‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 51 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il n'est que trop vrai , mes frères , que le monde , toujours injuste estimateur de la piété, la regarde comme le partage des âmes faibles et bornées. On attache aux sentiments tendres de la foi , je ne sais quoi qui annonce ou de la pusillanimité dans le cœur, ou de la médiocrité dans la raison : l'innocence des mœurs ne devient un mérite , que pour ceux qu'un caractère borné rend incapables des plus grandes choses : le héros et le saint paraissent des personnages incompatibles; et il semble que les hommes ne peuvent être grands que par les passions mêmes qui les avilissent. Cependant, mes frères, rien n'est plus grand pour l'homme que de vivre selon Dieu : la piété est l'effort le plus héroïque du cœur, et l'usage le plus noble et le plus sensé de la raison : une âme exercée à la vie de la foi , ne connaît plus d'entreprise au-dessus d'elle; et le juste a la réalité de toutes les grandes vertus dont le héros mondain n'a souvent que la réputation et l'image.

C'est pour convaincre le monde d'une vérité si honorable à la foi , que le Seigneur donna autrefois à la France le saint roi, dont la mémoire, si précieuse à tous les Français, nous assemble tous les ans en ce lieu de religion. Les instructions et les exemples d'une mère sainte tournèrent ses premiers penchants à la vertu : au milieu des soins d'une régence difficile, la reine Rlanche n'en connut pas de plus important que l'éducation du jeune roi. Persuadée qu'en formant les mœurs du souverain, elle formait, pour ainsi dire, les mœurs publiques, et que le bonheur de la monarchie était attaché au caractère

POUR LE JOUR

de celui que Dieu avait destiné à la gouverner ; elle n'oublia rien pour jeter dans son âme ces premières semences de magnanimité et de vertu , qui produisirent dans la suite des fruits si saints et si éclatants. Peu contente d'avoir assemblé auprès de lui tout ce que la France avait de plus pieux et de plus habile , elle-même voulut avoir la principale part à ce grand ouvrage. Mêlant sans cesse les leçons de la foi à celles de la royauté; tantôt formant le chrétien, tantôt instruisant le prince, elle lui apprit à ne jamais séparer ces deux devoirs, et à regarder comme opposé aux véritables intérêts de sa gloire et de sa couronne, tout ce qui serait contraire à la loi de Dieu.

Des attentions si religieuses trouvèrent des censeurs dans le monde (car il faut s'attendre à ses censures, quand on ne veut pas suivre ses exemples ). On publia que la jeunesse des rois devait avoir de plus nobles amusements , que des pratiques journalières de piété ; que sous prétexte de préserver son innocence, on amollissait son courage; qu'il fallait laisser plus de carrière à des penchants, qui dans la suite ne trouvant plus de frein dans l'autorité souveraine, iraient d'autant plus loin qu'on aurait plus voulu les contraindre; et qu'enfin une vertu si rigoureuse et si exacte pouvait former de bons solitaires, mais qu'elle n'avait jamais formé de grands princes.

Le langage du monde ne change point mes frères ; vous le voyez : ainsi justifie-t-on tous les jours les abus des éducations profanes. Ce n'est pas qu'on ne recommande à ceux qui y président , d'imprimer de bonne heure aux enfants qu'on leur confie, les maximes de la vertu et de la sagesse ; mais ce sont les seules impressions qu'on craint toujours qui ne soient poussées trop loin. L'amour de la gloire, le désir de parvenir, l'art de plaire sont les plus sérieuses et les plus importantes leçons qui cultivent la jeunesse de ceux que leur naissance destine à de grandes places : on aime à voir briller dans cet âge tendre les premières lueurs de toutes cesdangereuses passions : les ébauches naissantes des grands vices, on les appelle de grandes espérances. On regarde les inclinations heureuses et tranquilles d'un naturel tourné à la vertu comme des présages moins favorables; on craint tout d'une enfance moins docile aux leçons de la vanité; on y réveille par mille artifices les passions que la nature même semblait avoir assoupies ; et souvent Dieu permet que ces impressions étrangères prévalent, et que ceux pour qui on avait craint un excès de sagesse et de vertu deviennent trop licencieux pour le monde même.

