POUR LA FÊTE
verain qui dispense les événements agréables ou fâcheux, pour accomplir ses desseins de miséricorde sur les hommes ; c'est de sentir que les peines de notre état sont les voies de notre sanctification; que nous sommes perdus si nous en sortons en murmurant contre la main qui nous frappe ; que Dieu a ses raisons dans toutes ses démarches à notre égard ; que son unique vue, dans ses différentes conduites, est de nous conduire plus sûrement au salut; que rien n'est plus à craindre que de n'avoir rien à souffrir, et que notre état n'est sûr, qu'autant que nous y trouvons des difficultés et des peines. Voilà le témoignage glorieux que nous devons rendre à la foi : car rien n'honore plus la religion que la patience et la soumission du fidèle; rien ne fait mieux comprendre la grandeur et la puissance de la foi, que de trouver dans l'espérance des promesses futures, une ressource toujours prête contre les peines présentes ; et si Dieu est grand dans ses saints , il l'est principalement dans ceux qui savent souffrir et se soumettre.
Et cependant il semble qu'il n'est point pour nous de providence : nous ne la comptons pour rien dans tous les événements qui composent notre vie; nous n'y voyons que la malice de nos ennemis, les injustices de nos maîtres, la mauvaise foi de nos amis , l'animosité de nos envieux; il semble que les hommes gouvernent l'univers , et dispensent à leur gré les révolutions diverses qui nous intéressent; il semble que leurs passions sont les premiers mobiles des changements et des fortunes : nous ne remontons jamais jusqu'au Souverain qui les met en œuvres, et les fait servir à ses desseins éternels sur nos destinées ; nous n'y voyons pas un Dieu , et suprême et secret dispensateur de toutes choses, sans l'ordre duquel pas un cheveu de notre tête ne tombe ; qui fait tout, qui conduit tout, qui dispose de tout, qui a préparé de toute éternité les événements les plus soudains et les plus surprenants pour les faire servir à notre sanctification, et qui se joue de la vaine sagesse des hommes, en les conduisant à ses fins par les voies mêmes qu'ils avaient choisies pour les éviter. Quelle ressource pour un fidèle que la sublimité de ces vues ! quelle élévation la foi ne donne-t-elle pas à Phomme, puisqu'elle le met au-dessus de tous les événements! et quand la religion n'aurait que cet avantage au milieu des traverses et des vicissitudes inévitables dans la vie, le pécheur ne serait-il pas à plaindre de s'en priver? et y aurait-il rien de plus insensé et de plus malheureux, qu'un homme livré à lui-même, et qui vit sans Dieu, sans religion, et sans conscience?
TROISIÈME REFLEXION
Enfin, le dernier témoignage que nous devons rendre à la foi, est un témoignage de désir. Comme nous sommes étrangers sur la terre; que nous n'avons point ici-bas de cité permanente; que les jours mêmes de notre pèlerinage sont courts et laborieux , et que le ciel est la patrie du fidèle , le premier devoir de la foi est de soupirer après la patrie qui nous est montrée de loin ; c'est de rapporter à cet heureux terme de nos travaux, nos soins, nos oeuvres, nos désirs et nos pensées ; c'est de ne perdre jamais de vue ce lieu de repos promis au peuple de Dieu , vers lequel nous marchons sans cesse, et où toutes nos démarches et tous nos mouvements doivent nous conduire; c'est de regarder tout ce qui nous environne comme n'étant point à nous , puisque tout ce que nous ne saurions posséder toujours, nous ne l'avons que par emprunt; c'est d'user du monde et de toutes les choses du monde comme n'en usant pas, c'est-à-dire, comme d'un dépôt dont nous n'avons que l'usage , et qui ne doit que passer par nos mains ; c'est de ne nous attacher qu'à ce qui doit demeurer toujours; c'est de ne souhaiter que les biens permanents, que personne ne pourra plus nous ravir, et qui rendent heureux ceux qui les possèdent; c'est de sentir que nous ne sommes point faits pour les créatures, puisque toutes ensemble elles ne peuvent assurer à notre cœur le repos que nous cherchons , et que les biens qui nous y attachent, sont plutôt la source de nos chagrins que le remède de nos peines. C'est de nous être à charge à nous-mêmes dans un lieu où tout irrite nos passions, et rien ne peut les satisfaire; où tous les pas que nous faisons sont des chutes ou des écueils ; où les mêmes objets que nous avons longtemps désirés, formpnt ensuite nos plus vives amertumes; où tout nous éloigne de Dieu, et où plus nous nous éloignons de lui, plus nous nous devenons insupportables à nous-mêmes : dans un lieu que nous aimons sans être heureux; que nous méprisons sans en être détachés ; dont nous sentons le vide et le frivole sans en être désabusés; où tout nous déplaît, et où cependant tout nous attache : dans un lieu où tout est piège et tentation; où nos bons désirs trouvent tant d'obstacles, notre faiblesse tant d'excuses , notre foi tant d'illusions , notre cœur tant de séductions; où la prospérité nous élève, l'affliction nous abat, la santé nous fait oublier Dieu, la maladie nous remplit de nous-mêmes, les affaires nous dissipent, le repos nous amollit, les commerces nous séduisent, la solitude nous nuit, les exemples nous entraînent, la singularité nous égare; et où la vertu n'est jamais sûre, parce qu'elle est tou-
