‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 49 sur 235 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

L'Église, cette nouvelle Jérusalem, est à la vérité fondée sur des montagnes saintes ; les vents et les orages s'élèvent en vain contre ses murs sacrés; son époux l'a promis, les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. Cependant tout invincible qu'elle est, elle n'est pas paisible : ses persécuteurs ne sauraient la détruire, mais ils peuvent l'affliger : elle ne craint pas des vainqueurs qui la réduisent comme une esclave à adopter leurs dieux et leurs sacrifices, mais elle peut avoir des ennemis qui altèrent sa paix, ou qui défigurent la pureté de son culte : il est même peu de siècles où elle n'en ait vu s'élever quelques-uns. Née dans les combats et dans les persécutions , il semble que c'est son destin de n'en être jamais exempte; mais les hérésies et les schismes ont eu leur utilité. Nous devons la gloire de nos martyrs à la fureur des tyrans ; et à qui sommes-nous redevables aussi des travaux précieux des anciens défenseurs de la vérité , qu'aux docteurs du mensonge qui parurent dans leurs siècles?

Dieu qui destinait Bernard à être le restaurateur de sa loi , lui en avait développé les secrets ineffables dans le désert. Sans avoir été disciple, dit un historien , que des chênes et des forêts , et sans avoir eu d'autre maître que la grâce, on le vit passer tout d'un coup de la solitude dans le monde, et de l'ombre des bois dans la lumière du soleil. Sa science ne consista pas dans un amas de connaissances vaines qu'on acquiert par un dur travail, et qu'on débite sans fruit et sans onction. Il ne chercha pas à éblouir les esprits par de nouvelles découvertes, ni à se faire honneur de certains approfondissements qui flattent par leur singularité; mais à réformer les cœurs, et à rétablir la foi de ses pères sur la ruine des nouveautés profanes : enfin il ne fut pas de ceux qui regardent les sciences comme un trafic honteux, et qui font de ces dons, destinés à maintenir le culte du Seigneur et l'honneur de ses sacrifices , l'occasion de leur gain et le prétexte de leur avarice.

Les livres saints furent sa plus chère étude ; rien ne lui paraissait plus digne de la grandeur de l'esprit humain que l'histoire des merveilles de Dieu

dans les livres de Moïse, les beautés de sa loi, les divins transports de ses prophètes, et l'onction des autres écrivains inspirés. Aussi il avait dévoré avec tant d'ardeur ce volume sacré, et l'avait si bien changé en sa propre substance, qu'il ne sait plus parler que ce langage dans ses écrits : les expressions de l'Écriture y sont semées à pleines mains, elles paraissent son style naturel. Saints et pieux monuments de son amour pour les Écritures, fruits précieux de ses lumières et de sa piété, vous êtes encore entre nos mains; et c'est assez pour son éloge.

Mais la lecture des divines Écritures, qui faisait autrefois les plus chères délices des premiers fidèles, cède aujourd'hui parmi les chrétiens à des ouvrages de mensonge et de péché, pernicieux à l'esprit qu'ils remplissent de mille images profanes, et funestes au cœur, où ils jettent des semences de crime, qui toujours dans leur temps produisent des fruits de mort. Hélas! ne portons-nous pas déjà dans notre fonds des dispositions assez favorables à l'iniquité, sans y en ajouter d'étrangères? Ce levain de corruption qui croît avec notre cœur, ne suffit-il pas pour exercer notre innocence, sans aider sa malignité? et faut-il le secours de l'art à des passions sur lesquelles nous ne naissons que trop instruits?

Ce fut cette science des livres saints, qui rendit Bernard si redoutable aux ennemis de l'Église. La chaire de Pierre était devenue la proie d'un usurpateur; Dagon avait pris la place de l'arche; un intrus plein de fiel et d'artifice paraissait dans le sanctuaire, et y recevait les hommages du peuple de Dieu : la foi des Églises suspendue par le spectacle nouveau de deux pontifes dont chacun prétendait être l'Oint du Seigneur, attendait comme autrefois que Dieu lui-même fît connaître celui qu'il avait élu ; on ne savait plus s'il fallait aller adorer à Jérusalem , ou sur la montagne de Garizim : Pierre de Léon jouissait à Rome du fruit de son iniquité; et environné de ses adorateurs vcet homme de péché était assis dans le temple de Dieu, tandis que le véritable pontife Innocent II, chassé de son siège, et errant comme l'arche d'Israël de contrée en contrée, dans un équipage peu convenable à sa dignité, était enfin venu aborder en France, et y avait trouvé un asile plus honorable sous la protection et la piété de nos rois : car tel a été de tout temps le destin de la France , d'ouvrir son sein aux pontifes et aux souverains détrônés, et de voir ses monarques armés contre les usurpateurs et les rebelles.

