LE ZÈLE DES PASTEURS
POUR LE SALUT DES AMES
Qui$ infirmatur, et ego non infirmor? quis scandai isatur, et ego nonvrorf
Qui est faible , sans que je le sois avec lui ? qui est scandalisé, sans que je brûle? (H Cor. xi, 29.)
Voilà, mes frères, le modèle du zèle que doit avoir un ministre de Jésus-Christ pour le salut des âmes qui lui sont confiées : voilà les sentiments dont ses entrailles paternelles doivent être sans cesse émues. Un pasteur qui voit tranquillement les désordres de son peuple ; qui ne travaille qu'avec nonchalance, et plus par bienséance que par un véritable zèle, à le retirer de ses égarements; qui borne tout son ministère à ne pas applaudir aux vices dont il est témoin; en un mot, qui ne sent pas la perte des âmes qui lui sont confiées , et qui ne peut pas dire avec l'Apôtre , que la chute des faibles l'accable de tristesse, et que les scandales qui peuvent les séduire, allument dans son cœur un feu dévorant de zèle et d'une sainte indignation ; un pasteur de ce caractère a perdu la foi et la grâce de sa vocation , et peut-être même qu'il ne l'a jamais reçue. Le zèle du salut des âmes est donc
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comme le premier devoir d'un pasteur : c'est le devoir de tous les jours et de tous les moments; c'est lui qui doit animer toutes ses fonctions, adoucir tout ce qu'elles ont de laborieux et de pénible , régler l'usage de son autorité, être la mesure de ses soins et de ses peines , devenir le point de vue fixe et unique de ses démarches ; et en un mot, qui doit être comme l'âme et toute la consolation de son ministère.
En vain ses moeurs seraient d'ailleurs irrépréhensibles : il ne nous suffit pas de mener une vie sage et réglée aux yeux des hommes : si , avec ces dehors infructueux et de régularité , nous ne sommes pas pénétrés d'une vive douleur de voir périr des âmes qui nous sont confiées; si nous ne nous armons pas du zèle de la foi et de la charité, et du glaive delà parole sainte, pour les retirer des voies de l'égarement; si nous n'exhortons pas, si nous ne conjurons pas , si nous ne reprenons pas à temps et à contre-temps ; si , contents de notre propre justice, nous nous croyons en sûreté , en désapprouvant par notre exemple , ou en condamnant mollement les vices de nos peuples ; nous ne sommes pas des pasteurs, nous sommes des idoles : notre prétendue vertu indolente, immobile, léthargique, est un crime et une abomination devant Dieu : nous ne sommes plus chargés des intérêts de Dieu sur la terre; nous n'y vivons que pour nous-mêmes : nous ne sommes plus les envoyés de Jésus-Christ , pour accomplir ce qui manque à ses souffrances en rendant à nos peuples le prix de son sang et de leur rédemption utile; nous sommes des spectateurs tranquilles et inutiles de ses opprobres ; et par notre silence et notre insensibilité, nous consentons au crime de ceux qui le crucifient. Non , mes frères , désabusons-nous : la régularité des moeurs non-seulement n'excuse pas l'indolence d'un pasteur, mais la rend plus criminelle, puisqu'elle prive ses peupies d'un zèle que ses exemples auraient rendu plus utile. Mais d'ailleurs, je l'ai déjà dit et je le répète; quelque réglée que paraisse sa vie, il n'a que l'apparence de la piété ; il n'en a pas le fonds et la vérité : il paraît vivant , et il est mort aux yeux de Dieu : les hommes peut-être le louent, et Dieu le maudit : sa régularité l'endort ; mais un son terrible, et les clameurs des âmes qu'il laisse périr, le réveilleront un jour : il se calme , parce qu'il se compare en secret à des ministres qui ne vivent pas si régulièrement que lui; mais il verra que sa justice n'était que la justice du pharisien , que la charité seule forme la véritable vertu , et qu'il n'aura point d'autre sort que celui des serviteurs inutiles et des hypocrites.
