‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 90 sur 235 · POUR DES CURES · texte numérisé non relu

POUR DES CURES

reuses ; nous en un mot, chargés de ministères dont les anges trembleraient , et nous trouvant tous les jours , par leur long usage même , moins touchés de ce qu'ils ont de saint et de terrible, et par conséquent nous en acquittant avec moins de recueillement et de piété ; nous laisserions les remèdes de la retraite à des solitaires qui devraient n'en avoir pas besoin; et au milieu des périls infinis de notre état, nous nous croirions en sûreté, sans prendre du moins quelque temps , ou pour les connaître, ou pour examiner si notre fidélité ne s'y est jamais démentie? nous, mes frères, établis pour être les pasteurs et les modèles des réguliers; nous, élevés par notre ministère à un degré supérieur de grâce et d'autorité , qui exige de nous plus de perfection et de sainteté; nous enfin, les pasteurs et les chefs du troupeau dont ils ne sont que les membres et les ouailles.

TROISIÈME RÉFLEXION

Et enfin, mes frères, à des motifs si intéressants, et si capables de toucher tous les ministres consacrés aux fonctions saintes, permettez-moi d'ajouter encore une nouvelle réflexion qui vous regarde en particulier. Plus ce diocèse est vaste, plus il est à craindre que cet ancien esprit sacerdotal ne s'y éteigne peu à peu. La distance des lieux nous ôte la connaissance de beaucoup de maux, et suspend les remèdes que nous y pourrions apporter : l'éloignement de la source fait que les branches les plus écartées languissent souvent dans la sécheresse : le mal gagne insensiblement, et avec d'autant plus de danger, qu'il gagne en secret , qu'il gagne loin de nos yeux , et qu'il faut qu'il soit poussé jusqu'à des scandales et à des imprudences d'éclat, pour nous en instruire. Quel remède à un malheur qui peut devenir général , et infecter peu à peu toute la masse ? c'est que Dieu qui veille sur ce vaste diocèse, sur cette ancienne et illustre portion de son Église , sur laquelle il ne faut pas douter que les prières de tant de saints évêques nos prédécesseurs, prosternés devant le trône de sa gloire , et sans cesse occupés des besoins du troupeau qui leur a été si cher, n'attirent des regards particuliers de la protection et de la miséricorde divine ; c'est que Dieu dis-je , y conserve toujours un certain nombre de pasteurs fidèles, respectables par leur âge et par leur piété , fidèles à venir se recueillir ici , et à s'y renouveler dans l'esprit de leur vocation : c'est leur exemple qui anime les nouveaux ministres , et qui leur montre le modèle et la règle de conduite à laquelle ils doivent se conformer. Vous êtes donc, mes frères, ce précieux levain que Dieu conserve dans ce vaste diocèse,

non-seulement pour empêcher toute la masse d'aigrir et de se corrompre , mais pour la sanctifier peu à peu , pour l'étendre , l'augmenter, et en multiplier la bénédiction; c'est de vous que l'esprit sacerdotal coule sur les nouveaux ministres. Ils trouvent, entrant dans le ministère, ce désaveu public et respectable de la conduite peu édifiante de beaucoup de ministres, dont l'exemple aurait pu les séduire : c'est une barrière inébranlable que la bonté de Dieu nous conserve, et qui ne permet jamais à la contagion de devenir générale. Dispersés par l'ordre secret de la Providence dans les différents lieux de ce grand diocèse , vous êtes comme placés là de la main de Dieu pour préserver votre voisinage, et contenir par votre exemple ceux de vos confrères qui vous environnent. S'ils ne vous imitent, ils ont du moins sans cesse devant les yeux ce qu'ils devraient imiter; si votre exemple ne les convie pas à remplir les devoirs de leur ministère , du moins il ne leur permet pas de les ignorer. La honte d'une conduite si dissemblable à la vôtre ; la grâce de leur ordination , qui peut-être n'est pas encore tout à fait éteinte ; leur éducation dans ces maisons saintes , et les vérités dont on les a nourris : tout cela se réveille tôt ou tard, et ils commencent à suivre de loin vos traces; par là , l'esprit du sacerdoce se conserve et se perpétue dans ce diocèse. Oui , mes frères , il en est delà milice sainte comme de celle du siècle : dans celle-ci, il ne faut qu'un petit nombre de soldats aguerris dans certains corps fameux , pour communiquer aux nouveaux venus, et y perpétuer ce premier esprit de valeur et cette réputation militaire qui les distingue des autres troupes : en y entrant il semble qu'on se sent d'abord saisi du même esprit qui anime les anciens : il en est de même dans un diocèse ; un petit nombre d'anciens et de vénérables pasteurs y conserve et y perpétue ce premier esprit sacerdotal , et cette réputation de régularité et de discipline qui le distingue ; il semble que les nouveaux venus sont saisis et animés de cet esprit en y entrant : ils craindraient de dégénérer, et d'être regardés comme l'opprobre de la milice sainte, s'ils s'écartaient de l'esprit général qui paraît dominer dans leur corps. Nous vous regardons donc, mes frères , comme chargés du précieux dépôt de l'esprit sacerdotal qui se conserve entre vos mains dans ce diocèse , et qui de là doit passer à ceux que nous associons tous les jours au saint ministère. Continuez donc , mes chers frères , et ne vous lassez point dans cette carrière apostolique, où vous avez paru jusqu'ici à la tête des ministres qui doivent la remplir comme vous : souvenez-vous que vous êtes les principales colonnes de ce grand édifice qui nous

