L'EXCELLENCE DU SACERDOCE
Ecce positus est hic in ruinam et in rcsurrectionem multorum in Israël.
Il a été établi pour servir à la perte et au salut de plusieurs.
(Luc , u , 34.)
Pourquoi croyez-vous, mes frères, que le juste Siméon mêle aujourd'hui une prophétie si triste aux mystères augustes qui s'accomplissent dans le temple ? Le Fils unique du Père vient d'y entrer pour la première fois; il prend possession de son nouveau sacerdoce ; il en exerce les premières fonctions publiques, en s'offrant lui-même à son Père : il substitue au sang des boucs et des taureaux l'oblation de son corps; c'est-à-dire, cette victime si longtemps attendue, seule capable d'apaiser la colère de Dieu, et de le réconcilier avec les hommes : pontife des biens véritables , il se propose déjà d'entrer avec son propre sang dans le sanctuaire éternel, et d'en ouvrir après lui l'entrée à ses frères ; en un mot , il rend la gloire de ce nouveau temple bien plus éclatante que ne l'avait été la gloire du premier : et parmi des circonstances si heureuses pour tout l'univers, après lesquelles ce saint vieillard quitte la vie sans regret, il se tourne vers Marie, et lui annonce que ce nouveau pontife, qui doit être la lumière des nations et la gloire d'Israël, est pourtant établi pour servir à la perte comme au salut de plusieurs. Laissons là les autres raisons de ce mystère, etbornons-nous à une vérité qui nous regarde.
lime paraît que Jésus-Christ prenant aujourd'hui une possession publique de son sacerdoce dans le temple, est la figure précise de chaque prêtre lorsqu'il vient de recevoir l'onction sainte, et que pour la première fois il paraît dans le temple revêtu de cette dignité redoutable. Or, je dis que c'est dans cette circonstance si solennelle, qu'on doit dire de lui : Ecce positus est h ic in ruinam et in resurrectionem multorum in Israël : Celui-ci vient d'être établi ministre pour être l'instrument de la perte ou du salut de plusieurs. C'est sur cette terrible alternative que roule la destinée d'un prêtre; et il est vrai à la lettre, d'un chacun de vous, que vous allez être
DE L'EXCELLENCE
établis, ou que vous l'êtes déjà, pourédifier ou pour détruire; pour arracher les scandales du champ de Jésus-Christ, ou pour en mettre un nouveau; pour sauver, ou perdre : en un mot , pour être une odeur de vie ou de mort parmi les fidèles. Voilà sur quoi je me propose de vous entretenir.
PREMIÈRE RÉFLEXION
Quelle idée avons-nous , mes frères, du ministère terrible auquel nous aspirons? et qu'offre à la plupart le choix de l'état saint pour lequel ils se sont déclarés? Les uns, exclus par les circonstances de leur naissance des bénédictions temporelles et des prérogatives du premier-né , tristes peut-être comme Ésaii,de n'y pouvoir plus rien prétendre, se consolent sur ce que le père de famille a des bénédictions de plus d'une sorte , et regardent le plus saint et le plus sublime de tous les états, comme le moindre partage, comme un pis-aller inévitable, comme une bienséance que le monde lui-même leur impose, et un égard qu'ils doivent à leur nom, aux intérêts de leur maison, qu'ils se doivent à eux-mêmes.
Les autres , destinés dès leur tendre enfance à des espérances d'élévation , accoutumés , par les discours domestiques , à ne se figurer le fardeau redoutable du sacerdoce que sous les idées flatteuses de poste et de dignité, y courent comme à des biens et des honneurs assurés. Semblables à ce profane Héliodore , ils n'entrent dans le temple que parce qu'ils ont ouï dire qu'ils y trouveraient des trésors immenses, quoiqu'ils ne doivent y trouver que des dépôts sacrés destinés non à nourrir leur faste et leur mollesse, mais à la nourriture des orphelins et des veuves.
Quelques-uns, déterminés par les suites d'un tempérament doux et paisible , seulement pour s'épargner les fatigues et les périls de l'ambition , les agitations et les soucis de la fortune, se jettent dans l'héritage de Jésus-Christ comme dans un port tranquille où ils ne se promettent, que les douceurs d'un calme oiseux, des mœurs douces et libres de tout embarras, et un état où l'on ne vit que pour soi-même.
Il s'en trouve même qui , nés avec plus de vivacité et avec des désirs d'ambition et de gloire, s'y proposent des fonctions éclatantes, des ministères publics , et se promettent déjà de leurs talents , non le salut, mais l'admiration et les applaudissements des peuples.
Enfin, il en est qui , détrompés des plaisirs et rebutés des injustices du monde qui les néglige, lassés même des passions par le vide seul et l'amertume qui les suit, dépouillent l'ignominie de l'habit sécu-
lier, entrent dans la cléricature simplement comme dans une voie plus sure de salut, et où la bienséance seule les met à couvert des occasions de chute qu'ils avaient trouvées dans le monde, et regardent comme la réparation de leurs crimes passés un état sublime et divin, dont les pénitents mêmes étaient autrefois exclus, et qui n'était ouvert qu'à l'innocence. Chacun n'envisage le sacerdoce que par rapport à soi : nul ne le regarde comme un état à suites , et qui lie nos destinées à celles des peuples, comme si nous n'étions prêtres que pour nous-mêmes.
Cependant quelles que soient les vues que nous nous proposons dans le sacerdoce , devenant prêtres , nous devenons des hommes publics : nous contractons des liaisons saintes et essentielles avec tous les fidèles : nous sommes comme des pierres angulaires où se rapporte tout le reste de l'édifice ; et désormais nous ne pouvons plus , ni demeurer fermes sans soutenir ceux qui sont autour de nous, ni tomber sans les entraîner par notre chute : Positus est hic in ruinam et in resurrectionem multorum in Israël.