Eh ! quoi , mes frères , un ministre de Jésus-Christ envoyé pour faire son œuvre sur la terre, pour agran-
dir son royaume, pour avancer l'édifice de la cité éternelle , et la consommation des saints , verrait le règne du démon prévaloir sur celui de Jésus-Christ, dans la portion du troupeau qui lui est confié; et sa foi , et sa charité , et sa prétendue piété , le laisseraient tranquille ? et satisfait sur ce que sa conscience ne lui reproche rien de personnel , il n'aurait point de remords sur les désordres qu'il souffre dans ceux dont il est chargé? et il verrait outrager Jésus-Christ dont il tient la place, et il croirait l'aimer, et être un ministre selon son cœur, en le voyant de' sangfroid tous les jours crucifier de nouveau à ses yeux par un peuple dont il doit lui répondre? Mais quand ces scandales se passeraient ailleurs que parmi son peuple, s'il en était témoin, et qu'il lui restât une étincelle de foi et d'amour pour Jésus-Christ , il devrait du moins en gémir en secret , s'adresser à Dieu dans l'amertume de son cœur, pour obtenir à ces profanateurs un esprit de componction et de pénitence : que dis-je? il devrait user de l'autorité que donne toujours la dignité du sacerdoce, pour s'efforcer d'inspirer des sentiments plus dignes de la religion à ces hommes pervers et corrompus, et il serait un lâche, un prévaricateur, un ministre qui trahirait son ministère, si une criminelle insensibilité , ou une prudence charnelle et timide , lui fermait alors la bouche : et il se croirait innocent, et sa prétendue régularité le calmerait, si, témoin des mêmes scandales au milieu de son peuple , il y paraissait également insensible? Un père peut-il voir périr sans douleur ses enfants à ses yeux ? un pasteur voit-il ses brebis se précipiter dans le gouffre, sans courir après, et leur faire du moins entendre sa voix? mais quand une seule viendrait à s'égarer, il devrait traverser les montagnes, et essuyer les travaux les plus pénibles pour la ramener sur ses épaules. Non , mes frères ; ce n'est pas ici un père, c'est un étranger; ce n'est pas un pasteur, c'est un mercenaire; ce n'est pas un ministre de Jésus-Christ, c'est un usurpateur qui porte à faux ce titre honorable ; et malgré sa fausse justice, c'est un vase de réprobation et d'ignominie , placé dans le temple de Dieu.
Mais les peuples de la campagne sont si durs, si féroces , si peu traitables , qu'un pasteur s'exposerait à bien des inconvénients , s'il voulait entreprendre de réformer les abus qui se passent parmi eux. Quoi ! mes frères , l'extrémité du mal peut-elle devenir l'excuse et l'apologie de notre indifférence? vos peuples sont durs et peu traitables? mais c'est pour cela même qu'il faut redoubler de soins, de charité , de travail pour les adoucir et amollir leur cœur : le zèle serait inutile, si vous n'aviez que des âmes justes et
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dociles à conduire : c'est parce que vous voyez vos peuples rebelles à la vérité , que vous ne devez vous permettre, ni repos, ni consolation, tant que vous les verrez dans ces dispositions criminelles. Quoi! parce qu'ils ont plus de besoin de votre sollicitude pastorale, vous vous croiriez quittes de tout à leur égard? ce qui devrait réveiller votre zèle, le refroidit et l'éteint? et vous devenez un ouvrier inutile et oiseux, parce que la moisson est plus abondante? L'Évangile se serait-il répandu dans l'univers , et la croix de Jésus-Christ aurait-elle triomphé des peuples et des césars, si les hommes apostoliques qui nous ont précédés avaient eu égard aux oppositions que nos pères, que nos peuples, que tout l'univers païen devait mettre au progrès de la parole sainte? Où en serions-nous , si les difficultés insurmontables à la prudence humaine avaient ralenti leur zèle et suspendu leurs travaux ? et si , dans la persuasion de nous trouver, comme nous l'étions , féroces et rebelles, ils nous eussent malheureusement laissés dans les ténèbres de notre première ignorance? Vous craignez les inconvénients ; mais qu'y a-t-il à craindre pour un pasteur qui remplit avec édification son ministère? Quoi! les mépris, les calomnies, les contradictions? mais c'est sa gloire, et la récompense la plus consolante de son zèle. Quoi ! les mauvais traitements, les outrages? ils deviendraient le sceau le plus honorable de votre apostolat. Mais, grâces à la foi qui est montée depuis l'origine de la monarchie avec nos rois sur le trône, vous n'avez pas à résister jusqu'au sang, comme les premiers ministres de l'Évangile : nous ne vivons plus au siècle des tyrans , et le zèle peut faire de saints pasteurs, mais il ne fait plus de martyrs.
