‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 74 sur 235 · PREMIÈRE DISPOSITION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE DISPOSITION

La première disposition marquée dans l'histoire de ce peuple , est que Jésus-Christ, avantde le nourrir du pain miraculeux, guérit tous ceux qui avaient besoin de guérison : Et eos qui cura indigebant, sanabat. Il faut donc être guéri avant que d'oser participer au pain céleste; et la nécessité de cette disposition est fondée sur la sainteté du sacrement, sur sa nature , sur ses propriétés, sur la fin de son institution : telle a été dans tous les temps la pratique de l'Église. Lazare fut ressuscité, délié, guéri de cette infection qu'il avait contractée dans le séjour de la mort , avant que d'être du nombre des conviés à la table de Jésus-Christ, dans la maison de ce pharisien de Béthanie. Le lépreux, qui , contre l'ordonnance de la loi, avait mangé de la chair de la victime pacifique, avant que d'avoir été déclaré pur par le jugement du prêtre, devait périr du milieu du peuple. Est-ce trop exiger de nous,

DE LA COMMUNION

en effet, ù mon Dieu! lorsque vous demandez que le temple de notre corps soit purgé de ses profanations , avant que votre majesté y descende et le remplisse de sa gloire, et que notre chair soit purifiée de ses taches et de ses rides ; avant que vous veniez , pour ainsi dire, vous incarner en elle, vous, devant qui les anges sont impurs , et nos" justices mêmes des souillures ? 11 faut donc que la maison soit nettoyée exactement, selon le mot de l'Évangile, pour y recevoir le roi de gloire : il faut un sépulcre neuf, et où il n'y ait ni ossements, ni infection, pour y déposer le corps de Jésus-Christ : il faut un autel où l'on n'offre plus d'animaux immondes, afin que l'Agneau sans tache y soit offert sans sacrilège ; un autel où Dagon soit abattu, afin que l'arche de l'alliance y puisse demeurer avec bienséance. La vie et la mort, la grâce et le péché, Jésus-Christ et Bélial , le mystère de salut et le mystère d'iniquité, le sang de l'alliance et les fornications de Babylone, ne sauraient être ensemble ; qui l'ignore? Mais si tout le monde sait qu'il faut être guéri , avant que d'approcher de celui qui est la résurrection et la vie , tout le monde n'est pas également instruit des conditions qui doivent accompagner cette guérison , et sans lesquelles elle est, ou fausse, ou douteuse. Elle doit être solide ; et non pas menacée d'une prochaine rechute; elle doit être intérieure, l'ouvrage de la grâce, et non pas purement extérieure, et le fruit la contrainte , ou de l'éloignement des occasions ; elle doit être entière et ne pas laisser la moitié du mal.

Une guérison solide, qui nous établisse dans un étal constant de santé; qui fixe ces vicissitudes éternelles de notre cœur; qui soit un fruit permanent, selon le mot de l'Évangile; qui mette la cognée au pied de l'arbre, et déracine tout le mal au lieu d'en laisser toujours au dedans de nous un funeste germe, lequel repousse incontinent, et produit encore des fruits de mort. Car, messieurs, ces alternatives de maladie et de santé; ces plaies qui se rouvrent un moment après qu'on les a fermées; ces retours prompts et toujours certains au premier vomissement; ce fil de passions et de crimes, qui n'est intei rompu que par le sacrement; ce mélange monstrueux de saint et de profane, de vie et de mort, de rupture et de réconciliation, de sacrements et de rechutes; ces remèdes toujours appliquésettoujours inutiles; cette source de corruption qui semble se grossir même des eaux sacrées de la pénitence, et se déborder plus rapidement après le sacrement; en un mot, cet état de faiblesse, où les intervalles de santé ne sont que les préludes d'un nouveau mal : grand Dieu! quel état pour approcher des mystères

saints! je n'en connais guère de plus indigne. Car vous retournez d'abord à votre vomissement : eh! vous êtes donc un de ces animaux immondes à qui le Seigneur défend de donner son saint corps : vous retombez sans cesse, après avoir goûté le don céleste; il est donc bien à craindre que vous n'ayez pas été renouvelé par la pénitence : vous regardez en arrière, après avoir mis la main à la charrue; vous n'êtes donc propre ni au royaume, ni à la table de Jésus-Christ.