Car premièrement, un prêtre, de cela seul qu'il est marqué de ce caractère auguste, et honoré du sacerdoce chrétien, quelque place qu'il occupe dans l'Église , est toujours chargé des intérêts du peuple devant Dieu : c'est à lui à porter tous les jours au pied de son trône les besoins et les péchés des fidèles. Le ciel ne s'ouvre et ne se ferme, pour ainsi dire, qu'à sa voix : comme il a par sa dignité plus d'accès auprès du Seigneur, c'est à lui à le solliciter en faveur de ses frères , à l'émouvoir , à le forcer même et lui arracher des grâces. Les princes de la terre veulent que les plaintes et les besoins de leurs peuples ne viennent à eux que par le canal de leurs ministres, et que les grâces ne descendent et ne se répandent que par la même voie : tel est l'ordre établi de Dieu dans son Église ; et de là les prières canoniques dontelle fait une loi et un devoir public et journalier à chaque ministre, persuadée que les prières des prêtres sont les canaux des grâces publiques, et que ce sont là les cris que le Père exauce toujours , à cause du respect dû à la dignité et à l'éminence de leur caractère.
Or, un prêtre mondain et infidèle à sa vocation; un prêtre qui portant tous les jours sa langue jusque dans le ciel par la vertu des bénédictions mystiques prononcées à l'autel, la laisse au sortir de là ramper sur la terre, selon l'expression du Prophète, et ne l'occupe qu'à des entretiens vains, oiseux et profanes; un prêtre dont le cœur plein du monde ne saurait plus goûter les choses de Dieu, dont l'imagination dissipée , souillée par mille images indécentes ,
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no saurait plus se recueillir un instant devant son Seigneur; un prêtre qui à peine dérobe quelques moments précipités à ses plaisirs pour honorer Dieu du bout des lèvres ; qui laisse couler sur une langue froide , languissante , inattentive , les expressions les plus divines et les plus embrasées d'un roi pénitent, qui se décharge d'un devoir si consolant, et seul capable, dit saint Ambroise, d'adoucir les dangers, les peines et les sollicitudes de nos fonctions; qui s'en décharge , dis-je , comme on secoue un joug embarrassant et odieux ; un prêtre de ce caractère, que peut-il obtenir aux hommes d'un Dieu qu'il ne connaît pas, et à qui il n'oserait parler pour lui-même? Que revient-il de son sacerdoce aux peuples au milieu desquels il vit , ou sur lesquels il est établi? En quoi l'Église peut-elle s'apercevoir qu'elle a en lui un époux, un consolateur, un défenseur, un médiateur, un gardien de sa foi et de sa sainteté? car ce sont tous les titres augustes que nous partageons avec Jésus-Christ. Mais je vais plus loin : n'est-il pas coupable devant Dieu de toutes les grâces qu'il manque d'attirer sur ses frères , et que l'ordre de la Providence avait attachées à ses prières et à ses gémissements? Devant le tribunal de Jésus-Christ, la corruption de ses citoyens, les désordres de ses amis et de ses proches, l'affaiblissement de la foi parmi les fidèles , et en un mot , les maux de l'Église et les scandales qui l'affligent, ne seront-ils pas son ouvrage? Que dis-je? au jour terrible des vengeances, mille âmes faibles et infortunées ne lui reprocheront-elles pas , que si sa piété et ses prières avaient aidé leurs bons désirs, elles auraient fait pénitence dans la cendre et dans le cilice ? Si Moïse , malgré les ordres du Seigneur, eût laissé tomber ses mains défaillantes , et cessé de le prier sur la montagne , le sang des Israélites vaincus n'aurait-il pas crié contre lui; et, coupable de la victoire de Madian , n'eût-il pas été le meurtrier de ses frères? Vous occupez la place d'un ministre agréable à Dieu , qui eût ouvert par ses cris le sein de la miséricorde divine sur les fidèles; vous privez les peuples d'un secours qui leur était dû. Vous êtes placé dans le sanctuaire comme une nuée sans eau et ténébreuse en même temps, qui non-seulement ne donne rien , mais qui empêche les influences du ciel de passer sur la terre. Vous êtes dans le champ du Seigneur comme un arbre mort et déraciné, qui , non-seulement occupe en vain la terre, mais qui cache aux plantes qu'il a sous lui la chaleur féconde du soleil , et les laisse dans une ombre mortelle, où elles perdent l'espérance de leur accroissement.
Et d'où croyez-vous, mes frères, que viennent la licence des siècles, la décadence des mœurs, le relâchement de la discipline, et l'affaiblissement delà
foi et de la piété dans l'Église? d'où croyez-vous qu'elles viennent? de la tiédeur et de l'infidélité des prêtres. Nous sommes toujours la première source de l'avilissement et de l'oubli de la loi de Dieu parmi les hommes : les maux de l'Église sont presque toujours nos crimes propres. C'est que nous ne pleurons presque plus entre le vestibule et l'autel : c'est que nos vœux tièdes, languissants, souvent même souillés, ne sont pas assez puissants pour monter jusqu'au trône de Dieu , et ouvrir le sein de ses miséricordes sur les fidèles : c'est que l'Église manque de médiateurs fervents et accrédités qui puissent , comme Moïse, parler avec confiance et une sainte liberté au Seigneur; s'opposer comme lui à ses vengeances; et arrêter, pour ainsi dire, son bras tout prêt à verser des fléaux et à exercer des châtiments sur son peuple. Ainsi , je pourrais dire ici , dans un sens différent du Prophète : Seigneur, nous sommes devenus semblables aux nations infidèles et corrompues, à ces peuples qui ne vous connaissent pas : nous imitons leurs excès et leurs égarements : le culte lui-même n'est plus parmi nous comme parmi elles, qu'un abus, une superstition ou un scandale; et votre peuple n'a plus rien qui les distingue des incirconcis : d'où vient cela , ô mon Dieu ? c'est que vous avez établi sur nos têtes des hommes faits comme nous, des prêtres qui ressemblent au peuple , c'est que nos guides et nos conducteurs nous montrenteux mêmes lechemin qui conduit à la mort : Posuislinosini>imilitudinemgentibiis....{Vs.y.hm> 15 ) imposuisli homines super capita nostra. ( Ibid . lxv, 12.) Ainsi, un prêtre, de cela seul qu'il ne prie pas ou qu'il prie mal , est établi pour la ruine de ses frères : Positus in ruinam multorum.