La mère pieuse de Louis n'écouta les censures du

monde sur l'éducation du jeune roi , que pour se féliciter de les avoir méritées : on est sûr d'être dans la bonne voie , dès qu'on a choisi celle que le monde condamne. Aussi, instruit de bonne heure dans la foi et dans la piété, Louis porta sur le trône, outre l'innocence du premier âge, la grâce de l'onction sainte qui venait de le marquer du caractère auguste de la royauté, et l'établir successeur du grand Clovis. Un règne commencé avec cette grâce qui consacre les rois et les fait régner saintement, ne pouvait qu'être saint et glorieux. C'est la manière d'entrerdanslesdignités, quid'ordinaire ensanctifie ou en dérègle l'usage : Dieu préside toujours au règne des souverains que sa grâce elle-même a placés sur le trône : il devient alors lui-même le protecteur du roi et du peuple, et s'il permet des événements fâcheux, il en sait tirer de nouveaux avantages, et pour le souverain et pour les sujets. Ainsi ne croyez pas que la piété du saint roi aille diminuer quelque chose delà gloire de son règne. Un roi n'est établi de Dieu sur les peuples, que pour les défendre et les protéger dans la guerre, ou pour les rendre heureux durant la paix : c'est par là que les rois vantés dans l'histoire, ont mérité que la postérité les dé~ mêlât de la foule de leurs ancêtres. Or jamais l'amour de la gloire ne poussa si loin dans les autres prmees les vertus pacifiques et militaires, que la foi dans le saint roi dont nous honorons la mémoire. Persuadé que le trône n'était pas le siège de la mollesse, de l'orgueil et delà volupté, mais un tribunal de justice, de religion et de vigilance, il regarda son royaume comme sa famille , et comprit qu'il n'était souverain de ses sujets que pour en être le père.

Et ici, mes.frères, représentez-vous le détail immense des soins de la royauté, et un prince qui veut suffire à tous, et à qui tous peuvent à peine suffire : abolissant les abus , rétablissant la décence et l'autorité des lois , tirant les dignités publiques de l'avilissement où les choix injustes les avaient laissées; ne laissant jamais les talents et le mérite , ou inutiles, ou malheureux -Jaloux des droits de sa couronne, plus jaloux encore des intérêts de Dieu; soutenant la majesté et les prérogatives du trône, sans rien perdre de l'amour de ses peuples ; toujours prêt à écouter les plaintes ou à consoler les misères, voulant être instruit de tout pour remédier à tout; ne cherchant pas dans un abord inaccessible le secret d'ignorer les maux publics , de peur d'être obligé de les soulager, convaincu que l'af/liction est un titre qui donne droit d'aborder un bon prince, et qu'il n'est point de malheureux dont les plaintes ne méritent du moins d'être écoutées; en un mot, cher à son peuple par sa bonté, redoutable au vice

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par son équité, précieux à l'Église par sa religion; et persuadé que la souveraineté n'est plus qu'une tyrannie dès qu'elle n'est utile qu'à celui qui règne, Uès que les peuples ne vivent que pour le prince, et que le prince ne vit que pour lui seul. Maximes saintes, soyez à jamais gravées autour du diadème et dans le cœur de ses augustes descendants !