D'ailleurs, mes frères, parlons de bonne foi : ces pauvres peuples que vous nous représentez comme si féroces et si rebelles, ne le sont pas longtemps pour un pasteur édifiant et charitable. Ils respectent la vertu d'un homme de Dieu : il y a dans ces âmes rustiques et grossières, malgré leurs vices, une crainte de Dieu, un fonds de religion plus simple, plus vrai , plus réel , que dans les riches et les puissants : leur cœur et leur esprit ne sont pas gâtés par les maximes de l'irréligion et de l'incrédulité, qui infectent toutes les sociétés des villes : ils craignent et respectent encore le Dieu qu'ils offensent ; et la vérité , et les saintes instructions , trouvent en eux mille fois plus de ressources que dans les grands et les puissants du siècle. Loin donc de vous excuser sur les désordres, et l'insensibilité prétendue de ces pauvres peuples , vous devez vous estimer heureux de n'avoir à évangéliser que les pauvres et les petits; parce qu'ils ont plus de droit que les riches au
royaume des cieux ; parce que les promesses ne semblent faites que pour eux ; parce que Jésus-Christ n'a paru envoyer que vers eux : Evangelisare pauperibus misit me (Luc , iv, 18) ; et que la semence sainte trouve en eux bien moins d'opposition du côté des attachements de la chair et du sang, que dans les grands et les riches du siècle , dans ces âmes toutes plongées dans la volupté et la mollesse.
Et ne nous dites pas, mes frères , que les mœurs ont fort changé; que cette ancienne simplicité des peuples a dégénéré en une licence effrénée; que la corruption a si fort passé des villes aux campagnes, qu'on ne sait comment s'y prendre pour y rétablir l'ordre et l'amour des devoirs de la religion : qu'autrefois à peine se trouvait-il deux ou trois pécheurs scandaleux dans une paroisse; qu'alors le zèle de l'Apôtre contre un seul incestueux pouvait être d'usage , et qu'un curé pouvait espérer quelque succès de ses soins : mais qu'aujourd'hui , que tous presque ont corrompu leurs voies, et que le désordre au milieu des champs a gagné tous les âges et tous les états, un curé se sent découragé et rebuté de rien entreprendre. Mais si cela était vrai, mes frères, je pourrais vous demander d'abord : D'où vient donc ce malheur? d'où vient ce débordement général des vices parmi vos peuples ? d'où vient que les campagnes ne sont plus comme autrefois le séjour de la simplicité et de l'innocence? Hélas! mes frères, n'estce pas peut-être à" nous seuls , que nous devons nous en prendre? n'est-ce pas à l'incurie , à la dissipation, au peu de soin des pasteurs qui les gouvernent ? Vous vous plaignez que le désordre est général dans vos paroisses : mais examinez-vous aux pieds de Jésus-Christ ; et voyez si ce ne seront pas là les plaintes les plus foudroyantes qui sortiront un jour de sa bouche contre vous-mêmes? et où voit-on les peuples sansreligion, sans craintede Dieu, sans aucune retenue dans le désordre , que dans les paroisses régies par un mauvais prêtre? Mais grâces aux miséricordes du Seigneur sur ce vaste diocèse, il s'en faut bien que nous ayons la douleur de croire ce malheur si général. Non , mes frères , nous avons vu par nous-mêmes , et nous avons vu avec consolation , que le vice, loin d'être universel dans les paroisses gouvernées par un saint pasteur, y est au contraire fort rare : nous avons vu que la piété y est en honneur : qu'un grand nombre de ces âmes simples y consolent leur pasteur par une vie innocente; que tous les exercices de la religion y sont pratiqués avec empressement; que les sacrements y sont fréquentés; que la parole de Dieu y est écoutée avec édification ; et que s'il s'y trouve quelque pécheur scandaleux, il y est discerné de la foule; qu'on l'y regarde