En second lieu, un prêtre est le réconciliateur des homines avec Dieu : Ut repropitiaret delicta populi (Hébr.ii, 17); établi pour offrir la victime de propitiation , la seule que Dieu regarde d'un œil favorable, et seule capable de désarmer sa colère, lorsque les péchés des peuples l'ont irrité. Or, un prêtre ou qui a éteint l'esprit de sa vocation, ou qui ne l'a jamais reçu , que vient-il faire , lorsqu'il monte à l'autel ? il vient lever au ciel comme ministre public des mains vides , et peut-être impures , qui vont porter ses infidélités jusque sous les yeux de Dieu : il vient souiller de ses seuls regards la présence des mystères terribles : il vient présenter au Père le sang de son Fils , qu'il profane et qu'il répand , et qui crie vengeance contre lui : il vient immoler comme un ennemi , et non pas comme un prêtre , l'hostie vivante : en un mot , il vient renouveler l'attentat de la croix. Eh ! je vous prie, que peuvent se promettre les peuples de ce ministère de mort? le bouleverse-
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nient de toute la nature comme autrefois , l'éclipsé des astres du firmament , le voile du temple déchiré ; des schismes , des scissions, des divisions dans l'Église ; des ténèbres répandues sur la terre , la confusion et l'horreur de tout l'univers. Car, si dès les premiers temps de l'Église , les maladies populaires, les morts imprévues , les accidents funestes , étaient les suites des seules communions indignes; si saint Paul n'en cherche pas ailleurs la raison : Ideà intcr vos multi infirmi et imbecilles, et dormiunt multi (i Cob. xi, 30) : quels châtiments réservez-vous donc , grand Dieu , aux sacrifices indignes , aux oblations profanées , aux mystères souillés ? N'en doutez pas , mes frères , si les fléaux du ciel sont si communs et si terribles en nos jours; si les maux et les dissensions de l'Église semblent croître et s'aigrir chaque jour de plus en plus ; si les calamités publiques sont si durables ; si les maux se multiplient sur nous : c'est la profanation des choses saintes qui arme la justice divine; ce sont les méchants prêtres qui attirent ces malheurs sur les peuples : Propter hoc enhn (S. Grég. Orat. xxviii),ditsaintGrégoiredeNazianze, res omries noslrxjactantur et concutiuntur, propter hoc fines orbis terrx suspicione et bello flagrant. Oui , mes frères , ce sont les Jonas , les prophètes infidèles , qui tirent des trésors de la colère de Dieu , les vents et les tempêtes qui ont mis si souvent le vaisseau de l'Église sur le point d'un triste naufrage , et qui l'auraient submergé, si les portes de l'enfer avaient pu prévaloir sur la promesse de Jésus-Christ , ets'il n'avait pas mis des bornes à l'impétuosité des flots de la mer, au delà desquelles il ne lui sera jamais permis d'aller. Non, mes frères les peuples de tant de royaumes séparés de l'unité , et devenus sectateurs des doctrines étrangères, s'élèveront un jour contre ces prêtres indignes qui vivaient encore dans le temps de la naissance de l'erreur parmi eux; et ils leur reprocheront que la profanation des autels , dont ils étaient coupables, avait seule déterminé la justice de Dieu à se servir de l'hérésie pour les renverser, et qu'il avait abandonné à ses ennemis des temples que l'irréligion de ses ministres avait mille fois souillés. Ils reprocheront à ces Ophni et à ces Phinéès que l'arche sainte ne serait jamais devenue au milieu d'eux la proie des Philistins, et qu'un culte étranger n'aurait pas succédé à celui de leurs pères, si le Seigneur, lassé des profanations dont ils la déshonoraient, n'en eût retiré sa gloire et sa présence. Écoutez comme le Seigneur s'en plaint lui-même dans son Prophète : Ce sont les pasteurs infidèles qui sont la source funeste de tous les malheurs de mon Église, et qui ont attiré à cette vigne choisie sa ruine et sa destruction entière : Pastores démolit i sunt ri-
neam meam. ( Jérém. xii , 10. ) Ce sont eux qui ont changé en une affreuse solitude cette portion de mon héritage où croissaient autrefois des plantes si fécondes et des fruits si abondants : Dederunt portionem meam desiderabilem in désertion solitudinis. ( Ibid . ) Us ont flétri tout ce qu'elle avait de plus brillant : ils l'ont laissée exposée à la déprédation et à la fureur de ses ennemis; et cette terre infortunée pleure encore sur la triste désolation que lui ont attirée les prévarications de ceux que j'avais établis pour veiller à sa défense ! Posuerunteam indissipationem luxitque super me : desolatione desolata est omnis terra. (Ibid. II.) Quel malheur donc, mes frères, pour un siècle , pour un royaume , pour un peuple , qu'un seul prêtre indigne de son ministère! il n'est établi que pour la perte de ses frères : Positus in ruinant multorum.