En effet; mes frères, la bonté est la première vertu des rois. C'est elle , dit un grand roi lui-même ( Pitov. xx, 28), qui est la force et le soutien de leur trône : ils ne sont puissants que pour être bienfaisants; ils ne régnent proprement qu'autant qu'ils sont aimes : c'est la naissance qui leur donne les royaumes; mais c'est l'amour qui leur forme des sujets. Elevé dans ces maximes, et d'ailleurs ayant appris dans l'Évangile que les rois des nations ne cherchent qu'à dominer sur leurs peuples , mais que les rois chrétiens ne doivent s'appliquer qu'à les rendre heureux , ce fut là aussi la principale occupation de Louis. Sous les règnes précédents, et durant les troubles inséparables d'une longue minorité, la France presque épuisée avait éprouvé ces temps difficiles , où le salut des peuples rend la dureté des charges publiques nécessaire , et où pour les défendre, il faut presque les accabler. Le saint roi leur rendit avec la tranquillité, la joie et l'abondance, les familles virent renaître ces siècles heureux qu'elles avaient tant regrettés; les villes reprirent leur premier éclat; les arts, facilités parles largesses du prince, attirèrent chez nous les richesses des étrangers ; le royaume , déjà si abondant de son propre fonds, se vit encore enrichi de l'abondance de nos voisins. Les Français vivaient heureux ; et sous un si bon roi, tout ce qu'ils pouvaient souhaiter à leurs enfants, c'était un successeur qui lui fût semblable. Mais peu content d'être attentif aux besoins des particuliers, Louis redoubla son attention pour remédier aux misères publiques , et même pour les prévenir. C'est le privilège et en même temps le devoir des grands, de préparer non-seulement à leur siècle, mais aux siècles à venir, des secours publics aux misères publiques : notre saint roi connut ce devoir, et jamais prince ne fit plus d'usage d'un si heureux privilège. Que de maisons saintes dotées! que de lieux de miséricorde élevés par ses libéralités! que d'établissements utiles entrepris par ses soins! Il n'est point de genre de misère à laquelle ce pieux roi n'ait laissé pour tous les âges suivants une ressource publique. Ville heureuse, qui le vîtes autrefois régner, au milieu de vos murs s'élèvent encore et subsisteront toujours des édifices sacrés, les fruits immortels de sa charité et de son amour pour son peuple. Mais l'enceinte de cette capitale ne

renferma pas tous les soins bienfaisants de sa magnificence et de sa piété. Obligé souvent de visiter ses provinces, et de se montrer à ses sujets les plus éloignés, il laissa partout des monuments durables de sa miséricorde et de sa bonté ; et encore aujourd'hui on ne marque ses voyages dans les divers endroits du royaume, que comme autrefois les Juifs marquaient ceux des patriarches dans la Palestine, c'est-à-dire par les lieux de religion, qu'il éleva à la gloire du Dieu de ses pères. Ses trésors pouvaient à peine suffire à ses pieuses largesses; et comme on lui remontrait, dit l'ancien historien de sa vie, que ces dons excessifs épuisaient l'épargne et pouvaient nuire à des besoins plus pressants : Il vaut mieux l'épuiser, répondait-il, pour soulager les pauvres dont je suis le père, et que Dieu m'ordonne de secourir, que pour fournir à des profusions et à de vaines magnificences que la royauté semble permettre, mais que la loi de Dieu me défend. Aussi il prenait même sur ses propres besoins les fonds destinés aux malheureux ; et tout roi qu'il était il se croyait les dépenses les moins superflues interdites, tandis qu'il lui restait encore des misères à soulager.

Quel exemple, ô mon Dieu, pour confondre un jour les excuses barbares que le rang et la naissance opposent au devoir de la miséricorde! Eh! quoi, mes frères, tandis que la magnificence et les plaisirs publics de cette ville superbe y attirent de toutes parts les étrangers ; que la pompe lascive des théâtres et des spectacles surpasse presque celle des siècles païens ; que l'orgueil des édifices et l'excès bizarre des ameublements n'a plus de bornes; que la fureur du jeu a eu besoin même du frein de l'autotorité souveraine; que le luxe, croissant tous les jours, commence à devenir un usage onéreux et insoutenable au monde même qui l'a inventé ; que c'est d'ici qu'il se répand dans toute l'Europe, et que nos voisins viennent en chercher chez nous le modèle : en un mot, tandis qu'il n'est point de profusion dont cette ville somptueuse ne donne l'exemple aux autres peuples, les misères publiques y seront négligées? les maisons communes de miséricorde, que des villes païennes elles-mêmes entretenaient avec tant de soin et de magnificence, tomberaient faute de secours au milieu de la nôtre? les pauvres manqueraient de ressource publique et particulière? le zèle des gens de bien ne serait plus secondé? les œuvres les plus utiles seraient délaissées; et les larmes de tant d'infortunés qui y venaient chercher un asile , l'y chercheront en vain , et ne trouveront plus de main charitable qui les essuie? Dieu vous jugera, mes frères; et devant son tribunal terrible vos richesses s'élèveront contre vous, et se plaindront

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que vous les avez fait servir à la vanité et à la volupté; elles qui étaient destinées à gloriûer par des usages miséricordieux, le souverain dispensateur qui vous les avait confiées.