DU ZÈLE

est confie; et que pour peu qu'où vous voie mollir ou chanceler, votre affaiblissement seul ébranlerait tout le reste. Nous vous parlons ici , comme disait saint Cyprien à la plus illustre portion de son troupeau , aux vierges saintes, nous vous parlons plus avec la tendresse d'un père qu'avec l'autorité d'un supérieur : Plus affectione quàm potestate. (S. Cyp. ) Vos infidélités paraîtraient un modèle sûr à ceux de vos confrères qui ne cherchent qu'à se justifier leur défection : plus votre réputation annonce la règle , plus votre conduite doit l'exprimer et la manifester : on rabat pour toujours des devoirs , ce qu'on vous en a vu négliger une seule fois. Aideznous donc , mes frères , à soutenir le poids de la sollicitude pastorale, sous lequel nous succomberions , si vous , qui êtes nos coopérateurs , ne portiez avec nous une partie du fardeau : retournez dans vos églises remplis de cet esprit qui vous anime depuis longtemps, et dans lequel vous venez encore de vous renouveler : répandez-y encore avec plus d'abondance les dons de grâce et de piété dont vous êtes remplis. Ne bornez pas à vos peuples seuls le zèle de la maison de Dieu ; animez vos confrères par vos exemples, et par ces douces insinuations de la charité qui gagnent les cœurs : qu'ils ne vous regardent plus comme leurs censeurs, mais comme leurs amis et leurs frères : ne vous prévalez au-dessus d'eux de votre régularité, que pour être plus doux, plus charitables à leur égard, plus prêts à excuser leurs faiblesses, et à louer tout ce qu'ils peuvent avoir encore de louable ; c'est ainsi qu'on rend la vertu aimable à ceux mêmes qui en paraissent les plus éloignés. Attirez-vous, par les douceurs de l'amitié et d'un support charitable , la confiance des ministres dont la conduite ne répond pas à la sainteté de leur ministère; qu'ils vous deviennent plus chers , à mesure que vous voyez qu'ils s'égarent ; ne vous rebutez pas, quoiqu'ils paraissent rebuter euxmêmes vos douces remontrances; la charité est patiente, et souffre tout : forcez-les, pour ainsi dire, de vous aimer, s'ils ne peuvent encore vous imiter : songez qu'en ramenant un seul de vos confrères , vous sauvez tout un peuple. On se fait quelquefois une espèce de devoir de rompre tout commerce avec certains ministres moins édifiants ; on les fuit comme des anathèmes ; on évite avec une manière de hauteur, tout ce qui pourrait nous obliger de communiquer avec eux ; il semble qu'on veut leur faire sentir avec ostentation la différence qu'il y a d'eux à nous : ce n'est pas là l'esprit de Jésus-Christ ; c'est l'esprit de ces deux disciples peu instruits , qui voulaient faire descendre le feu du ciel sur une ville infidèle. Je sais qu'il ne faut pas autoriser les éga-

rements de nos confrères par une assiduité de société qui semble les approuver : mais il y a de l'orgueil et de l'inhumanité à les abandonner, parce qu'on voit qu'ils se perdent : notre tendresse pour eux doit, pour ainsi dire, redoubler à mesure que leurs maux empirent : il faut leur faire sentir, par des prévenances et des démonstrations d'amitié, qu'il y a encore delà ressource pour eux, et qu'on ne regarde pas leur état comme désespéré. Les cœurs insensibles à la vérité ne le sont pas toujours aux tendres témoignages de la charité ; on aigrit souvent le mal en le condamnant sans réserve; on ramène quelquefois le malade en le supportant avec bénignité. Je me suis étendu là-dessus, mes frères, parce qu'il m'a paru que la différence de mœurs et de conduite, mettait presque toujours une espèce de chaos entre les bons et les mauvais pasteurs; que l'unique ressource pour ceux-ci, était la fréquentation des ministres fidèles; et qu'il était essentiel de la leur faciliter, afin que vos exemples pussent leur devenir utiles.

DISCOURS

SUR

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