jours entre nos mains , et que nous portons toujours ce trésor dans un vaisseau de terre. Voilà ce qui a tant fait toujours soupirer les saints après leur délivrance; voilà ce qui doit nous faire désirer cette rédemption parfaite où toutes les larmes seront essuyées, toutes les tentations finies, toutes les passions éteintes, tous les désirs remplis, toutes les vertus assurées, la source de tous les vices à jamais tarie : voilà ce qui doit nous faire supporter notre vie avec une sainte tristesse, porterie poids de notre corps avec frayeur, et regarder la terre comme le ljeu des combats , des tentations et des naufrages ; vivre au milieu des créatures comme au milieu d'ennemis qui ont juré notre perte, et désirer que le règne de Dieu vienne enfin s'établir pour toujours dans nos cœurs. Et ne croyez pas que ce désir soit une simple vertu de perfection : c'est le premier devoir de la foi ; c'est la disposition la plus essentielle du fidèle; c'est la piété sincère et véritable ; c'est ce qui distingue les enfants du siècle des enfants de Dieu; c'est l'état du chrétien sur la terre. Quiconque ne regarde pas le monde comme un exil , n'est pas citoyen du ciel; quiconque met ses affections ici-bas n'a plus de droit à la patrie promise aux fidèles; quiconque ne se compte pas comme étranger dans le monde, n'est plus un homme du siècle à venir, renonce à la foi, n'a plus de droit aux promesses futures , et est pire qu'un infidèle. Et voilà pourquoi, mes frères, Jésus-Christ nous assure que le royaume du ciel est pour les pauvres et pour les affligés : car il est bien plus aisé de se regarder comme étranger sur la terre, quand on n'y possède rien ; de regarder le monde comme un exil , quand il est pour nous un lieu de privation et de peine, et d'attendre sa consolation dans le ciel , quand on ne la trouve pas sur la terre. Mais ce n'est pas l'état , c'est le cœur qui fait les véritables pauvres. Si vous regardez la pauvreté comme un malheur, si vous souhaitez les richesses que la Providence vous refuse , si vous les comptez comme des biens véritables , si vous souhaitez de les acquérir par des voies injustes; votre cœur est riche, tandis que votre condition est pauvre; vous êtes malheureux, et vous êtes coupables; vous participez à la malédiction des richesses, et vous n'en partagez pas les commodités et les avantages. Au contraire, si les riches vivent détachés de leur opulence; s'ils regardent les biens que la Providence leur a confiés, comme des moyens de miséricorde et le prix du royaume du ciel; s'ils sont la consolationttes affligés, et la ressource des misérables; si, loin de s'élever de leur état, ils préfèrent la crainte de Dieu et le trésor de la justice à toutes les richesses de la terre; ils sont pauvres de cœur
D'UN SAINT MARTYR, etc. i8i
aux yeux de Dieu , et ils participent à toutes les bénédictions de la pauvreté, sans en partager les incommodités et les peines.
Tels sont les témoignages que la religion exige de nous. C'est ainsi que tout chrétien doit être un martyr de la foi : non pas en répandant son sang, en allant annoncer Jésus-Christ à des nations infidèles, en quittant ses proches et sa patrie, comme le saint martyr dont la solennité nous assemble aujourd'hui ; mais en mortifiant ses passions par un principe de foi, et c'est un témoignage de souffrance; mais en acceptant ses peines et ses afflictions pour rendre hommage à la foi, et c'est un témoignage de soumission ; mais en méprisant tout ce qui passe , et ne regardant comme des biens solides que les biens éternels et les promesses de la foi , et c'est un témoignage de désir : c'est ainsi que vous pouvez partager avec votre saint patron la gloire et la couronne de son martyre. Vous enviez quelquefois, mes frères, le bonheur de ceux qui ont répandu leur sang pour Jésus-Christ; il vous paraît heureux d'acheter à ce prix et par un moment de souffrance un royaume éternel : mais je vous l'ai déjà dit, il ne tient qu'à vous de leur ressembler. Dieu ne demande pas le sacrifice de votre corps; mais il demande celui de vos passions : il ne demande pas que vous alliez vous offrir à des peines et à des tourments pour sa gloire, il demande que vous acceptiez avec soumission celles qu'il vous ménage : il ne demande pas que vous renonciez à tout , mais il demande que vous soyez détachés de tout. A. quoi tient-il donc, mes frères, que nous ne marchions sur les traces du saint martyr que nous honorons? Est-ce que ce qu'on demande de nous est trop pénible? mais la grâce l'adoucit. Est-ce qu'il est impossible? mais tant de saints l'ont pratiqué! Est-ce qu'il est inutile? mais c'est le prix de notre salut. Mon Dieu , si nous étions plus heureux sur la terre en nous abandonnant à nos passions, en nous révoltant contre nos peines , en nous attachant aux créatures, notre aveuglement aurait une excuse : mais en favorisant nos passions , nous augmentons nos inquiétudes ; en murmurant dans nos malheurs , nous aigrissons nos peines; en nous attachant aux créatures, nous multiplions nos liens, et nous aggravons notre servitude. Vous ne nous demandez donc que ce qui nous est utile et expédient; vous nous intéressez à vous servir, en promettant que nous ne trouverons de repos véritable que dans votre service; et vous attachez à l'observance de votre loi , et les avantages de la vie présente, et les promesses de la vie future.