Ainsi la piété et l'humanité du saint roi faisaient la félicité de son peuple. Accessible à tous, il ne disputait pas même au dernier de ses sujets le plaisir devoir son souverain : leur montrant toujours un visage riant; tempérant par l'affabilité, la majesté du trône; jetant, comme Moïse, un voile de douceur et de tempérament sur l'éclat de sa personne et de sa dignité , pour rassurer les regards de ceux qui l'approchaient; et se dépouillant si fort de tout le faste qui environne la grandeur, qu'en l'abordant, on ne s'apercevait presque qu'il était le maître, que lorsqu'il accordait des grâces. L'affabilité et l'humanité seraient les vertus naturelles des grands, s'ils se souvenaient qu'ils sont les pères de leurs peuples : le dédain et la fierté, loin d'être les prérogatives de leur rang, en sont l'abus et l'opprobre; et ils ne méritent plus d'être maîtres de leurs sujets, dès qu'ils oublient qu'ils en sont les pères : cette leçon regarde tous ceux que leurs dignités établissent sur les peuples. Hélas! souvent on laisse à l'autorité un front si sévère et un abord si difficile, que les affligés comptent pour leur plus grand malheur la nécessité d'aborder celui duquel ils en attendent la délivance. Cependant les places qui nous élèvent sur les peuples , ne sont établies que pour eux : ce sont les besoins publics qui ont formé les dignités publiques; et si l'autorité doit être un joug accablant, elle doit l'être pour ceux qui l'exercent et qui en sont revêtus, et non pour ceux qui l'implorent, et qui viennent y chercher un asile.

Il est vrai que la bonté toute seule serait dangereuse dans les soins publics, si elle n'était tempérée par une juste sévérité; et que comme les princes portent le sceptre pour marquer qu'ils sont les pasteurs de leurs peuples , et qu'ils doivent pourvoir à leurs besoins, ils portent aussi le glaive pour se souvenir qu'ils sont établis pour en corriger ou punir les abus : c'est ce que le saint roi n'ignora pas. Les dissensions civiles, la faiblesse des règnes précédents, l'ignorance même et la corruption de ces temps malheureux, avaient confondu dans le royaume la majesté des lois avec la licence des usages. Au milieu même de la capitale, et sous les yeux du prince, étaient revêtus de l'autorité publique des hommes corrompus qui abusaient des lois, et auprès desquels l'indigence était le seul crime auquel on ne faisait point de grâce. Sous de tels censeurs des désordres publics , vous comprenez assez quelle devait être dans ce siècle infortuné , la disci-

pline des mœurs. Il s'était répandu dans toutes nos villes une foule d'histrions , qui sur des théâtres impurs corrompaient les peuples ; et qui , mêlant même les mystères saints de la religion dans leurs fades et indécents spectacles, débitaient avec impudence des obscénités que ce mélange impie et ridicule rendait encore plus sacrilèges, mais dont la grossièreté de ces temps ne permettait pas alors de sentir toute l'infamie et toute l'impiété. De ces écoles publiques de lubricité, naissait, comme il arrive toujours un débordement de vices; et la France, plus civilisée depuis qu'elle avait embrassé la foi chrétienne , avait , ce semble , repris par cette effrénée licence, la barbarie de ses ancêtres. A de si grands maux, le saint roi crut qu'il fallait appliquer de grands remèdes. Il commença par établir ces règlements utiles qui font tant d'honneur encore aujourd'hui à la jurisprudence du royaume : des personnages intègres et éclairés furent choisis pour présider à ses côtés à la justice et aux jugements. Des hommes nouveaux élevés sur les ruines des peuples , et peu capables d'être touchés des misères publiques , dont ils avaient été eux-mêmes les auteurs, ne parurent plus assis parmi les anciens d'Israël : le bien et la faveur n'élevèrent plus à des charges, ou il ne faut que de la lumière, du désintéressement et de l'équité : on chercha dans tout le royaume des hommes de ce caractère ; et souvent le mérite appelé des lieux les plus éloignés et de la situation le plus obscure , venait remplir le premier tribunal de la ville capitale. Le don le plus précieux que les rois puissent faire à leurs peuples, c'est de ne confier leur autorité qu'à des hommes qui n'en usent que pour les peuples eux-mêmes.