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avec une espèce d'horreur, et que ses exemples , loin d'entraîner les autres dans le vice , leur en donnent encore plus d'éloignement. Voilà ce que nous avons vu , et ce que la présence de beaucoup de bons pasteurs qui m'écoutent, nie rappelle encore ici avec une nouvelle consolation.
D'ailleurs, mes frères, s'il était vrai que vous eussiez le malheur de gouverner une paroisse où le désordre fût devenu public et général; ah! c'est pour cela même que vous devriez croire que Dieu ne vous a choisis et envoyés vers ce pauvre peuple que pour le corriger et le convertir. Eh ! pourquoi sommes-nous donc le sel de la terre, et la lumière du monde , que pour remédier à ce qui csl pourri et infecté , et éclairer ceux qui vivent dans les ténèbres? La multitude des pécheurs, qui multiplie nos devoirs, nous autoriserait-elle à les mépriser tous? et la crainte molle et humaine que les remèdes à un mal général , remèdes que Dieu nous met en main, ne soient inutiles , nous tiendra-t-elle lieu devant lui des soins plus empressés qu'il exige alors de notre ministère? Moïse refusa-t-il son zèle et ses avis à tout un peuple immense, quand il le vit tout entier souillé d'idolâtrie, et prosterné aux pieds du veau d'or? Le saint prêtre Esdras crut-il que son zèle et ses instructions seraient inutiles , quand il trouva tout le peuple , et les prêtres eux-mêmes , souillés par des mariages illicites, qu'un abus général avait autorisés; et se rebuta-t-il , se découragea-t-il, crutil qu'à un désordre si universel, il serait inutile de chercher des remèdes? Il ne cessa d'annoncer les saintes ordonnances de la loi , jusqu'à ce que le repentir et les larmes de tout Jérusalem lui eussent appris le succès de ses travaux et de son zèle. Tout l'univers était corrompu, et le culte lui-même était devenu une prostitution publique, quand les premiers ministres de l'Évangile y furent envoyés : délibérèrent-ils s'ils iraient attaquer des vices et des passions que l'usage autorisait parmi tous les peuples, et qu'un culte impie même avait consacrés? C'est à cette corruption générale , qu'ils reconnurent la divinité et la nécessité de leur mission : ils se regardèrent comme des ministres et des instruments de salut, que la miséricorde de Dieu , que le sang de Jésus-Christ venait offrir à toute la race des hommes , infectée et corrompue. N'avons-nous pas succédé à leur mission et à leur ministère? Croyons-nous donc que Dieu veut perdre tous les pécheurs vers lesquels il nous envoie? que sa miséricorde, en nous envoyant, en nous chargeant du même ministère que les premiers disciples, n'ait pas eu en vue de leur envoyer des instruments et des ministres de salut? et qu'il approuve que nous
demeurions dans une tranquillité barbare, en attendant qu'il ait consommé leur réprobation , et accompli sur eux ses jugements de colère et de vengeance? Nous ne serions donc pas envoyés vers eux pour être leurs pasteurs et leurs pères , mais comme ces officiers lugubres de la justice humaine vers les criminels condamnés à la mort, pour être les témoins et les approbateurs publics de leur supplice ; et notre ministère, loin d'être un ministère de vie et de salut, ne serait plus qu'un ministère affreux de mort et de condamnation.
