‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 89 sur 235 · RETRAITE · texte numérisé non relu

RETRAITE

drez comme des hommes nouvellement créés : vous sortirez de ce lieu saint, de ce nouveau cénacle, embrasés d'un feu tout nouveau : une sainte ivresse , une plénitude de l'Esprit de Dieu vous fera mépriser tous les respects humains, qui avaient comme enchaîné votre zèle et retenu la vérité captive ; vous fera rompre toutes les liaisons inutiles qui vous dérobaient à vos devoirs ; vous affermira contre tous les exemples et les occasions qui avaient affaibli votre piété : le succès de vos fonctions répondra à la nouvelle ferveur avec laquelle vous les remplirez : vous verrez votre troupeau se réveiller, pour ainsi dire , et se renouveler avec vous ; et l'Esprit de Dieu , répandu sur le pasteur et sur son peuple, pourra dire encore : Ecce novafacio omnia. (Apoc. xxi , 5.) Quelle consolation, mes frères, pour un bon prêtre, de voir fructifier la parole de l'Évangile dans cette portion du champ de Jésus-Christ qui lui est confiée; d'y voir chaque jour quelques âmes délivrées de la servitude du démon et du péché, et rendues à Jésus-Christ ! et au contraire quels retours effrayants pour un ministre à qui il reste encore quelque foi, de voir que, pendant le cours d'un long ministère, il n'a pas retiré une seule âme des voies de la perdition ; il n'a corrigé aucun désordre ni public ni particulier dans sa paroisse ; il n'y a opéré aucun changement! Sa vie, irréprochable d'ailleurs aux yeux des hommes, peut-elle le rassurer sur la longue inutilité de ses fonctions? et ne doit-il pas en chercher la cause plus dans sa tiédeur, dans le relâchement de sa piété, dans le vide de l'Esprit de Dieu, qu'il a laissé éteindre en lui, faute de venir l'y renouveler ici , que dans l'endurcissement de son peuple? C'est au sortir de la sainte retraite du cénacle, que les apôtres, auparavant faibles, timides, jaloux des premières places, encore à demi charnels, parurent de nouveaux hommes; et que se répandant parmi les peuples, comme des lampes ardentes et luisantes, ils embrasèrent tout l'univers de ce feu divin que Jésus-Christ était venu porter sur la terre. C'est en descendant de sa retraite sur la montagne , qu'Élie allait reprocher avec une sainte fermeté aux rois d'Israël l'abomination de leurs veaux d'or ; qu'il purgeait le peuple de la multitude des faux prophètes; qu'il faisait descendre à son gré la pluie du ciel sur la terre; qu'il rendait la vie aux morts, et qu'il mérita d'être transporté dans un char de lumière, et réservé pour venir encore s'opposer à la fin des temps aux prestiges de l'homme de péché. C'est au sortir du désert et de la retraite que Jésus-Christ lui-même commença son ministère; c'est en se retirant de temps en temps seul pour prier sur la montagne, qu'il

le continua , et qu'il fit des œuvres que personne avant lui n'avait faites. Il n'avait pas besoin sans doute de ces précautions; mais il voulait nous laisser des modèles de conduite , et pouvoir dire à tous ses ministres, en la personne des apôtres : Je vous ai laissé l'exemple, afin que vous fassiez un jour ce que vous m'avez vu pratiquer à moi-même. Et certes, mes frères , tous les saints fondateurs des ordres réguliers, dans ces règles sages etsaintes qu'ils ont laissées à leurs disciples de l'un et de l'autre sexe, ont tous ordonné, comme un article essentiel de leur règle , un certain temps chaque année de recueillement et de retraite , pour ranimer leur ferveur, et se renouveler dans l'esprit de leur état. Hélas! mes frères, ces hommes inspirés de Dieu, ces saints patriarches des ordres monastiques, ont cru que des hommes assujettis aune règle austère, séparés du monde, consacrés à la prière et à la pénitence ; dépouillés de tout, de leurs biens, de leurs espérances mondaines, et de leur liberté même par le sacrifice de l'obéissance ; ils ont cru que ces hommes dans le fond de leurs retraites, au milieu de tous les secours dont ils étaient environnés, couraient risque de se relâcher, de déchoir de leur première ferveur, de languir dans la carrière sainte où ils étaient entrés , si on ne leur prescrivait chaque année un temps d'une retraite et d'une séparation encore plus entière pour rentrer en eux-mêmes, réveiller leur langueur, pour prévenir des chutes plus dangereuses, et renaître, pour ainsi dire, dans le premier esprit de leur saint institut. Et nous, mes frères, exposés sans cesse à la contagion du siècle ; nous, environnés de mille périls; nous, obligés de vivre au milieu de tant de scandales, detantd'exemples qui nous affaiblissent ou qui nous séduisent; nous, souvent au milieu des campagnes livrés à nous-mêmes, seuls, sans secours, sans aucune société sainte qui nous soutienne, n'ayant pour tout appui que nous-mêmes , nos langueurs , notre indolence, nos penchants de chair et de sang, ne voyant rien autour de nous qui nous rappelle à nous-mêmes ; nous, mes frères, nous passerions toute notre vie sans rien craindre dans cet état? nous croirions que la précaution d'un certain temps de recueillement jugée si nécessaire aux âmes les plus retirées, nous est inutile? et nous la regarderions comme une de ces pratiques indifférentes, où il entre plus de zèle que de nécessité? Nous, mes frères, occupés à des fonctions dont la sainteté souvent nous touche peu, et dont le tumulte et la variété nous dissipe; nous, sans cesse obligés de sonder les plaies et la corruption des consciences, et de nous prêter à des récits honteux qui laissent en nous mille images dange-

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