Or, mes frères, quel est le triste état de l'Église, lorsqu'elle est ainsi déchirée au dedans; et que l'étendard de la révolte et de la dissension est élevé jus-

DE SAINT BERNARD

que dans le sanctuaire de la paix et de l'unité! Les uns sont à Céphas, les autres à Paul , et personne à Jésus-Christ. Ses dignités sont ou le prix ou le lieu de la rébellion; ses grâces, loin d'être dispensées avec majesté, sont offertes avec bassesse ; ses foudres ne sont plus les peines du vice, mais les instruments de la passion ; et de part et d'autre on cherche à se faire des amis, non pas avec des richesses d'iniquité, mais avec les trésors mêmes du sanctuaire.

Quel scandale plus digne du zèle et des lumières de Bernard que celui-ci ? Il paraît au milieu des prélats du royaume, assemblés à Étampes pour prononcer sur ce différend : il préside , comme un autre Daniel, à l'assemblée des vieillards : les princes, pour me servir des paroles de Job, cessent de parler devant lui, et sont attentifs à ses jugements : tous les Pères du concile respectant dans Bernard je ne sais quelle autorité qui suit une haute réputation de vertu, s'en remettent unanimement à sa décision ; de sorte que les yeux de toute cette illustre assemblée sont tournés sur cet homme merveilleux : lui seul est l'interprète du Saint-Esprit; lui seul forme un concile entier, et toute la France reçoit de sa main Innocent II pour légitime pape. C'est toujours le Samuel de son siècle, qui, au milieu des tribus assemblées , fait expliquer le sort en faveur de celui que le Seigneur avait oint et destiné à régir son peuple.

Que de courses en Sicile, en Italie, en Allemagne» pour éteindre les restes du schisme, et rassembler les aigles autour du corps ! On le vit foudroyer un prince , dont le crédit fomentait la dissension; aller à lui dans un temple, armé du corps de Jésus-Christ ; et lui ordonner, de la part de ce Dieu terrible qu'il tenait entre les mains, de ne plus troubler la paix de l'Église. A ce spectacle si nouveau, le duc de Guyenne se trouble; toute sa fierté se change en frayeur; et renversé comme Paul par la présence du Dieu dont la majesté se rend sensible, il devient comme lui, d'instrument de la fureur d'un faux pontife, un vase d'élection.

Mais c'était peu d'avoir rétabli la paix au dedans de l'Église; il fallait, comme Moïse, après avoir assuré contre les murmurateurs le souverain sacerdoce à Aaron, mettre le peuple de Dieu à couvert des séductions de Balaam. Les conciles de Sens et de Beims admirèrent la fécondité de ses lumières et la force de son génie, et le virent défendre glorieusement l'antiquité et la simplicité de la foi contre les raffinements dangereux d'un évêque de Poitiers, et les nouveautés profanes d'Abeilard.

Cet homme enflé d'une vaine science et pourvu

de ces talents naturels propres à séduire les esprits , et à donner au mensonge tout l'air de la vérité : éloquent, poli, artificieux dans ses discours, vain de mille connaissances singulières, avait entrepris de rendre les mystères de la foi palpables à la raison humaine; et au lieu de cette lampe qui luit dans un lieu ténébreux, y introduire une lumière qui ne paraîtra que lorsque nous serons transformés de clarté en clarté. Déjà les fidèles attirés par les charmes de son éloquence, et par l'ascendant delà nouveauté, toujours inévitable en matière de religion sur l'esprit des peuples, commençaient à franchir les bornes saintes que nos anciens avaient si sagement posées. Ce mystère d'iniquité n'opérait presque plus en secret; et Abeilard, fier de son succès, défiait hautement le peuple de Dieu, comme ce géant des Philistins, de lui opposer un ennemi digne de lui : mais l'insolence de cet hérésiarque préparait à Bernard une nouvelle gloire. Tous deux se rendent au concile de Sens : et là, devant les pontifes du Seigneur, la science qui enfle cède à la simplicité qui édifie; les paroles artificieuses de la sagesse humaine, à la vertu de la croix et de l'Esprit; et le philosophe le plus orgueilleux de son temps , à un scribe instruit dans le royaume des cieux.

Sorti de cette victoire, il vole à Toulouse, où Henri, moine apostat, prêchait une nouvelle doctrine; et s'élevant contre l'institution sainte des sacrements et les traditions de l'Église, préparait déjà les voies à la naissance de ces monstres que l'erreur enfanta le siècle passé, et qu'un monarque toujours heureux a étouffés le premier, dans un royaume qui le premier presque les avait vus naître. Mais arrêtons-nous : un éloge n'est pas une histoire ; et tout n'y saurait entrer.

Et d'ailleurs, mes frères, ce n'est pas là ce que la vie de notre saint nous offre de plus instructif. Ces circonstances éclatantes embellissent, à la vérité, la vie du saint que l'on loue, mais ne proposent rien à imiter aux pécheurs devant qui l'on parle : elles exposent de grands traits , mais elles n'offrent point d'exemples; l'humilité de Bernard au milieu de toute sa gloire, est un endroit bien plus propre à nous toucher. Hélas! une fragile réputation où l'erreur des hommes a plus de part que nos bonnes qualités , nous grossit si fort à nous-mêmes notre propre idée, et arrivé au plus haut point de gloire où la France ait jamais vu un particulier, Bernard a toujours les yeux attachés sur ses misères, et ne les en détourne jamais pour voir ce qui brille autour de lui, et rencontrer les regards des hommes attentifs à l'admirer.