Ce n'est pas que je prétende , messieurs , que toute chute , après le sacrement , doive nous faire présumer que la guérison avait été fausse; non : car, hélas! qu'est-ce que l'homme? une feuille, que le vent emporte; un roseau, que le moindre souffle fait plier; un voyageur faible dans une terre étrangère , qui ne peut répondre ni des surprises, ni des attaques déclarées; un infortuné, qui porte dans son cœur la source de tous ses maux , et les instruments de sa propre défaite; au dehors des combats, au dedans des craintes ; des ennemis étrangers qui l'environnent, des ennemis domestiques qui le trahissent; seul au milieu de tant de dangers , tout conspire à le corrompre , et lui-même aide à se séduire. Qu'estce que l'homme, encore une fois? qu'un miracle continuel delà grâce, lorsqu'il demeure ferme; qu'un enfant d'Adam qui suit le malheur et les fatales impressions de son origine , lorsqu'il tombe.

Ainsi la chair de Jésus-Christ peut nous fortifier, nous animer, nous défendre : mais nous préserver de toute chute , nous assujettir tous nos ennemis , nous attacher à la justice et à la vérité par des liens indissolubles; c'est le privilège de ce vin nouveau, il est vrai , mais bu dans le royaume du Père céleste; c'est l'avantage de ce froment des élus, je l'avoue; mais lorsqu'il ne sera plus une manne cachée, et que nous le mangerons à découvert.

On n'exige donc pas que l'Eucharistie nous confirme tellement en grâce, qu'elle mette le dernier sceau à notre salut; on sait que la vie de l'homme est une tentation continuelle, et que les plus justes tombent quelquefois : mais on voudrait qu'après le remède , les maux fussent moindres , les chutes point si soudaines , les précautions plus exactes : on voudrait qu'au sortir de ce festin sacré, comme des lions, dit saint Chrysostôme, que le sang dont ils viennent de se nourrir, et dont ils paraissent encore teints, n'a fait que rendre plus fiers, plus animés, plus redoutables à leurs ennemis, nous parussions plus terribles à Satan, plus hardis à l'attaquer, plus intrépides à nous défendre , plus difficiles a être vaincus : on voudrait qu'après que nos corps ont été marqués du sang de l'Agneau, l'esprit impur les respectât et

DE LA COMMUNION

n'osât en approcher, comme autrefois l'ange exterminateur n'osait toucher aux maisons des Égyptiens, que le sang de l'Agneau figuratif avait marquées : on voudrait que la divine Eucharistie ne vînt pas reposer dans nos cœurs, comme autrefois l'arche sur les eaux du Jourdain , qu'elle ne suspendît pas seulement nos passions pendant un court intervalle , comme les eaux du Jourdain suspendirent leur cours par respect pour ce saint monument où habitait la gloire du Dieu d'Israël; mais qui, du moment que l'arche eut passé , reprirent leur première route : on voudrait, en un mot, qu'après nous être nourris de cette viande solide, nous fussions des hommes robustes, et non plus des enfants faibles et flottants , que le premier piège va surpendre, que la première attaque va renverser. L'Évangéliste, comme le remarque un ancien Père, ne compte pas aujourd'hui les femmes et les enfants parmi ceux que Jésus- Christ rassasie du pain miraculeux , et veut nous apprendre par là que, pour se nourrir de ce pain solide, il ne faut avoir ni la faiblesse des enfants, nil'inconstancedusexe;maislafermeté d'un homme parfait. Car, de bonne foi , si vous vous retrouvez le même au sortir de l'autel, aussi faible dans une occasion , aussi amer envers votre frère, aussi mondain dans vos mœurs et dans vos penchants , aussi vif pour l'élévation , aussi avide d'une dignité sacrée , aussi emporté , aussi dissolu peut-être ; n'est-ce pas une marque sûre que vous vous y êtes présenté avec la mort dans le sein, avec la plaie honteuse du péché dans l'âme? En effet, les guérisons de la grâce ne sont pas des guérisons d'un jour : elle change le cœur, elle redresse les penchants , elle crée un hom me nouveau , elle édifie une maison sur la pierre ferme , elle met le fort armé en possession de notre âme : or, cet homme nouveau ne vieillit pas le même jour presque qui l'a vu naître; cette maison bâtie sur le l'oc, il faut que les vents et l'orage s'élèvent plus d'une fois pour l'abattre ; les esprits impurs ont besoin de revenir souvent à la charge , avant que de chasser le fort armé , lorsqu'une fois il est paisible possesseur de notre âme : en un mot, et disons-le plus naturellement , le changement du cœur n'est pas l'ouvrage d'un moment; comme la grâce n'en triomphe d'ordinaire que par des progrès tardifs et insensibles, il est vrai aussi qu'elle ne l'abandonne que peu à peu , et par des retraites lentes et imperceptibles : donc vous n'étiez pas guéri , ou votre guérison n'était pas solide, lorsque vous vous êtes présente à l'autel.