Ainsi se rétablissait tous les jours la majesté des lois et la bienséance des mœurs publiques. On vit bientôt la source des désordres publics arrêtée, les lieux de honte et d'ignominie proscrits, les théâtres impurs renversés, les spectacles dont nous avons tant de peine aujourd'hui à vous faire comprendre le danger par toutes les règles de la foi , interdits comme des crimes par les lois mêmes de l'État; et les comédiens, que le monde du plus haut rang ne rougit pas aujourd'hui d'honorer de sa familiarité, et auxquels des parents chrétiens osent même confier le soin d'instruire leurs enfants de tous les arts propres à plaire, déclarés infâmes et bannis du royaume, comme des corrupteurs publics des mœurs et de la piété.

Mais si le saint roi purgea l'État par la sévérité de ses lois, quels furent ses soins pour rétablir la majesté du culte et la sainteté des autels ! Les Français, peuple fier et belliqueux, en conquérant les

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Gaules, y avaient porté avec eux une espèce de barbarie et de férocité inséparables d'une nation dont la guerre avait été jusque-là la seule occupation, et que la foi qu'elle embrassa depuis n'avait pas encore adoucie : nos premiers rois mêmes conservèrent longtemps ce reste de férocité, et leurs règnes furent presque toujours souillés de sang et de carnage. La religion qui monta sur le trône avec le grand Clovis, y fit monter avec elle plus de clémence et d'humanité; mais l'esprit bouillant de la nation ne changea pas si tôt : et quoique l'Église de France, toujours célèbre par ses lumières et par sa pieté, ne fut pas dépourvue alors de saints pasteurs ; la plupart de ceux que nos rois élevaient à ces dignités saintes, en quittant l'habit du siècle, n'en quittaient pas les mœurs et les abus ; et se trouvant, par le droit de leurs églises, seigneurs de fiefs considérables et d'un grand nombre de vassaux , on les voyait souvent plus occupés à faire la guerre à leurs voisins, qu'à instruire et édifier leurs peuples. De là l'ignorance, le relâchement , l'oubli des règles, le mépris de la discipline n'avaient pas manqué de passer des premiers pasteurs dans tout le reste du clergé : et quoique sous les règnes précédents, les évêques souvent assemblés, n'eussent rien oublié pour remédier à ce scandale par des règlements utiles qui sont encore aujourd'hui un des plus précieux monuments de l'Église de France; néanmoins la plaie n'était pas encore tout à fait fermée , quand le saint roi monta sur le trône.

Aussi, persuadé que sa puissance, qui venait de Dieu , ne lui avait été donnée que pour faire régner Dieu sur son peuple ; que les rois n'étaient établis que pour protéger et agrandir le royaume de Jésus- Christ sur la terre ; et que les césars, comme le disait autrefois Tertullien , ne naissaient que pour les fidèles : les intérêts de la religion devinrent un de ses soins les plus chers et les plus pressants. Il comprit d'abord que la première source des maux de l'Église est toujours dans l'incapacité ou le dérèglement de ceux qui en remplissent les premières places; que sous des pasteurs ignorants ou mondains, la doctrine s'affaiblit, et le culte peu à peu dégénère; et que l'arche sainte ne tarde pas de tomber dans l'avilissement, et de devenir même la risée des Philistins , dès que les enfants d'Héli en sont Mis les principaux dépositaires. Le saint roi commença donc à rétablir la sainteté et la majesté du sanctuaire, en élevant aux premières dignités des ministres fidèles. La naissance, la brigue, la faveur, ne donnèrent plus des guides aux peuples et des pasteurs aux églises : la dispensation des honneurs sacrés ne fut plus une intrigue de cour, mais