Mais de plus , mes frères , quandde cette multitude de pécheurs dont nous nous plaignons, nous ne ramènerions qu'une seule âme à Jésus- Christ, ce gain précieux ne devrait-il pas suffire pour nous dédommager des peines et des travaux d'une vie entière ? ne serions- nous pas assez payés de pouvoir la présenter un jour à Jésus-Christ, et d'entendre cette âme nous en rendre , durant tous les siècles , des actions de grâces dans la sainte Jérusalem, devant toute l'assemblée des anges et des élus ? Eh! pourquoi nous défierions-nous de la puissance de la grâce sur les pécheurs les plus endurcis ? c'est là que Dieu aime à faire éclater la force de son bras et les richesses immenses de ses miséricordes. Vous auriez raison de vous décourager à la vue des désordres de votre peuple, si vous ne comptiez que sur vousmêmes : mais, par la grâce de notre mission, ce n'est plus nous, c'est Jésus-Christ qui agit en nous et par nous : les instruments les plus faibles sont ceux très-souvent par qui il se plaît d'opérer les plus grandes choses : remplissez votre ministère ; c'est tout ce qu'il demande de vous; c'est à lui à faire le reste.
Et en effet, mes frères, nous parlons souvent des vices et des désordres de nos peuples comme si tout était perdu ; comme si c'étaient des gens inconvertibles, et qu'il n'y eût plus rien à espérer d'eux. Mais , mes frères , qui nous a appris à mettre des bornes aux miséricordes infinies du Seigneur? à lui seul appartient le jugement comme la vengeance ; et pourquoi condamnons-nous sans retour ceux que le Seigneur peut en un moment absoudre ? Et nous espérons bien, nous, que le Seigneur nous fera un jour miséricorde; qu'il nous touchera; qu'il changera notre paresse en zèle ; notre vie tout humaine en une vie sacerdotale , de prière , de mortification , de retraite ; et nous l'espérons malgré nos infidélités , que nos lumières , nos remords , et les devoirs si saints de notre état rendent encore plus criminelles. Nous espérons que Dieu ne nous livrera pas à l'impénitence et à l'endurcissement, malgré l'abus que nous avons fait tant de fois de ses grâces et de nos
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fonctions, et quoique l'endurcissement jusqu'à la un soit le châtiment le plus ordinaire que Dieu exerce envers les prêtres infidèles ; et nous désespérerions du salut, et nous regarderions comme incapable de retour, un pauvre peuple que l'ignorance et le malheur d'une mauvaise éducation, plus qu'un fonds de malice et d'irréligion , fait tomber tous les jours dans des excès criminels ? et nous croirions que les entrailles d'un Dieu toujours miséricordieux sont d'airain comme les nôtres, pour ces hommes simples et grossiers, qui mènent une vie pénible, pauvre, laborieuse; et qu'après les avoir rendus malheureux sur la terre , il leur prépare encore un malheur éternel après la mort? Ah ! c'est envers eux principalement, qu'il n'en use pas selon toute la rigueur de sa justice ; c'est pour eux que , touché de leur misère et de leur vie dure et pénible , il réserve toute son indulgence : Parcet pauperi et inopi , et animas pauperum salvas faciet. (Ps. lxxi, 13.) Il maudit les riches ; et par les obstacles que leur état met au salut, il semble ne leur en laisser aucun espoir : nous au contraire nous ménageons les riches et les puissants; nous leur passons leurs faiblesses, leur luxe", leurs passions; nous leur laissons tout espérer, malgré leurs vices, des miséricordes du Seigneur. Nous n'avons pour eux, au tribunal et ailleurs, que des paroles de douceur et de charité : quelque incorrigibles qu'ils nous paraissent, nous nous trouvons honorés de leur accorder les soins de notre ministère; et jamais l'inutilité de ces soins n'a été pour nous une raison de les rebuter, et de les leur refuser : et nous réservons toute notre dureté pour les pauvres et les petits ; c'est envers eux tout seuls, que nous faisons valoir toute la sévérité de l'Évangile; c'est à eux seuls, que nous ne passons rien; c'est pour eux seuls , que nous nous rebutons , et que nous croyons nos soins inutiles, pour peu qu'ils tardent d'y répondre.