Tantôt il se refuse à des Églises illustres qui l'ont.

POUR LE JOUR

choisi pour pasteur, et regarde le trône épiscopal comme une espèce de buisson sacré, dont il ne lui est pas permis d'approcher. Tantôt revêtu par les papes du caractère de légat universel dans le monde chrétien , et ne voyant plus par ce nouveau titre que le souverain pontife au-dessus de lui, il fait aux évêques un hommage respectueux de sa dignité, n'agit que sous leurs ordres , refuse de se soustraire à cette puissance établie de Dieu , et ne souffre même pas que les siens sortent de la loi commune, et acceptent des prérogatives et des exemptions, qui sont à la vérité utiles dans leur établissement et saintes dans leur fin , mais qui ne laissent pas d'être de ces remèdes presque aussi fâcheux qne lés maux , et dont le besoin est toujours une suite de la tiédeur et du relâchement de l'Église, parce qu'il marque ou l'abus de la puissance dans le pasteur, ou l'amour de l'indépendance dans les ministres subalternes.

Tantôt honoré à Clairvaux de la visite d'un souverain pontife suivi d'une cour magnifique et nombreuse , il paraît à la tête de ses religieux , tous , les yeux baissés, gardant un profond silence, et laissant paraître sur leur visage, au milieu d'une solennité si extraordinaire, un air de pénitence et de recueillement dont le spectacle attendrit le pontife; et le saint abbé conservant un maintien tranquille et calme , et paraissant presque insensible à un honneur si nouveau, rappelle le souvenir de ce prophète d'Israël, qui, visité dans sa retraite parNaaman, prince environné d'éclat et de magnificence, peu touché de cette nouveauté, ne daigna pas le regarder ; et occupé des malheurs d'Israël et du soin d'apaiser la colère de Dieu irrité sur son peuple, ne parut presque faire aucune attention au rang de ce prince et à l'éclat qui l'environnait.

Tantôt enfin , ne conversant avec les hommes que pour fixer leur conversation dans le ciel , il se plaint sans cesse à soi-même et à ses amis de la dissipation de sa vie, et regarde les services qu'il rend au public comme des prévarications à ses devoirs particuliers. Je ne vis plus, disait-il , ni en ecclésiastique, ni en laïque ; car il y a longtemps que je ne fais plus la vie de religieux dont je porte l'habit : que suis-je donc? je ne suis plus que comme le prodige et le monstre de mon siècle. Aussi combien de fois , touché de ce que les rois de la terre venaient le consulter dans son désert , et troubler le repos sacré de son tombeau, leur répondait-il comme Samuel à Saiil : Eh ! pourquoi voulez-vous ressusciter pour le siècle un homme enseveli dans la région des morts? Quare inquietasti me ut suscitare? (i Reg. xxviit, 15.)

Voilà, mes frères, les sentiments de crainte et

d'humilité, qui toujours ont accompagné les actions les plus héroïques des saints. La charité a, comme l'amour-propre, ses pieuses erreurs et ses innocentes séductions. La grâce et la cupidité nous déguisent presque également à nous-mêmes; et comme la plupart de nos vices ne sont en sûreté que par les fausses idées que nous nous en formons , souvent les vertus des saints n'ont été à couvert que sous les images trompeuses sous lesquelles ils se les sont représentées.

Ainsi la vie du siècle, les dangers des conversations et des commerces, les divertissements criminels des spectacles , le vide et l'inutilité de nos oeuvres, cette révolution éternelle des nouveaux plaisirs; tout cela, vous r.e le regardez que comme des amusements innocents et des délassements inévitables à la faiblesse humaine; et les travaux delà charité, les œuvres extérieures de miséricorde, ne sont aux yeux des saints qui s'y trouvent appelés, que des agitations périlleuses au recueillement de l'âme, et des obstacles aux secrètes consolations de la grâce. Ainsi Bernard se méconnaît jusqu'à croire sa vie monstrueuse , parce que les besoins de l'Église et la vocation du ciel l'engagent à des emplois tumultueux peu compatibles avec le silence et la retraite d'un solitaire ; et tous les jours , ô mon Dieu , vos ministres s'abusent jusqu'à trouver, dans une vie toute séculière et des mœurs profanes, la sainteté de leur état et les obligations redoutables du sacerdoce : hélas! on traite presque de faiblesse dans vos saints les erreurs de leur humilité; et des erreurs de nos passions , nous en faisons un mérite même à notre prudence. Rompez, Seigneur, ce charme funeste, et éclairez les yeux de nos cœurs , afin que ne nous égarant plus dans nos voies, nous suivions les routes que vos saints nous ont frayées, et arrivions comme eux à l'heureuse éternité.

Ainsi soit-il.

POUIl

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