une affaire de religion : les services rendus à l'État , ne furent plus payés des revenus et des honneurs du sanctuaire : un ministère de paix et de douceur, ne fut plus le prix du sang et la récompense des victoires. On n'eut égard aux sollicitations, que pour exclure ceux qui étaient assez téméraires pour solliciter et s'appeler eux-mêmes : on tira de l'obscurité des cloîtres ce que ces pieux asiles , si fertiles alors en grands hommes , avaient de plus saint et de plus éclairé : on élevait ceux qui avaient su se cacher ; et pour être digne des premières places , il fallait avoir eu le courage de les refuser. O mon Dieu! renouvelez cet esprit primitif dans le relâchement de nos siècles ! Secondez les saintes intentions d'un monarque religieux; et au milieu des cupidités humaines dont le trône est toujours environné, cachées même souvent sous les apparences de la vertu, éclairez ses yeux, si favorables à la piété! Montrez-lui vous-même ceux que vous avez choisis; et continuez à protéger votre Église, en conservant un prince qui, sur les traces de son saint prédécesseur, regarde comme la fonction la plus importante de sa couronne, de donner aux peuples de saints pasteurs , et à l'Église des ministres fidèles. Mais ce ne fut pas assez même pour saint Louis d'élever des hommes pieux et habiles aux honneurs sacrés; il les honora de sa familiarité. Ce que son siècle avait alors de plus illustre en doctrine ou en sainteté, venait presque tous les jours, ou le délasser des soins de la royauté par des discours de salut, ou les partager avec lui par des conseils utiles. Thomas, Bonaventure, Robert Sorbon, ces hommes si célèbres et si saints, parurent souvent assis à sa table : et en honorant ainsi la science et la piété, non-seulement il montrait que la familiarité des bons princes devrait être la récompense du mérite et de la vertu; mais encore que la royauté elle-même ne fournit pas de plaisirs plus vifs et plus purs, que ceux qui se goûtent avec des amis saints et fidèles. Et c'est ainsi que dès lors on commençait à voir ce que nous voyons aujourd'hui sous un règne encore plus florissant, c'est-à-dire, le palais du prince devenu l'asile des sciences et des lettres; les savants assemblés autour du trône, y faire tous les jours de nouveaux progrès dans la connaissance de la nature , y polir les mœurs et le langage , renouveler l'éloquence des bons siècles, éclairer ce que l'antiquité a de plus obscur et de plus curieux ; et par là la France devenue l'école publique de toute l'Europe , et les hommes doctes s'y multiplier autant par le génie heureux de la nation, que par les largesses du souverain, qui ne laisse jamais sans récompense les talents et le mérite.

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Un règne accompagné de tant de sagesse et de justice , fut bientôt proposé comme le modèle de tous les règnes , et rendit le saint roi l'admiration de toutes les cours de l'Europe. Nos voisins de tout temps jaloux de la grandeur et de la gloire de la monarchie , la voyaient prospérer sans envie sous un monarque dont ils étaient forcés d'admirer la prudence et la vertu : ils cherchaient plus à étudier et imiter la sagesse de son gouvernement et le bonheur de son règne, qu'à venir le troubler. On les voyait même venir mettre au pied de son trône leurs dissensions et leurs querelles; s'en remettre à sa décision seule de tous leurs intérêts; et malgré les raisons d'État, qui semblaient nous rendre leurs querelles utiles, ils trouvaient toujours en lui un juge équitable et désintéressé , qui réglait leurs différends , qui assoupissait leurs animosités, et qui, en les réunissant, ne faisait que réunir en sa faveur leur admiration et leurs hommages. Non, mes frères, c'est déshonorer la foi des chrétiens et blasphémer contre elle, d'oser soutenir que les maximes de l'Évangile ne s'accordent guère avec celles du gouvernement. La religion, qui établit les rois, seule conserve et soutient les royaumes : la prudence de la croix fait régner encore plus sûrement que la fausse prudence de la chair : l'ambition et la mauvaise foi ont renversé beaucoup de trônes; mais la justice et la piété les ont toujours affermis.