Mais afin que la guérison soit solide, il faut qu'elle soit intérieure; c'est-à-dire, qu'elle ne doive pas sa sûreté à l'éloignement des occasions , et à la con-

trainte d'un saint asile; mais au renouvellement de la volonté, et à la liberté de l'Esprit de Dieu. Une illusion dangereuse en matière de conversion , c'est de se croire pénitent du moment qu'on n'est plus pécheur; de se persuader que l'arbre est bon quand il cesse de produire des fruits de mort; que le feu est éteint d'abord qu'il est couvert, et que la passion n'est plus quand elle ne paraît plus : cependant il s'en faut bien que la cessation de l'œuvre soit le changement du cœur. La loi qui ne conduisait rien à la perfection, arrêtait la transgression par la crainte du châtiment, dit saint Augustin'; mais ne touchait point à la volonté du Juif charnel : elle réglait ses œuvres, mais elle laissait à son cœur tout son dérèglement; il n'était pas prévaricateur, mais il n'était pas juste; car la véritable justice n'est pas seulement d'éviter le mal et de faire le bien, mais de haïr le mal qu'on évite, et d'aimer le bien qu'on embrasse. Donc il se peut faire que les bienséances, les craintes humaines, les obstacles, l'éloignement des occasions, servent de frein aux passions, et suspendent l'acte du péché, sans que le cœur soit délivré, sans que le péché soit guéri. Or, nous ne sommes devant Dieu que ce que nous sommes par notre cœur ; les hommes jugent sur ce qui paraît , et Dieu juge sur ce qui est invisible.

Réflexion importante pour vous, messieurs, qu'un asile saint éloigne du monde, et met à couvert des occasions. Vous avez fait quelques démarches de pénitence , lorsque vous êtes entrés dans ce lieu de paix ; vous avez renoncé aux œuvres de ténèbres ; mais votre conversion est-elle attachée à la douleur que vous sentez de vos fautes , ou à la sûreté du lieu où vous vivez ? Vous ne suivez plus les désirs déréglés de la chair ; mais ces désirs ne sont-ils pas encore cachés au dedans de vous ? lecrimedanslelieusaintserait trop pénible ; n'est-ce point par là qu'il déplaît ? les ouvertures qu'il en faudrait faire à un conducteur sacré, seraient amères; n'est-ce point là tout ce que le crime à d'amer? les voies de l'artifice seraient périlleuses ; n'est-ce pas le péril qui fait toute votre sûreté? Grand Dieu ! que sais-je s'il faut rendre gloire à votre grâce , et nous consoler dans notre ministère d'une apparence de succès! Le changement n'est peut-être qu'au dehors ; peut-être que vos passions n'étant plus environnées de ces objets qui leur servaient d'amorces, sont seulement assoupies : les spectacles saints que vous avez devant les yeux; les pratiques pieuses , les cantiques divins, l'appareil et la variété des ministères , les instructions édifiantes , tout cela les enchante, pour ainsi dire ; mais ce n'est qu'un charme passager, et facile à rompre : rien ne les réveille dans ce lieu de repos , et dans l'obi-

DE LA COMMUNION

curité de cette retraite, semblable à l'aspic que le sage enchanteur a endormi : mais , hélas ! je ne le dis qu'avec douleur; à peine les aurez-vous peut-être exposées au grand jour, à peine auront-elles entendu le bruit du monde, ah! que vous les sentirez revivre, se ranimer, secouer leur langueur, et d'autant plus indomptées, qu'elles seront comme engraissées de repos, et d'une longue oisiveté. Ainsi tandis que Saûl entendait le son de la harpe de David, l'esprit méchant cessait de le tourmenter ; mais à peine cette harmonie sainte avait-elle cessé, que, comme si l'enchantement eût fini, il rentrait encore avec plus de violence dans ses premiers excès de fureur et de rage.