Vous nous direz peut-être enfin, que ce ne sont pas ces motifs qui vous retiennent, et vous ont empêché jusqu'ici d'user de l'autorité de votre ministère pour tâcher de détruire les abus publics et trop communs que vous voyez régner parmi vos peuples. Mais on craint, dites-vous, de n'être pas soutenu, de passer pour imprudent, et de ne retirer point d'autre fruit de son zèle que la haine de ses paroissiens et le blâme de ses supérieurs.
Je conviens, mes frères, qu'il y a un zèle d'humeur et de tempérament qui n'est jamais loin de l'imprudence. Mais le zèle qui prend sa source dans la charité, est un zèle doux et patient : il ne s'irrite point; il ne s'enfle point : il hait les vices; mais il aime les pécheurs : il n'entreprend rien légèrement
et à contre-temps; il ne se rebute point; il oppose la patience à l'insensibilité; il attend les moments de Dieu sans dégoût, sans inquiétude : il ne compte pas ses peines et ses soins ; et il est moins touché de travailler en vain , que du danger de ses brebis qui rendent ses travaux inutiles : il revient avec plus de ferveur et de charité , après avoir été mille fois rebuté ; il essaie de tout , des prières , des menaces , de la douceur, d'une sainte colère : la charité est ingénieuse: elle nous ouvre mille voies nouvelles, mille artifices innocents pour ramener ceux qui s'égarent. Non, mes frères, ne mettons point l'humeur à la place du zèle : montrons à nos peuples plus de charité que d'autorité; ne nous faisons pas un faux point d'honneur de l'emporter sur eux quand nous les trouvons rebelles à nos projets les plus louables; cherchons à les gagner plutôt qu'à les soumettre : ne mêlons point les emportements, les vivacités, les duretés de l'homme au zèle du ministre : n'entreprenons pas tout à la fois , de peur de tout manquer : que l'amour-propre ne nous fasse pas trop presser une œuvre qu'une sage patience peut finir : n'opposons aux contradictions qu'un zèle encore plus doux et plus tranquille. L'œuvre de Dieu est toujours le fruit des peines et des obstacles : ne regardons pas le succès comme une gloire qui doit nous appartenir; la gloire en est à Dieu seul ; et tout ce que nous y mettons du nôtre est plutôt capable de faire échouer l'œuvre sainte que de la consommer. Alors nous attendrons le succès avec la tranquillité de la foi et de la confiance; nous le hâterons plus par nos prières et par nos gémissements , que par l'impétuosité de nos mouvements et de nos démarches. Attendonsnous à soulever des malades auxquels nous ne présentons que des remèdes douloureux ; mais souvenons-nous que ces malades sont nos enfants, et que notre amour pour eux doit croître à mesure que leur opposition aux remèdes rend leurs maux plus dangereux. Notre zèle alors ne sera point taxé d'imprudence : nos bonnes intentions trouveront la protection qui leur est due : nous partagerons avec vous vos peines et vos dégoûts; et quand (ce qu'à Dieu ne plaise!) nous serions assez injustes pour vous blâmer, comme ce n'est pas pour nous et pour nous plaire , mais pour la gloire de Jésus-Christ , que vous travaillez, et pour remplir le ministère qui vous a été confié, vous aurez de quoi vous consoler en secret devant Dieu, témoin plus fidèle et rémunérateur plus équitable de vos peines, que l'injustice des hommes.
