‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 60 sur 235 · POUR LA FETE · texte numérisé non relu

POUR LA FETE

foi qu'il professe au dehors, qui ne désavoue pas Jésus-Christ par ses œuvres, tandis qu'il le confesse de bouche; d'un témoignage qui honore la religion, qui glorifie le Seigneur, qui sanctifie le fidèle, et qui , par le sacrifice continuel qu'il fait des choses présentes , le rende un témoin éclatant des futures ; c'est-à-dire que le témoignage que la foi exige de tout fidèle, est un témoignage de souffrance, un témoignage de soumission, et un témoignage de désir.

Un témoignage de souffrance. Oui , mes frères , ce n'est qu'en souffrant que nous pouvons rendre témoignage que nous sommes chrétiens; les martyrs, en donnant leur vie pour Jésus-Christ, n'ont fait qu'abréger leur sacrifice, et terminer par un seul acte héroïque et douloureux cette longue carrière de souffrances que doit fournir tout fidèle. Il ne s'agit pas seulement ici de ces maux extérieurs dont la Providence souvent nous afflige, et que la condition humaine nous rend inévitables ; ce sont des épreuves que Dieu n'exige pas également de chacun de nous , et des moyens de sanctification dont sa sagesse se sert pour accomplir ses desseins de miséricorde ou de justice sur certaines âmes fidèles. Il s'agit de ces souffrances qui forment proprement la vie chrétienne , de cet esprit de croix et de mortification qui rend témoignage que nous sommes disciples de Jésus-Christ, sectateurs de sa doctrine, et associés à ses promesses. Il s'agit de ce renoncement intérieur, de ce martyre invisible et continuel qui fait que nous résistons à nos passions ; que nous réprimons nos désirs injustes; que nous combattons nos penchants vicieux; que nous affaiblissons les impressions des sens par les vues de la foi , et que nous élevons dans nous la vie de l'esprit et de la grâce sur les débris de l'amour-propre et de la nature. Il s'agit de cette pénitence du coeur, sans laquelle il n'y a point de salut, qui fait que nous pardonnons les injures ; que nous aimons ceux qui nous haïssent, que nous disons du bien de ceux qui nous font du mal; que nous étouffons les saillies de la colère, les impétuosités de l'humeur, les mouvements de la vanité : que nous retranchons les excès de l'amour-propre, les complaisances de l'orgueil, les inutilités des plaisirs, les dangers des commerces, les périls des occasions, les charmes de la paresse, les écueils de l'ambition ; et que nous prenons sans cesse la parti de la foi et de l'Évangile contre nous-mêmes. Il s'agit de cette violence si souvent commandée dans l'Évangile, qui fait que presque dans toutes nos actions nous devons être en garde contre notre cœur, craindre que l'amitié ne le séduise, que la haine ne le flétrisse, que la

flatterie ne l'empoisonne , que la complaisance ne l'entraîne, que l'intérêt ne l'aveugle, que l'envie ne le souille, que le plaisir ne l'emporte, que l'indolence ne l'assoupisse, que l'exemple ne le rassure; que nous ne prenions nos penchants pour nos devoirs, etles abus que nous nous justifions, pour les règles que nous devons suivre. Il s'agit de cette vie de la foi, qui combat sans cesse au dedans de nous la vie des sens; qui dans toutes les actions et dans tous les événements trouve des sacrifices à faire, parce que partout elle trouve ou des périls à craindre, ou ses propres penchants à combattre; et qui, nous trouvant toujours opposés à la loi de Dieu, nous fait toujours trouver en nous-mêmes, et la source de toutes nos tentations, et l'occasion de tous nos mérites. Il s'agit enfin de cette guerre continuelle qui fait que le chrétien ne peut se sauver sans qu'il lui en coûte, sans se vaincre soi-même, sans rapprocher sans cesse de la loi de Dieu ses penchants qui s'en éloignent sans cesse, sans sacrifier aux impressions de la foi les impressions des sens, qui les contredisent ; sans vivre pour Dieu au milieu de tous les objets qui nous portent à nous chercher nousmêmes; sans être étranger dans une terre où tout nous retient et nous attache ; en un mot, sans faire de tout ce qui fait nos crimes et nos plaisirs la source de nos vertus, et l'occasion de nos souffrances.

Voilà le martyre que la foi exige de tout fidèle; c'est à ce prix que le royaume de Dieu nous est promis. Les supplices des martyrs, les austérités des anachorètes sont des grâces; mais ce ne sont pas des devoirs : tous n'ont pas ce don, comme parle l'Apôtre, et tous ne sont pas appelés au même bonheur; mais la vie crucifiée, mais la mortification des passions, mais la violence des sens, mais la pénitence du cœur, est la vocation de tout fidèle, le premier devoir de la foi , le fond et comme l'âme de toute la vie chrétienne. Ainsi tout chrétien est un témoin de Jésus-Christ, parce que par les violences continuelles que l'Évangile l'oblige de faire à son cœur et à ses passions, il rend témoignage que Jésus-Christ est le maître des cœurs, le rémunérateur des fidèles, le juge éternel de nos œuvres; que sa doctrine est la voie du salut, et la doctrine de la vérité; que ses promesses sont préférables à tous les plaisirs dont elles exigent le sacrifice. C'est à nous maintenant à nous demander si nous sommes chrétiens, c'est-à-dire, les martyrs de la foi et les témoins de Jésus-Christ; à nous demander ce que la religion nous coûte; quels sacrifices nous faisons à ses promesses ; si Jésus-Christ est pour nous un époux de sang, et quelles violences nous

D'UN SAINT MARTYR, etc.

pourrons lui offrir un jour comme le témoignage de notre foi et le prix de son royaume. Je vous demande si ceux qui ne croient pas en Jésus-Christ, et à qui la doctrine de la croix n'a pas été préchée, mènent une vie différente de la nôtre; si nous sommes plus patients qu'eux, plus chastes, plus charitables, plus austères dans nos mœurs, plus modérés dans nos passions, plus équitables envers nos frères, plus circonspects dans nos discours, plus détachés des choses présentes ; et si le seul avantage que nous avons sur eux, n'est pas une loi plus sainte et une vie plus criminelle. Premier témoignage; un témoignage de souffrance.