La source de cette illusion, c'est qu'on regarde la piété comme le partage d'une âme faible et timide ; et qu'on ne croit pas que les vertus militaires, qui supposent du courage, de l'ardeur, de l'élévation, puissent s'allier dans un cœur avec la tendresse de la charité, la paix et la douceur de l'innocence; comme s'il fallait être vicieux pour être vaillant, au lieu que la valeur la plus sûre est celle qui prend sa source dans la vertu. Aussi le héros, dans notre pieux monarque , ne fut pas moindre que le saint. A la tête des armées , ce n'était plus ce roi pacifique, accessible à ses sujets; assis sous le bois de Vincennes avec une affabilité que la simplicité du lieu rendait encore plus respectable; réglant les intérêts des familles ; réconciliant les pères avec les enfants ; démêlant les passions de l'équité ; assurant les droits de la veuve et de l'orphelin ; paraissant plutôt un père au milieu de sa famille, qu'un roi à la tête de ses sujets; entrant dans des détails, dont des subalternes se seraient crus déshonorés, et ne trouvant indigne d'un prince et indécent à la majesté des rois, que d'ignorer les besoins de leurs peuples.

Ce n'était plus, dis-je, ce roi pacifique et clément : c'était un héros toujours plus intrépide à mesure que le péril augmentait; plus magnanime dans

la défaite que dans la victoire; terrible à ses ennemis, lors même qu'il était leur captif. Élevé sur un trône que les troubles de la minorité avaient affaibli , avec quelle valeur en rétablit-il la gloire et la majesté! Les grands, sous prétexte du mécontentement contre la régente, avaient pris les armes contre leur roi : un prince de son sang , à la tête des rebelles, entraînait tout dans son parti; et déjà la plupart des provinces , gouvernées alors par de petits souverains, nevoulaient plus reconnaître le maître commun. Le jeune Louis , au milieu de ces troubles, si dangereux à une autorité naissante, assemble des troupes, poursuit les rebelles, prend les villes, ramène les provinces au devoir. Le prince chef de la révolte demande la paix : les grands suivent son exemple : obligés de venir implorer la clémence du vainqueur, ils sont surpris de retrouver un père; et le voyant partout plus grand ou que le danger, ou que la victoire, ils s'applaudissent d'un malheur qui les a rendus à un si bon maître , et qui leur a fait connaître un si grand roi.

En subjuguant ainsi les ennemis domestiques, notre pieux héros s'exerçait à combattre un jour les ennemis de la foi. Il voyait avec douleur les arme? des princes chrétiens employées à s'exterminer les uns les autres, et leurs tristes divisions augmenter tous les jours l'insolence et les conquêtes des nations infidèles. Poussé d'un zèle saint, il sort comme un autre Abraham de sa terre et de la maison de ses pères : il s'arrache à toutes les délices du trône; et à la tête de ses plus vaillants sujets, il vole venger la gloire de Jésus-Christ , outragée par des barbares qui foulaient encore aux pieds une partie des lieux saints de la Palestine, et menaçaient d'envahir le reste, que la valeur des Français venait de conquérir depuis peu. Terre infortunée, qui arrosée du sang de Jésus-Christ, et consacrée par les mystères qui ont opéré le salut de tous les hommes , gémissez pourtant encore, malgré tous les efforts de nos pères, sous une dure servitude, pour servir sans doute de monument jusqu'à la fin, à la vérité des prédictions du Sauveur, et à la triste réprobation des Juifs; terre infortunée, vous rappelâtes alors, en voyant ce pieux héros armé pour la délivrance de la sainte Jérusalem , vous rappelâtes vos anciens jours de gloire et d'allégresse : vous parûtes animée d'une nouvelle espérance; vous crûtes revoir les Josué, les Gédéon, les David à la tête de vos tribus, qui venaient briser votre joug , et vous délivrer de la servitude et de l'oppression d'un peuple incirconcis. Mais le temps de votre délivrance n'était pas encore arrivé : le crime de vos pères n'était pas encore expié; et le Seigneur ne voulait que glorifier son ser-

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nteur en l'éprouvant, et point du tout mettre tin à vos malheurs et à votre ignominie.