Souffrez donc que je finisse en vous disant avec l'Apôtre : Je vous conjure, mes frères, ressuscitez en vous cette grâce du ministère, si vous avez eu le
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malheur de la laisser affaiblir, ou peut-être même éteindre; cette grâce de zèle, de charité, de patience, de vigilance, de travail. lNTe cessez point de corriger ceux qui par les suites d'un esprit léger et inquiet, non-seulement paraissent incapables de goûter les vérités saintes , mais en dégoûtent même les autres; et, par une habitude de murmure et de révolte, sont un obstacle continuel aux soins et aux bonnes intentions d'un pasteur : faites-leur sentir les jugements de colère qu'ils s'attirent sur leur tête : Rogamus vos, fratres, corripite inquietos. (Thess. v, 14 et seq.) Usez de plus de douceur et d'indulgence envers ceux en qui la faiblesse et la fragilité ont plus de part à leur chute , qu'un fonds de malice et de mépris de la religion ; et soyez plus touchés qu'aigris de leurs misères : animez leur mollesse et leur pusillanimité par l'espérance des secours de la grâce ; et faites-leur entendre que plus ils se sentent faibles , et que moins ils comptent sur leurs propres forces ; plus ils doivent tout attendre de celui qui se plaît toujours à faire éclater dans notre faiblesse la force de sa grâce : Consolamini pusillanimes. Portez sur vos épaules, comme le bon pasteur, les malades, qui en souhaitant leur guérison , ne laissent pas d'aimer toujours leurs maux : soutenez les bons désirs qu'ils mêlent sans cesse à leurs chutes : cultivez cette étincelle de vie que la grâce laisse encore dans leur cœur : montrez-leur les remèdes, et travaillez à les leur rendre aimables : les maux ne sont jamais désespérés, tandis que les malades eux-mêmes les sentent , et souhaitent la délivrance : Suscipite infirmos. Surtout , que la différence des soins et des personnes ne change jamais rien à l'égalité de votre charité et de votre patience : qu'elle soit la même envers les pauvres qu'envers les riches ; envers ceux qui vous résistent, qu'envers ceux que vous trouvez plus dociles à vos instructions : Patientes estote adomnes. Montrez-leur à tous la même sérénité : laissez-leur voir à tous dans la sainte joie de votre visage, ou l'espérance de leur conversion, s'ils sont pécheurs , ou l'applaudissement que mérite leur fidélité dans les voies de la justice, s'ils y sont rentrés ; qu'ils retrouvent toujours en vous cette joie d'un père toujours aise de voir ses enfants : qu'il leur paraisse à tous que leur présence fait votre plus douce consolation; et ne rebutez jamais les pécheurs même qui vous approchent, par cet air de chagrin et de noirceur, qui semblent leur annoncer que leur salut est désespéré : Sempergaudete. Enfin, accompagnez vos soins de vos prières : parlez encore plus souvent à Dieu des désordres de vos peuples qu'à eux-mêmes : plaignez-vous plus souvent à lui des obstacles que vos infidélités mettent à leur conversion , que de
ceux que leur obstination y peut mettre : prenezvous-en à vous seul, à ses pieds , du peu de fruit de votre ministère ; comme un père tendre , excusez en sa présence les fautes de vos enfants , et n'en accusez que vous-même : portez-les sans cesse dans votre cœur en vous présentant devant lui; que votre douleur et vos gémissements sur leurs maux , assurent le succès de vos soins et de vos instructions; et souvenez-vous que vous travaillerez toujours en vain , si vos prières continuelles n'attirent sur vos travaux cette onction et ces grâces, qui seules peuvent les rendre utiles : Sine intermissione orate... Ipse autem Deus pacis sanctificet vos per omnia.
Ainsi soit-il.
DISCOURS