DEUXIÈME RÉFLEXION

Le second témoignage que nous devons rendre à la foi, est un témoignage de soumission. Je dis de soumission, non-seulement à la profondeur de ses mystères et à l'autorité de sa parole , en sacrifiant nos lumières, en captivant notre raison, en adorant ce que nous ne pouvons comprendre, et en ne voulant pas être sages contre Dieu même : de soumission, non-seulement en ne voulant pas approfondir témérairement ce que l'œil n'a jamais vu, et ce que l'oreille n'a jamais entendu; en ne mêlant pas à la simplicité, de la foi , la vanité de nos raisonnements et la faiblesse de nos conjectures; en ne regardant pas comme un bon air une force d'esprit qui en est toujours l'aveuglement et la folie; en méprisant les hommes audacieux qui croient s'élever au-dessus des autres en s'élevant audessus de la foi, qui s'honorent de l'impiété, comme d'un titre de distinction et de gloire; et en ne trouvant rien de plus noble et de plus grand que la docilité et la soumission du fidèle : de soumission, non-seulement en respectant les pratiques du culte extérieur de la foi, les pieuses traditions de nos pères, les lois de l'Église; en rendant hommage à la grandeur de la religion par notre fidélité à remplir ses devoirs les plus simples et les plus vulgaires , et ne croyant indigne de nous que de nous mettre nous-mêmes au-dessus des lois et des règles.

Cette soumission ne regarde proprement que l'esprit : mais la foi exige encore la soumission du cœur; je veux dire, l'acceptation des ordres de Dieu sur nous, la conformité à sa volonté sainte dans toutes les situations où il nous place; en supportant avec patience les croix que sa bonté nous ménage, les infirmités dont il nous afflige, les injures de nos ennemis, les perfidies de nos amis, la perte de nos proches, les disgrâces de la fortune, et tous les événements, ou qui mortifient notre orgueil, ou qui trompent notre espérance ; en faisant des peines

attachées à notre état, des moyens de salut. Vons surtout, mes frères, que la Providence a fait naître dans une condition pauvre et laborieuse; loin d'envier la destinée de ceux qui vivent dans l'abondance ; loin de murmurer contre l'ordre de Dieu , qui semble vous condamner au travail, à la pauvreté et à la misère; loin de porter impatiemment le poids du jour et de la chaleur, que la Providence semble vous avoir imposé à vous seuls; loin de vous regarder comme malheureux, parce que vous êtes pauvres; vous devez au contraire bénir la miséricorde de Dieu de vous avoir fait naître dans une condition où le salut est plus facile, parce que les dangers y sont moindres; dans une condition où vous avez moins de tentations à craindre, moins de pièges à éviter, moins d'obstacles à surmonter; et où tout vous facilite les voies du salut et de la vie éternelle; dans une condition où Jésus-Christ appelle bienheureux ceux qui sont nés , puisque les riches doivent se prn ver, par un esprit de foi , des plaisirs que la naissance vous refuse; qu'ils doivent porter dans le cœur, la pauvreté que vous étalez au dehors ; qu'ils doivent remplacer par une pénitence volontaire, les travaux que la nature vous impose ; et que vous pouvez avoir le mérite de leur état sans en partager les tentations et les vices. Pensez quelquefois, mes frères, que la vie est courte, et que le chrétien est condamné à souffrir : qu'ainsi l'état qui nous attache le moins à la vie ; qui nous éloigne plus des plaisirs qui corrompent le cœur; qui nous ménage plus d'occasions de privations et de souffrances; qui laisse à nos passions moins de moyens dese satisfaire; qui met entre les grandes tentations du inonde et nous un intervalle presque infini , est un état heureux pour le salut, puisqu'il nous en fournit tous les moyens, et qu'il nous en éloigne tous les obstacles. Souvenezvous qu'il faut souffrir dans le monde ou dans l'éternité; qu'il est rare ou même impossible, d'être heureux sur la terre et dans le ciel; que la religion retranche aux riches ce que la nature vous a déjà retranché; que s'ils ont plus de biens que vous, ils aurons aussi un plus grand compte à rendre; que nous serons tous égaux devant le tribunal de Jésus* Christ; et que ce qui distinguera alors les fidèles, ce ne seront plus les noms et les honneurs, mais les œuvres et les mérites.

Ainsi, qui que nous soyons, mes frères, et en quelque état que la Providence nous ait fait naître, il est inévitable que nous ne trouvions des croix et des peines dans notre état. Or, le témoignage que nous devons rendre à la foi , c'est de glorifier Dieu dans nos peines; c'est de nous soumettre à sa sagesse qui nous les impose; c'est de reconnaître l'ordre du Sou-

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