Mais la guérison ne saurait être intérieure, si elle n'est entière; car les ouvrages de Dieu sont parfaits. Or, on croit souvent qu'être guéri, c'est avoir retranché de ses passions ce qu'elles avaient de plus noir, sans toucher au fonds et aux penchants, qui en étaient les funestes sources : c'est avoir conservé d'elles tout ce qui plaît , et n'avoir abandonné que ce qui nous troublait, et avec quoi la conscience ne pouvait se familiariser : que de guérisons de ce caractère ! Cependant dans cet état les passions ne sont pas éteintes; leur ardeur n'est que modérée , et ménagée avec amour-propre; les vices ne sont pas détruits; ils ont seulement baissé d'un degré, et il y a encore loind'euxà lavertu.Lavoluptéadégénéréen mollesse ; la vie dissolue , en une vie douce et inutile , les commerces scandaleux, en des conversations vaines et dangereuses; le libertinage, en une soumission de philosophe ; l'oubli de Dieu , en une piété tiède et inattentive. On n'est qu'à demi guéri : on s'est corrigé , mais on ne s'est pas converti : on n'est plus le même homme, mais on n'est pas un homme nouveau : on n'est plus assis dans les ténèbres et dans les ombres de la mort; mais on ne fait encore qu'entr'ouvrir les yeux , et voir à demi la vérité ; semblables à cet aveugle, dont il est parlé dans l'Évangile à qui le Sauveur avait , à la vérité , ouvert les yeux; mais qui n'était encore éclairé qu'à demi , et prenait même les hommes pour des arbres.

Or, ces restes d'infirmité sont plus dangereux que l'infirmité même : il y a des remèdes pour les grands maux ; il n'y en a guère pour les faiblesses de cette sorte. D'ailleurs, si vous en demeurez là, il est certain que votre conversion n'a été qu'un jeu d'amourpropre : vous vous êtes déchargé d'un poids qui vous accablait , d'un talent de plomb, comme dit le Prophète, qui pesait cruellement sur votre conscience : vous avez cherché à vous soulager du fardeau de vos crimes ; mais vous n'avez pas cherché à les punir : vous avez secoué le joug de Satanée-

venu onéreux; mais votre dessein n'a pas été de subir le joug de Jésus-Christ; vous vous êtes empressé de vider cet abîme de puanteur, ces eaux croupissantes que le doigt de Dieu avait troublées au dedans de vous , et qui commençaient à vous être insupportables à vous-même par leur corruption; mais vous n'avez pas pensé à tirer de la pierre de votre cœur, les eaux amères de la pénitence. Cependant la conversion du cœur est un sacrifice douloureux; il faut que la victime soit salée par le feu des austérités, avant que d'être présentée à l'autel. Les anciens pécheurs n'arrivaient au sanctuaire qu'à travers des années entières d'humiliations et de souffrances; la communion n'était pas la première démarche, mais le prix et la couronne de la pénitence; et le pain eucharistique était pour les pécheurs un pain de douleur, dont il ne leur était plus permis de vivre qu'à la sueur de leur front. On supposait alors sagement qu'un fidèle sorti fraîchement des voies du péché, en emportait toujours mille faiblesses, que le temps seul et la grâce de la pénitence pouvaient fortifier; que l'Eucharistie étant la viande des forts , il fallait le laisser croître ; qu'étant un vin nouveau et vigoureux, il n'était pas prudent de le verser d'abord dans une âme faible, vieillie, usée par le crime, pour ainsi dire; et qu'il fallait attendre que sa jeunesse fût renouvelée, comme celle de l'aigle, de peur que, ne pouvant y durer, le vin précieux ne se répandit, et ne fût indignement foulé aux pieds. Il ne suffit donc pas de paraître guéri ; je me suis étendu sur cette disposition , parce qu'elle m'a paru importante : il faut que la guérison soit solide, intérieure, entière; et le discernement est ici aisé à faire. Quand le cœur est guéri , ses goûts et ses penchants sont nouveaux : vivre dans le recueillement des sens ; écouter Jésus- Christ au dedans de soi ; faire ses délices de la prière , de la retraite , de la méditation de sa loi , était pour vous un langage inconnu : il faut que ce soit une pratique familière; et c'est la seconde disposition marquée dans l'histoire de ce peuple. Non-seulement Jésus-Christ guérit les malades ; mais il leur parle , il les instruit, il les nourrit de cette viande sainte. C'est peu d'être exempt de souillures , il faut encore être orné de vertus.

Page 1