Cependant tout semblait annoncer des succès heureux : la sainteté de l'entreprise, le zèle ardent d'une nation accoutumée à vaincre, le bonheur de la première expédition conduite par le vaillant Godefroy; les prières de toute l'Église, qui donnent toujours une nouvelle force aux armées qui vont combattre pour la gloire du Seigneur; et enfin la valeur et la piété du prince, à qui la religion seule avait inspiré ce grand et pieux projet. Je dis sa valeur : car, mes frères, qui pourrait redire ici tout ce que son courage lui fit entreprendre d'héroïque dans une guerre si fameuse par ses malheurs et par sa foi? Tantôt arrivé au port de Damiette, impatient de venger la gloire du Seigneur, il se jette dans l'eau l'épée à la main, et le bouclier pendu au col ; et devançant ses troupes à la vue de l'ennemi : Où est le dieu de Louis? s'écrie-t-il comme un autre Théodose ; rassure les siens ébranlés par la grandeur du péril , glace les ennemis par la fierté de sa contenance; et Damiette devient la conquête de sa foi et de sa valeur. Tantôt courant partout où le péril devient plus grand, exposant à tout moment avec sa personne le salut de son armée; sourd aux remontrances des siens, se jetant dans la mêlée comme un simple soldat: il ne se souvient qu'il est roi, que pour se souvenir qu'il est obligé de donner sa vie pour le salut de son peuple. Tantôt invincible même dans les fers, son courage et sa grandeur n'y perdent rien delà majesté du trône; et tout captif qu'il est , il sait se faire rendre des hommages par des vainqueurs barbares.

Non, mes frères (et c'est ici le fruit de cette première partie de mon discours) , les grandes qualités que le monde admire ne sont héroïques que dans les saints : partout ailleurs elles sont ou des passions ou des faiblesses. La piété est la source du vrai mérite : les actions les plus brillantes des pécheurs , rapprochées de la corruption du cœur d'où elles partent, rougissent toujours de la bassesse de leur origine; ilen estd'ellescommedeces nuées éclatantes, qui n'ont de beau que le spectacle, mais qui se sont formées dans la plus vile boue des marais. On applaudit aux victoires d'un conquérant : mais si son cœur est corrompu , mais s'il ne craint pas le Seigneur, on peut louer ses succès, mais le héros mérite peu de louanges, et l'on prend pour grandeur d'âme, ou une férocité de naturel qui le rend intrépide, ou une ivresse de raison qui lui cache le danger, ou une bassesse d'âme qui s'expose et risque tout, pour s'attirer de vains honneurs et de vains éloges. On loue la fermeté d'un homme que l'adversité ne peut

abattre : mais si le principe de sa constance n'est pas dans sa foi, dans la consolation de sa propre conscience, et dans la soumission aux ordres de Dieu qui le frappe; c'est un imposteur qui se trahit et qui nous trompe , ou un barbare qui n'a pas même assez de naturel pour s'affliger.

Soyez donc saints, mes frères, si vous voulez être véritablement grands. La piété, que vous regardez comme une faiblesse, seule ennoblit le cœur, l'élève au-dessus des passions vulgaires, et forme seule les grandes qualités, parce qu'elle seule nous fait agir pardegrands principes. C'est ainsi quesaint Louis fut un grand roi devant le monde, parce qu'il fut un roi saint aux yeux de Dieu. Mais ce n'est pas assez, il crut qu'il devait être d'autant plus saint aux yeux de Dieu, qu'il était plus grand devant le monde; c'est ce qui me reste à vous montrer.

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