On lit dans l'histoire, qu'à la naissance de ces tyrans , de ces empereurs cruels , qui devaient un jour persécuter l'Église et inonder l'empire du sang des chrétiens, des signes funestes paraissaient dans les airs, et y traçaient comme les présages affreux des calamités futures. Il se peut faire que la crédulité des peuples ait donné lieu à de telles observations. Mais si nous savions discerner la face du ciel, ou plutôt , s'il était vrai que la main de Dieu y eût tracé les maux à venir de son Église, nous y verrions sans doute des signes affreux présider à la naissance d'un mauvais prêtre : nous y lirions l'histoire anticipée des malheurs publics : nous sentirions toute la nature frémir et s'émouvoir du présent que Dieu vient de faire aux hommes dans sa colère; et , effrayés de ces prodiges, nous nous demanderions à nous-mêmes, dans un sens bien différent de celui des parents du Précurseur : Quel sera donc cet enfant? et quel malheur vient-il annoncer à la terre? Quis,putas,puer isteerit? (Luc, i, 66. ) Et certes les tyrans, en faisant des martyrs, multipliaient du moins les fidèles : ils attiraient à la vérité de l'Évangile un témoignage sanglantetpublicqui rendait gloire à l'Être suprême. Mais les infidélités d'un mauvais prêtre en affligeant l'Église , ne lui annoncent que des calamités encore plus tristes que les scandales mêmes dont il la déshonore. Et quand je dis un mauvais prêtre, je ne le suppose pas souillé des crimes les plus affreux ; je ne le suppose que mondain , ambitieux , dissipé , livré aux amusements et aux inutilités du siècle, plus occupé de ses espérances de fortune et d'établissement , que des fonctions de son ministère ; et je dis que c'est un homme de péché assis dans le temple de Dieu , un fléau que sa justice prépare aux hommes, un enfant de colère né pour le malheur de ses frères : Positus in minam multorum.
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En -troisième lieu, un prêtre est le coopérateur de Dieu dans le salut des âmes : Dei adjutores. (i Cor. m , 9.) Il applique aux hommes le sang de Jésus-Christ par les canaux des sacrements : il purifie les consciences dans le hain de la pénitence : il annonce aux fidèles la parole de vie et de réconciliation; il les nourrit du pain de la doctrine et de la vérité.
Or, un prêtre indigne de cet auguste nom, devient par les mêmes endroits le coopérateur de Satan dans la perte et la séduction de ses frères. Car, je ne parle pas seulement ici de ces prêtres ignorants et mercenaires qui regardent la piété comme un gain, à qui une indulgence criminelle au tribunal tient lieu de science et de mérite, et qui étant entrés dans cette fonction difficile et formidable sans vocation, sans doctrine, sans connaissance des règles , sans élévation, et sans cette pureté de motifs dignes de la grandeur et de la sainteté de ce ministère, la remplissent sans règle, sans discernement, sans zèle, sans attention ni au caractère des pécheurs, ni à l'énormité de leurs crimes. Je ne parle pas des maux innombrables dont leur ministère afflige l'Église : la sécurité et l'impénitence des pécheurs, les abus sur les obligations essentielles, la fréquentation des sacrements dans des mœurs criminelles , l'indocilité et la révolte des gens du monde quand nous entreprenons de les détromper, et de leur montrer la seule voie qui conduit au salut, la perpétuité des usages criminels et des fausses maximes parmi les fidèles, l'inutilité pour eux des mystères, des solennités et des grâces de l'Église, et enfin leur confiance et leur sécurité au lit de la mort : tout vient de là. Ce sont les dispensateurs ignorants et infidèles du sacrement de pénitence tout seuls, qui ont changé la face du christianisme : eux seuls ont éteint ce reste de foi , de piété , de respect pour les règles , d'esprit chrétien que la durée des siècles n'avait pu éteindre : eux seuls, en un mot, sont les corrupteurs des peuples, les sources publiques de la décadence des mœurs, la première époque de la dépravation générale, du relâchement et de l'impénitence parmi les fidèles. Car, hélas! mes frères, vous le savez, tout est piège, tout est péril, tout est séduction dans le monde pour l'innocence. Il ne restait donc que la montagne sainte, que les tribunaux sacrés de la pénitence, où une âme touchée pouvait voler comme la colombe pour y chercher un asile, ou un secours du moins qui lui aidât à se déprendre des filets dans lesquels le monde et le démon l'avaient enlacée : or, c'est sur cette montagne même, sur ce Thabor, où elle croyait trouver un asile, qu'elle trouve encore dans l'ignorance, dans
l'indulgence criminelle, dans la corruption peutêtre et les penchants bas et mercenaires des ministres, des filets étendus, et d'autant plus dangereux, qu'on est moins en garde contre eux , et que la religion elle-même semble autoriser sa sécurité et sa confiance : Audite hoc, sacerdotes... quoniam laqueus facti estis speculationi , et rete expansion super Thabor. (Osée, v, 1 .) Écoutez, ô prêtres ! c'est Osée qui leur fait ce reproche ; parce que , loin d'être les guides de mon peuple et de le conduire dans mes voies , vous leur avez tendu des pièges pour les faire tomber sans ressource ; et au lieu de rompre les liens de l'idolâtrie et des dissolutions qui les tenaient captifs, vous les avez resserrés, et vous avez été pour eux comme des filets funestes où ils se sont pris, et d'où leur simplicité, dont vous avez abusé, ne saurait plus se débarrasser : Audite hoc, sacerdotes... quoniam laqueus facti estis speculationi, et rete expansum super Thabor.
