prières des peuples, et que le défaut des ministres saints , dont nous nous plaignons quelquefois, loin de nous servir d'excuse un jour, ne fera peut-être que notre erime.
A l'ardeur de la charité , Bernard joignit la force. Car ne vous figurez pas ici un de ces ministres timides , qui , sous prétexte d'honorer les grands, croient qu'il faut respecter leurs vices; qui , éblouis de i'éclat qui les environne, n'osant envisager leurs démarches , se mettent volontairementun voile devant les yeux , de peur de les apercevoir, et donnent à leur faiblesse les noms spécieux de modération et de prudence. II est peu de Samuels qui osent dire à
ceux qui régnent : Prince, n'est-ce pas le Seigneur qui vous a établi roi sur Israël ? pourquoi n'avez-vous pas donc écouté sa voix ? Il n'a que faire de vos victimes et de l'orgueil de vos offrandes : le sacrifice le plus agréable à ses yeux , c'est la soumission et l'obéissance. Bernard laisse cet exemple à la postérité. Louis le Gros usurpe les droits de l'Église; des prélats généreux s'élèvent contre cette nouveauté , il les proscrit : on a recours à notre saint : Prince, lui dit-il, l'Église élève sa voix contre vous devant son époux , et se plaint de ce que celui qu'elle avait reçu pour son défenseur, devient son persécuteur lui-même; eh! pourquoi régnez-vous sur la terre , que pour y faire régner la justice et la piété?
Que de marques publiques de pénitence n'obtintil pas de Louis le Jeune son fils, sur le massacre de Vitry ? Comme un nouvel Ambroise , il lui déclare hardiment que la voix du sang qu'il a répandu , crie vers le Seigneur, et demande vengeance contre lui ; et par ces généreuses remontrances , il donne encore à l'Église le spectacle consolant d'un roi humilié , couvert de cendres , prosterné à la porte de ses temples, et renouvelle les exemples si rares des David et des Théodose.
Mais comment rapporter ici les traits divers de sa fermeté? L'abbé Suger, ce ministre si sage et si fameux dans nos histoires , corrigé par ses avis sur certaine pompe séculière, où l'air de la cour l'avait conduit peu à peu : la reine Éléonore elle-même , princesse fière et mondaine , traversée dans ses desseins en un point assez délicat , et réduite enfin à revenir au sentiment de Bernard : circonstance assez rare dans unejeune princesse, enivrée encore de plaisirs et de grandeurs , qui aime à dominer sur les esprits comme sur les cœurs, que toute résistance blesse , et qui ne fait pas assez de cas de la vertu pour souffrir d'en être contredite : car on lit bien qu'ÉIie sut faire respecter quelquefois la vérité même à l'impie Achab ; mais on ne lit pas que Jézabel lui pardonna jamais la liberté d'un seul discours, ni sa résistance à l'injustice qu'elle voulait faire à Nabot.
Tous les siècles admireront les instructions vives et touchantes , et cette noble liberté qui règne dans ses livres de la Considération au pape Eugène. Il est vrai que ce pontife avait vu croître sous les yeux et la discipline de notre saint ces grandes qualités qui depuis rélevèrent au pontificat. Mais qui ne sait combien la religieuse soumission qu'on doit à tout ce qui part de ce trône auguste , et les hommages éternels dont le pontife est environné , le familiarisent peu avec une liberté chrétienne, et des discours qui ne sont pas faits pour louer? Mais la charité ose tout; et Bernard , toujours semblable à Samuel,
DE SAINT BERNARD
honore à la vérité l'oint du Seigneur devant le peuple, mais ne laisse pas de lui annoncer ensuite les ordres du ciel.
Les princes et les souverains pontifes respectent la liberté de l'Esprit de Dieu dans son serviteur : et aujourd'hui, mes frères, dans le siècle, si l'on se trouve né avec quelque distinction , on exige des ministres de Jésus-Christ , des égards et des ménagements indignes de leur caractère : on est blessé de leur zèle ; on croit être dégradé s'ils nous disent la vérité comme ils la disent au peuple : on dirait que la sainte sévérité de l'Évangile ne regarde plus que les âmes vulgaires, et que les vices des grands sont nés nobles comme eux , et qu'on leur doit les mêmes égards qu'à leurs personnes.