Ainsi soil-il.
PREMIER SERMON
PREMIER SERMON
POUR
UNE PROFESSION RELIGIEUSE
Misit de summo , et acccpil me , et assumpsit me de aqitis multis;... et eduxil me in latitudinem , quoniam voluil me.
Le Seigneur a tendu sa main du haut du ciel ; il m'a choisi , et m'a retiré du milieu des grandes eaux;... et il m'a conduit dans un lieu spacieux et assuré, parce qu'il m'a aimé.
(Ps. xvu, 17, w.)
C'est ainsi qu'un roi, selon le cœur de Dieu, délivré de tous ses ennemis , échappé à tous les périls qui avaient tant de fois menacé sa vie, tranquille enfin sur un trône où la main du Seigneur l'avait placé, et jouissant au milieu de Jérusalem du fruit de ses victoires passées, de l'amour de ses peuples, de l'estime de ses sujets, et de toutes les douceurs d'un règne heureux et florissant; c'est ainsi que rappelant tant de bienfaits à leur source, et sentant croître sa reconnaissance avec sa prospérité, il repassait sans cesse dans son esprit les merveilles du Seigneur, et ne se lassait point de publier les miséricordes dont il l'avait prévenu dès le sein de sa mère.
Il m'a tendu la main du haut du ciel, se disait tous les jours à lui-même ce prince religieux ; il m'a choisi sur tous mes frères; il m'a préféré à tous ceux de ma tribu; il a rejeté la postérité de Saiil ; il a dédaigné les grands et les puissants; et il m'est venu chercher dans ma plus tendre jeunesse, moi qui n'offrais encore à ses yeux que la simplicité de mon cœur, et l'obscurité de mes premières années : Misit de summo, et accepit me.
Comment pourrais-je assez publier les magnificences de ses grâces , continuait ce roi fidèle? Il ne s'est pas contenté de jeter sur moi les regards d'une élection éternelle; sa main toute puissante m'a délivré de tous les périls qui m'environnaient, de l'insolence de Goliath , des persécutions de Saiil, des embûches des Philistins, de la perfidie d'Absalon, et des pièges même de ma prospérité et de ma gloire : Et assumpsit me de aquis multis.
Enfin, pour couronner ses miséricordes, il m'a conduit dans la sainte Jérusalem ; et, par un pur effet de sa bonne volonté, il a établi pour toujours ma demeure dans ce lieu de paix , de sûreté et d'abondance : Et eduxit me in latitudinem, quoniam voluit me.
Voilà , ma chère sœur, l'histoire des miséricordes du Seigneur sur votre âme, et les trois points de vue par où vous devez envisager le reste de vos
jours, le bienfait signalé qui vous consacre aujourd'hui à Jésus-Christ. Sans cesse désormais ranimant au pied des autels votre reconnaissance, par le souvenir des miséricordes de Dieu sur vous, vous devez vous dire à vous-même, comme David : Il m'a tendu la main du haut du ciel , il a daigné mé choisir seule dans la maison de mon père; il m'a préférée à tant d'âmes qu'il laisse périr dans le monde, sans jeter sur elles ce regard puissant de miséricorde qui m'en a retirée : Misit de summo , et accepit me.
Aussi ce n'a pas été assez pour son amour, de me choisir dans ses conseils éternels; combien d'âmes appelées sont infidèles à l'attrait de leur vocation ! Il a brisé tous les liens qui auraient pu me retenir encore sous l'empire de ce monde corrompu, et m'a aidée à me sauver d'un lieu où les naufrages sont si communs, et où le salut est si rare : Et assumpsit me de aquis multis.
Que lui rendrai-je pour tant de bienfaits? Il a comblé tous ses dons en me conduisant dans le lieu saint; il m'a ouvert les portes de la sainte Sion, et m'a placée au milieu des vierges fidèles qui le servent; et ce qui enchérit encore le prix de ses faveurs, c'est qu'il n'en a trouvé les motifs que dans les richesses de sa miséricorde et de sa bonne volonté pour moi : Et eduxit me in latitudinem, quoniam voluit me.
Et voilà, ma chère sœur, les trois consolations de la vie religieuse que vous allez embrasser. Première consolation tirée du choix que Dieu fait d'une âme qui le prend pour son partage : Misit de summo, et accepit me. Seconde consolation prise des périls infinis et de la corruption générale du monde, d'où il la retire : FA assumpsit me de aquis multis. Enfin, dernière consolation produite par les sûretés et les avantages de la religion , où il l'appelle : Et eduxit me in latitudinem , quoniam voluit me. Une consolation d'élection ; une consolation de préservation; une consolation de consécration. Implorons, etc. Ace, Maria.