Je ne parle pas, dis-je, dans un lieu si plein de l'esprit sacerdotal , de ces ministres indignes et criminels : je ne parle que de ceux qui affaiblissent leur ministère par des mœurs tièdes et mondaines; et je dis que, ne prenant aucun soin de ressusciter en eux la grâce de leur vocation par la prière, par l'éloignement du monde, par la mortification des sens, par une vie intérieure et recueillie, ils n'ont aucune grâce à parler des choses de Dieu. Ils reprennent, ils corrigent, ils instruisent au tribunal sans onction, sans zèle, sans bénédiction : ils accompagnent les vérités les plus terribles d'un air de sécheresse, de contrainte, d'insensibilité, qui les affaiblit et leur ôte toute leur force : ils ne trouvent plus ces expressions prises dans le eœur, et qui seules y vont infailliblement : ils manquent de ce caractère de piété qui donne aux discours les plus simples tant de poids et tant d'énergie : le froid de leur cœur glace, ce semble, les paroles sur leurs langues; et il n'est pas possible qu'ils fassent passer dans l'âme des fidèles cette ardeur de religion, ce feu divin de l'amour de Dieu, dont ils ne sentent pas une seule étincelle dans eux-mêmes. Car, mes frères, il faut descendre de la montagne comme Moïse, et d'un long entretien avec le Seigneur, c'est-à-dire, sortir de la retraite et de la prière, pour parler avec dignité et avec fruit de la sainteté de la loi , pour jeter la terreur dans l'âme de ses violateurs, pour arracher des larmes de componction aux adorateurs du veau d'or, et les obliger, par l'onction et la sainte véhémence de son zèle , à brûler et fouler aux pieds les idoles qu'ils avaient auparavant adorées.
Et de là, mes frères, les pécheurs sortent froids et glacés de leurs pieds : de là encore, l'insipidité,
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le peu d'usage du ministre à parler des choses du salut , éteint en eux ces premières agitations de grâce et de pénitence qu'ils portaient au tribunal, et affaiblit dans leur âme la sainte terreur des vérités que l'Esprit de Dieu y avait réveillées; de sorte qu'ils s'étaient approchés de ce bain salutaire, tremblants, consternés, troublés de leurs crimes, et qu'ils en sortent calmés, rassurés, persuadés presque qu'ils s'étaient grossi à eux-mêmes l'énormité de leurs désordres, et que ce n'était pas la peine de tant s'alarmer. De là encore, si ces ministres tièdes et mondains se dévouent à un ministère public et à l'instruction des fidèles ; comme une piété tendre et un cœur touché et pénétré ne leur fournissent rien, de là, dis-je, pour y suppléer, il faut avoir recours à une éloquence vide , stérile, froide, puérile, qui ne réussit qu'à défigurer la sainte gravité de l'Évangile : et de là les vérités de la religion affaiblies par des discours tout humains : de là les chaires chrétiennes ne sont plus qu'un spectacle et un airain sonnant : de là , les hommes apostoliques si rares; le ministère de la parole, cette grande ressource du salut des peuples, confié à des hommes faibles dans la foi, étrangers dans la science des saints, vides de l'Esprit de Dieu, et souvent pleins d'eux-mêmes et de l'esprit du monde : c'est-à-dire, de là la prédication de l'Évangile sans fruit, le plus saint temps de l'année sans pénitence, les prières de l'Église sans utilité, tous les ministères publics et toutes les ressources du salut inutiles aux fidèles.
Non, mes frères, de quelque innocence de vie dont ces prêtres puissent d'ailleurs se flatter, ce sont des mamelles arides et des seins stériles, dit un prophète : ils égorgent et tuent tout , comme les mauvais pasteurs, de cela seul qu'ils ne nourrissent et ne vivifient pas. L'onction, la bénédiction qu'ils manquent d'attirer sur leur ministère par l'accomplissement tiède et infidèle de leurs devoirs , est un moyen de salut dont ils privent les peuples; et il est vrai de dire qu'un prêtre sans ferveur, sans recueillement, sans esprit de mortification et de prière, est un fléau de Dieu sur les hommes : Posilus in ruinam multorum.
Enfin, dernière raison : quand même nous ne nous proposerions aucune de ces fonctions publiques (car, je n'examine pas présentement s'il nous est permis d'entrer dans l'Église pour y être des ouvriers inutiles), quand même nous ne nous proposerions aucune fonction publique , et que nous ne voudrions être prêtres que pour nous, ne sommesnous pas toujours les modèles du troupeau : Forma facti gregis (i Petr. v, 3) ; et n'est-ce pas dans nos mœurs que les peuples viennent chercher des règles
et des exemples, ou qui leur inspirent la vertu, ou qui les autorisent dans le vice ?
Or, un prêtre mondain et scandaleux , quand il ne ferait seulement que se montrer aux peuples , de quels maux ne se rend-il pas coupable ? 11 leur devait la régularité d'une conduite édifiante, la gravité des mœurs, la censure et la condamnation, par ses exemples seuls , des abus et des désordres publics : sa vie sainte et sacerdotale devait confirmer dans leur esprit la vérité des maximes chrétiennes sur la vie du monde , et sur l'impossibilité de l'allier avec le salut. Quelle joie secrète ! quelle autorité pour eux ! quelles apologies de leurs égarements , quand ils retrouvent dans ses mœurs, leurs passions, leurs erreurs et leurs faiblesses ! Quelles conséquences ne tirent-ils pas alors sur les vérités les plus terribles du salut dont on leur fait tant de peur? Nous les prêchons en vain : l'Évangilede la plupart des gens du monde, est la vie des prêtres dont ils sont témoins : ce n'est pas ce qu'on leur annonce dans les chaires chrétiennes; c'est ce qu'ils nous voient pratiquer dans le détail de nos mœurs : ils regardent le ministère public comme une scène destinée à débiter de grandes maximes qui ne sont plus à la portée de la faiblesse humaine ; mais ils regardent notre vie comme la réalité et le véritable rabais auquel il faut se tenir. Et de là, mes frères, combien de pécheurs, ébranlés par des inspirations saintes, n'opposent peut-être en secret dans leur cœur, aux mouvements de la grâce, que le souvenir des exemples funestes d'un prêtre infidèle! De là combien de séducteurs peutêtre, pour rassurer une âme timide dans le libertinage, l'endurcir contre le crime, et l'affermir dans l'impiété, citent les scandales d'une personne consacrée à Dieu ! que d'âmes dont la x-éprobation n'était attachée qu'aux désordres publics d'un mauvais prêtre! que de chutes secrètes qui n'ont plus de retour, et qui décident de l'éternité! que de maux invisibles et irréparables! quel ravage dans l'héritage de Jésus-Cbrist , qui n'a pour témoins que les anges du ciel ! Grand Dieu, vous voyez ce mystère d'iniquité qui opère en secret : vous le révélerez en son temps; et alors on verra peut-être qu'il y a peu de fidèles réprouvés dans l'enfer, qui ne trouvent dans quelque prêtre l'auteur de leur damnation éternelle.
