BOI DE FRANCE
An nescitis quoniam sancti de hoc miindo judicabunt ?
Ne savez-vous pas que les saints doivent un jour juger le monde? (i Cor. vi, 2.)
Si la loi de Dieu toute seule devait un jour ju-
ger le monde, mes frères, le monde pourrait opposer à sa condamnation les obstacles presque insurmontables que chacun de nous trouve dans son état, à la pratique des devoirs qui nous sont prescrits : il pourrait accuser la loi d'injustice, sur ce qu'elle exige de nous mille choses qu'il n'est pas possible d'allier avec les situations diverses où la naissance, la fortune, et les grandes places nous engagent; et la loi de Dieu, si juste dans ses jugements et dans ses préceptes, ne serait plus justifiée devant la fausse sagesse des hommes. Aussi l'Apôtre nous avertit que les justes de tous les états paraîtront alors à côté de Jésus-Christ; qu'ils seront les défenseurs de sa loi contre toutes les vaines excuses des pécheurs; et que leur exemple jugera le monde , qui n'a pas voulu les imiter.
Mais ce droit de juger le monde ne leur conviendra pas à tous également. Ce n'est pas assez , ce semble , de l'avoir méprisé et foulé aux pieds , pour être en droit de condamner ceux qui l'aiment : il faut l'avoir vaincu avec tout ce qu'il a d'éclat, de pompe, de magnificence, de plaisirs, et résisté à tous ses périls, pour pouvoir confondre toutes ses excuses.
Ainsi juge par avance le monde, le saint roi que la France aima autrefois comme son père , et qu'elle honore aujourd'hui comme son protecteur. Le monde ne saurait opposer d'illusion aux devoirs de la loi , que ce grand exemple ne confonde : tout prétexte eontre la vertu trouve ici sa condamnation; les vaines raisons du rang, de la naissance, des places disparaissent, et n'oseraient plus être alléguées; et le monde, forcé de respecter la sainteté, n'a plus rien à nous dire pour colorer ses dérèglements , ou pour justifier ses usages.
En effet , mes frères , deux erreurs régnent dans le monde contre la véritable piété. Premièrement, on la regarde comme incompatible avec ces qualités brillantes et héroïques , qui donnent de la réputation parmi les hommes, et nous rendent dignes de remplir avec éclat les plus grandes places. Secondement , on regarde un grand rang et une place éminente comme un privilège qui adoucit à notre égard toutes les pratiques pénibles de la piété. C'est-à-dire, on se figure presque la piété comme une faiblesse, ou qui déshonore les grands, ou qui rend incapable des grandes places ; première erreur : on croit que l'élévation permet un genre de vertu plus commode et plus autorisée à jouir de tous les plaisirs, et à suivre tous les usages que le monde approuve, et que la loi de Dieu condamne; seconde erreur.
Or, le saint roi , dont nous allons aujourd'hui proposer plutôt les exemples que louer les vertus,
DE SAINT LOUIS
condamne le monde sur ces deux erreurs. Premièrement, il trouva dans la piété la source de toutes ces qualités héroïques, qui le rendirent le plus grand roi de son siècle : secondement, il trouva dans sa qualité de roi de nouveaux engagements pour s'animer aux devoirs les plus austères de la piété. C'est-à-dire, il fut un grand roi devant les hommes , parce qu'il fut un roi saint aux yeux de Dieu : il crut qu'il devait être d'autant plus saint aux yeux de Dieu , qu'il était plus grand devant les hommes. La sainteté en fit un grand roi : la royauté le rendit un grand saint. C'est ainsi , ô mon Dieu , que ce prince selon votre cœur devient un accusateur qui nous confond : faites-en un modèle qui nous console et qui nous anime; et ne permettez pas qu'un si grand exemple domestique, que la religion nous propose avec tant de solennité pour nous instruire , n'ait presque plus d'autre utilité pour nous , que de nous rendre plus inexcusables.