Ah! le crime nulle part ne fut à couvert du zèle de notre saint ; il le poursuivit jusque sur le trône : les liens mêmes de la chair et du sang , si périlleux à notre ministère, ne séduisirent pas sa constance. En vain touchée du bruit de ses prodiges et de sa réputation , ou peut-être d'une vaine curiosité de le voir, sa sœur vient à Clairvaux. L'orgueil de ses équipages, et la pompe du siècle qui l'environne, laissent d'abord entrevoir au saint combien elle est éloignée du royaume de Dieu : au bruit de cette fastueuse visite, il gémit, il se renferme dans l'enceinte de son monastère ; et malgré la tendresse qu'il a pour cette sœur, et le spectacle touchant de sa désolation et de ses larmes , il refuse de la voir, si au lieu des parures du siècle qu'elle étale, elle ne se couvre de pudeur et de modestie : c'est un autre Moïse, qui, attentif aux seuls intérêts de la gloire de son Maître , sépare sans balancer sa sœur du camp du Seigneur, et lui interdit l'entrée du tabernacle, jusqu'à ce qu'elle ait quitté cette lèpre qui couvre son corps , et ces marques honteuses de son orgueil et de son infidélité.
Si vous trouvez aujourd'hui des ministres plus complaisants, femmes du siècle, ce n'est pas une excuse pour vos erreurs; car la faiblesse du prêtre n'affaiblit pas la loi de Dieu : c'est la peine de vos péchés , et un juste jugement de la colère du Seigneur sur vous, qui punit les fausses raisons dont vous vous servez pour justifier contre vos propres lumières une vie molle et mondaine , par des ministres qui l'autorisent.
Enfin, mes frères, sa voix brisa les cèdres du Liban , ébranla les déserts , et tonna au milieu des faux , je veux dire parmi les peuples. On ne vit jamais avant lui de prophète si autorisé à reprendre les vices : le ciel l'avait , ce semble , établi le censeur des mœurs de son siècle. Que de différends parmi les princes apaisés par sa sagesse ! que de lettres écri-
tes pour le rétablissement de la discipline et de la piété ! Nous voyons encor dans celles qui nous restent , ce détail immense de soins et de mesures où sa charité le faisait descendre. Quel style! quelles expressions! quels artifices puissants d'une éloquence toute divine ! La France , l'Italie , l'Allemagne , le virent répandre partout le feu divin que Jésus- Christ est venu apporter sur la terre , et dont il avait embrasé son cœur; seul il sut suffire aux besoins divers et infinis de l'Église; et comme ce serpent d'airain élevé dans le désert , il n'y eut point de plaie qui fut à l'épreuve de sa présence.
Il ne manquait à ses travaux que la récompense des saints, je veux dire, les persécutions et les calomnies; il eut la consolation d'y participer. Il entendit les plaintes des insensés contre lui sur le mauvais succès de l'entreprise des Français dans la terre sainte : les prodiges dont Dieu avait accompagné ses prédications , pour exciter les chrétiens à cette milice sacrée, furent traités de faiblesse et de crédulité; la force de ses discours, qui pensa déserter la France et l'Allemagne, en inspirant aux peuples le désir de se croiser, passa pour indiscrétion et faux zèle. Mais adorant dans le secret de son cœur les desseins impénétrables de la Providence , il rappelait le souvenir des Israélites, qui quoique appelés de Dieu à la conquête d'une terre sainte, périrent dans le désert à cause de leurs infidélités : il rappelait l'histoire des tribus, qui engagées par l'ordre exprès du ciel à combattre les Benjamites n'en eurent pas moins la honte d'une double défaite; et gémissant sur les excès des chrétiens qui avaient attiré ces calamités du ciel , il était bien plus touché de ce que les Infidèles, fiers de leurs avantages, demandaient insolemment, Où est le Dieu des chrétiens? et blasphémaient son nom , que des outrages dont ses frères tâchaient de noircir le sien propre.
Ainsi on est toujours prêt dans le siècle à censurer la conduite des saints : on n'a pour leurs démarches que des yeux de rigueur et de malignité, on veut les rendre garants de tous les mauvais succès des entreprises où ils ont eu quelque part; et leur zèle est indiscret du moment qu'il n'est pas heureux. Enfin, il suffit presque d'être homme de bien , pour ne trouver plus d'indulgence sur la terre : et je ne sais si c'est haine de la vertu ou amour de nous-mêmes, mais nous ne manquons jamais d'apercevoir des faiblesses dans les saints : soit parce qu'à force de les croire justes , nous exigeons presque aussi qu'ils ne soient plus hommes, ou que ne pouvant parvenir à leur ressembler, nous tâchons du moins de nous persuader qu'ils nous ressemblent eux-mêmes. Vous venez de voir tout ce que fit notre
POUR LE JOUR
saint pour le rétablissement des mœurs et de la piété : montrons en peu de mots ce qu'il fit pour le rétablissement de la foi et de la doctrine; et dans cet homme apostolique voyons encore le docteur le plus éclairé et le plus humble de son temps : In lecje Domini congregationem judicavit , et infide sua probatus est prop/ieta. Je finis dans un moment.