Oui , mes frères , nous sommes des lampes élevées pour éclairer la maison du Seigneur; mais, du moment que le souffle empesté du serpent nous a éteints, nous répandons au loin une fumée noire qui obscurcit tout, qui infecte tout, et qui devient une odeur de mort à ceux qui périssent ; nous sommes les colonnes du sanctuaire, mais qui, renver-
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sées et dispersées dans les places publiques , deviennent des pierres d'achoppement aux passants : nous sommes le sel de la terre destiné à préserver les âmes de la corruption; mais qui, étant une fois affadi, corrompt lui-même ce qu'il aurait dû conserver. Tout ce que le caractère saint met en nous de puissance et de vertu pour la sanctification des peuples, se tourne pour eux en instrument de leur perte , et leurs médecins sont devenus eux-mêmes leurs maux les plus contagieux et les plus incurables.
Aussi, les livres saints nous apprennent que la plus terrible punition que le Seigneur puisse exercer sur les villes et sur les royaumes , c'est de leur susciter de méchants prêtres : il ne punissait pas autrement les plus grands excès de Jérusalem. Je vous donnerai , disait-il , des pasteurs qui appelleront le mal un bien , et le bien un mal ; qui ne redresseront pas ce qui est tombé , qui n'affermiront pas ce qui est chancelant , et qui marcheront selon leurs propres voies : voilà le dernier de ses fléaux. Quand il n'est que médiocrement irrité, il se contente d'armer les rois contre les rois , et les peuples contre les peuples; il renverse l'ordre des saisons; il frappe les campagnes de stérilité et de sécheresse, il répand la désolation , la faim , la mort sur la terre. Mais quand sa colère est au plus haut point , et que tous ses autres fléaux semblent épuisés; mais quand il dit dans son indignation : Quel châtiment me restet-il encore à exercer sur mon peuple, et quelle dernière marque de ma fureur puis-je lui donner ? Super quo perçut iam vos ultra?... oinne capul languidum (Is. i, 5) : ah! c'est alors qu'il tire des trésors de ses vengeances des ministres infidèles, des pasteurs mondains et corrompus, et qu'il les suscite à son peuple.
Grand Dieu ! à quoi me destinent donc les seerets formidables de" votre justice? II me semble que je ne vous ai pas encore assez abandonné, et qu'il me reste encore assez de crainte de votre nom , et de désir de mon salut, pour ne vouloir pas être assez malheureux que de servir de ministre au démon contre vous, et perdre les âmes que vous avez rachetées de tout le sang' de votre Fils. Cependant si je porte dans les fonctions de mon ministère un cœur tiède, une âme encore toute charnelle, l'esprit, les vues, les penchants du monde, je ne suis né que pour le malheur de mes frères , et peut-être vous ne m'avez réservé à ces derniers siècles de relâchement et de corruption, où la dépravation est générale, que comme le fléau le plus terrible dont vous pouviez vous servir pour en punir les désordres : Positus in ruinant multorum.
Voilà des vérités effrayantes , mes frères : mais n'oublions pas les consolations; elles conviennent bien mieux à la sainte assemblée devant qui j'ai l'honneur de parler : car, d'un autre côté, un prêtre qui remplit avec fidélité et avec zèle, les fonctions de son ministère, est établi pour le salut et pour la délivrance de plusieurs : Positus in resurrectionem multorum.
DEUXIÈME RÉFLEXION
Il n'y a qu'à revenir sur les mêmes raisons. Un prêtre est chargé des intérêts du peuple devant Dieu : c'est un de ces anges qui montaient et qui descendaient sans cesse de l'échelle de Jacob : il en descend pour venir se charger des vœux et des besoins des peuples ; il monte par la prière pour les porter jusqu'au pied du trône de Dieu, et ouvrir le sein de ses miséricordes sur les misères de ses frères. Or, quelle abondance de grâces et de bénédictions n'attirent pas sur l'Église les prières d'un saint prêtre ? Car, ce ne sont pas ici les vœux d'un particulier qui s'adresse au Seigneur en son propre nom , sans titre , sans autorité, sans fonction publique; etqui, cendreet poussière, doit compter pour beaucoup la liberté qu'on lui laisse de parler à son Dieu. Ce sont les vœux d'un ministre public, établi pour les hommes auprès de Dieu, qui prie par office, qui parle au nom de toute l'Église, de tout le corps des justes surtout qui composent la partie la plus pure et la plus essentielle du Christ tout entier, c'est-à-dire, de Jésus-Christ et de ses membres, qui ne forment qu'un corps, qu'un même Christ, que le Père exauce toujours. Que dis-je? ce sont les vœux d'un prêtre, qui, par son sacerdoce, ne forme plus qu'un même prêtre, un même médiateur, une même voix avec Jésus-Christ, et qui paraît devant Dieu revêtu des mêmes droits et des mêmes titres. Eh! que pouvez-vous refuser, Seigneur, à des prières que la piété forme, que la charité enflamme, que la foi de tous les justes consacre, qui vous portent les vœux de toute l'Église, et que la voix de votre Fils fait monter jusqu'à votre trône?
On est surpris quelquefois, mes frères, de voir dans le monde et dans l'Église des conversions d'éclat; des ministres mondains, efféminés, dissipés, reprendre l'esprit de leur vocation, renoncer à toutes les vues humaines, et se consacrer aux fonctions les plus humiliantes et les plus pénibles; des pécheurs dissolus, scandaleux, devenus tout d'un coup des pénitents humiliés; des impies même, qui se faisaient une gloire affreuse de leur impiété, changés soudainement en des fidèles humbles et religieux. On s'entre-demande d'où peu-
DE L'EXCELLENCE
vent venir des changements si peu attendus, et auxquels rien, ce semble, ne nous avait préparés. Le inonde, qui juge toujours humainement des œuvres de Dieu, en trouve toujours des raisons tout humaines. Mais si l'on pouvait remonter à la source, on verrait que ce sont les suites des prières de quelque saint prêtre , lequel , instruit par les lumières du tribunal de l'état déplorable de ces âmes, et du peu d'utilité qu'elles avaient retiré de ses sages instructions et de ses remontrances tendres et secrètes, vivement touché de leur égarement et de leur perte , avait toujours gémi devant Dieu sur leur malheur, et n'avait cessé de lui dire, dans l'amertume de son cœur : Pardonnez, Seigneur, pardonnez à ces âmes que vous avez rachetées de votre sang : brisez les liens funestes qui les enchaînent : ne livrez pas au lion dévorant des âmes qui confessent votre saint nom : souvenez-vous de vos promesses éternelles, et de vos miséricordes anciennes ; et soyez plus touché de leur malheur, qu'irrité de leur aveuglement et de leurs crimes. C'est de là qu'est parti le coup heureux qui est allé abattre ces pécheurs rebelles et audacieux, et qui les a changés en des pénitents humbles et brisés de componction. Ananie prie dans le secret de sa maison : il demande sans doute la conversion d'un persécuteur qu'il savait parti de Jérusalem, et venir ne respirant que la mort et le carnage de ses frères ; et Saùl est renversé sur le chemin de Damas ; et ses prières achèvent ce que celles du saint lévite Etienne avaient commencé.
Non , mes frères, il n'est rien que les prières d'un saint prêtre ne puissent obtenir du Père des miséricordes; elles vont faire une sainte violence à sa justice. Aussi, vous savez que, ne voulant pas se laisser fléchir autrefois envers les Israélites qu'il avait résolu de punir, il conjurait lui-même Moïse et Aaron de ne plus le prier en leur faveur, de ne plus retenir son bras levé pour châtier les iniquités de son peuple, et de laisser agir sa juste colère, comme s'il ne lui eût pas été possible de résister à des supplications que portaient au pied de son trône le médiateur et le pontife de son alliance. Et voilà pourquoi les premiers prêtres avec les fidèles ne distinguaient les différentes heures de la journée que par les prières publiques : c'était l'exercice dominant; tout le reste se rapportait là : la prière et le ministère de la parole ; c'était l'unique occupation des pasteurs, la seule qu'ils avaient reçue par succession des apôtres. Aussi, quelles grâces alors répandues sur toute V Église ! que de martyrs généreux ! que de vierges pures! que de pasteurs vénérables! que de fidèles fervents ! que d'anachorètes pénitents ! que les tentes de Jacob étaient alors belles ! que l'É-
glise formait alors un spectacle digne même du respect et de l'admiration de ses ennemis! et qu'il faisait beau voir l'assemblée des fidèles mille fois plus brillante et plus auguste , par la piété unanime , par le zèle fervent, par l'innocence des mœurs, par la charité vive qui en unissait tous les membres, qu'elle ne l'est aujourd'hui par les titres et les dignités, par les sceptres et les couronnes même de ceux qui la composent! Ainsi, quand un saint prêtre ne ferait que prier, il est toujours vrai de dire qu'il est établi pour le salut de plusieurs : Posilus in resurrectionem multorum.
Mais en second lieu, un prêtre est le sacrificateur de la nouvelle alliance : il renouvelle tous les jonrs à l'autel l'oblation unique, le grand sacrifice, la ressource du genre humain , et promis à l'univers depuis le commencement des siècles : il y paraît à la place de Jésus-Christ formant son Église par sa mort , s'immolant de nouveau pour elle , la purifiant tous les jours dans son sang de ses taches et de ses rides, l'affermissant contre tous les efforts de l'enfer, réparant sans cesse ses ruines , l'offrant au Père très-clément et très-miséricordieux , afin qu'il daigne la pacifier, finir ses dissensions domestiques, la défendre contre toutes les entreprises de l'erreur, réunir dans son sein ceux qui l'ont déchirée en se séparant, la réunir elle-même dans le même esprit de vérité et de charité, et enfin la régir et la gouverner dans tous les endroits de l'univers où elle est répandue : c'est là que s'offrent à son nom des prières et des supplications pour les princes, pour les rois, pour les pasteurs, pour tous ceux qui sont élevés en dignité , afin qu'ils maintiennent la paix de l'Église, le repos des fidèles , la majesté du culte et des autels.
Or, un prêtre fervent est à l'autel le ministre de toutes les grâces répandues sur le corps de l'Église : c'est lui qui offre la victime d'où coulent tous ces bienfaits inestimables sur les hommes : c'est lui qui, comme A bel, attire par sa piété les regards favorables du Seigneur sur ces offrandes saintes. Ce n'est pas que la victime tire son prix du ministre qui l'offre; mais un ministre saint ne met point d'obstacles aux fruits immenses de ce grand sacrifice , n'arrête pas les bienfaits abondants qui se répandent de là sur la terre, lui laisse tout son prix, et y ajoute , si l'on peut parler ainsi , celui de sa piété et de sa ferveur.
C'est à la célébration des mystères saints, et à la sainteté de ses premiers pasteurs, que l'Église dut autrefois la conversion des césars. Obligés de se cacher dans des lieux obscurs et souterrains pour renouveler l'oblation non sanglante , ils l'offraient
DU SACERDOCE
jiour les princes mêmes dont les persécutions les , retenaient dans ces lieux ténébreux ; et en gémissant sur la servitude de l'Église, qui voyait avec douleur ces mystères de lumière, devenus, pour ainsi dire, des mystères de ténèbres , ils avançaient la conversion des empereurs en demandant la liberté de l'Église, que leur aveuglement retenait dans l'oppression et dans la captivité.
Encore aujourd'hui , mes frères , c'est aux bénédictions mystiques des saints prêtres, que l'Église doit les princes religieux , les pasteurs fidèles , la naissance des grands hommes que Dieu suscite de temps en temps pour éclairer les siècles, pour défendre la foi contre les entreprises de l'erreur, pour soutenir les règles chancelantes , pour empêcher le mensonge de prescrire contre la vérité : c'est encore là qu'il faut rapporter les ressources inespérées dans les calamités publiques, les fléaux suspendus, les guerres terminées dans les conjonctures où il semblait qu'elles allaient être éternelles. Tout vient de là. Ceux qui ne jugent des choses que par les vues bornées de l'esprit humain , en font honneur à la sagesse des princes et à la profonde politique de leurs ministres; mais s'ils pouvaient voir les événements dans leur cause supérieure et secrète , ils la trouveraient sur nos autels entre les mains pures d'un ministre fidèle , d'un prêtre obscur quelquefois , qui, caché aux yeux des hommes, décide bien plus des événements publics, que ces hommes importants qui paraissent à la tête des affaires , et qui semblent tenir entre leurs mains la destinée des peuples et des empires. Quel trésor donc pour la terre qu'un prêtre saint! quel don pour l'Église! quelle ressource pour les fidèles ! quel bonheur pour les villes et pour les royaumes! et que de puissants motifs pour nous animer à nous renouveler sans cesse dans l'esprit de notre vocation , à ressusciter en nous la grâce du sacerdoce, et à ne pas même laisser ralentir cette première ferveur qui nous consacra au saint ministère de l'autel : Positusinresurrectionemmultorum.
Mais, non-seulement un prêtre offre la victime de salut etdepropitiation; il est même, en troisième lieu, le coopérateur de Dieu dans le salut des âmes par l'administration des sacrements, par la prédication de la parole, par toutes les fonctions qui tendent au salut du prochain. Ainsi, un prêtre saint et éclairé, de combien de grâces n'est-il pas le ministre et l'instrument dans ses divers ministères? S'il reçoit le dépôt des consciences, que de pécheurs touchés au tribunal, dans ces moments heureux, où l'âme est tout ouverte, pour ainsi dire, et où un seul mot dit avec onction perce jusqu'au vif, et ne
revient jamais vide ! combien d'autres éclairés , détrompés sur des abus et des maximes pernicieuses qu'ils croyaient innocentes, parce qu'elles étaient autorisées ou par l'usage commun, ou même par des guides aveugles! que de désordres prévenus! que d'âmes retirées de l'abîme où elles croupissaient depuis si longtemps! combien d'autres timides et peu sincères qui jusque-là avaient menti à l'Esprit saint, et caché au prêtre la honte de leurs plaies, ramenées à la sincérité de la pénitence! que de profanations interrompues? que de larmes et de soupirsdecomponction arrachés! que de saints désirs inspirés ! combien de semences de conversion jetées dans d'autres âmes , qui porteront du fruit en leur temps? combien de justes soutenus dans la piété? combien d!autres édifiés, ébranlés, gagnés à Jésus-Christ par leurs exemples? Suivez, si vous le pouvez , le cours infini de ces bénédictions et de ces grâces; et comprenez jusqu'où un prêtre se rend coupable, lorsqu'il en prive l'Église, et qu'il rend son ministère inutile : Posilus in resurrectioîiem multorum.
S'il annonce la parole de l'Évangile, que d'ignorants instruits ! que de consciences ébranlées ! que d'impies confondus! que de justes affermis! quelle nouvelle autorité pour les maximes austères de Jésus-Christ , que le monde ne cesse d'affaiblir et de combattre! que de prédicateurs même corrigés sur le modèle de sa simplicité, de son onction, de sa véhémence divine ! Quels hommes que les Bernard , les Xavier, les Raymond , les Vincent Ferrier ! tout était entraîné par l'éloquence sainte et par la puissance de l'esprit qui parlait en eux : les villes, les cours, les provinces , les royaumes , les grands et le peuple , rien ne pouvait résister à l'impétuosité de leur zèle et à la sainteté éminente de leurs mœurs : les larmes, les soupirs, le silence et la componction profonde de ceux qui les écoutaient , étaient les seuls applaudissements qui accompagnaient leur ministère : leur vie austère, pénitente, ne laissait rien à dire au monde contre les vérités qu'ils annonçaient ; la simplicité, la sévérité de leurs mœurs ne démentait pascellede l'Évangile, dont ils étaient les ministres; leurs exemples instruisaient, persuadaient, frappaient encore plus que leurs discours; et l'Esprit de Dieu, qui embrasait leurs cœurs, et le feu divin dont ils étaient eux-mêmes remplis, se répandait sur les âmes les plus froides et les plus insensibles, et faisait des temples saints où les fidèles étaient assemblés pour les entendre, comme autant de cénacles, d'où chacun sortait enflammé, et comme enivré de l'abondance de l'esprit qu'il avait reçu. Quels biens un seul homme apostolique n'est-