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LE ZÈLE DES MINISTRES

CONTRE LES VICES

/Emulationcm Dei habent, sed non secunaum scienliam. Ils paraissent avoir du zèle pour Dieu ; mais leur zèle n'est

pas selon la science.

(Rom. x,2.)

Nous vous exposâmes dans notre dernier entretien la nécessité du zèle dans un prêtre ; et vous demeurâtes persuadés que le zèle contre les vices est le devoir le plus essentiel du sacerdoce, et le premier effet de la grâce sacerdotale. Mais comme le zèle a ses règles et ses défauts, et qu'il y a un zèle selon la science , et un zèle d'ignorance et de témérité : il importe de les marquer tous deux par leurs propres caractères ; et en vous exposant tout ce qui doit sanctifier le zèle et le rendre utile à nos frères , vous prémunir en même temps contre tout ce qui est capable de le souiller, et d'en anéantir tout le fruit.

Or, comme le zèle n'est que la charité elle-même qui nous presse, qui met en nous non-seulement un désir sincère que nos frères soient sauvés , mais encore une volonté vive et empressée de travailler à leur salut ; pour connaître si notre zèle est véritable , il n'y a qu'à examiner si nous pouvons lui appliquer tous les caractères que saint Paul croit inséparables de la charité. Car tout zèle qui ne ressemblera pas à la charité, qui ne sera pas la charité elle-même agissante, compatissante, humble, douce, patiente, désintéressée, ne sera pas le zèle

DU ZELE

selon la science, le zèle qui honore le ministère, et que l'Église attend et exige de ses ministres.

Je sais que le zèle , comme l'Esprit de Dieu dont il est le fruit, prend différentes formes, selon les différents caractères de ceux dont il embrase le cœur. Dans les uns il est plus vif; dans les autres, plus doux et plus insinuant; dans quelques-uns, plus terrible et plus menaçant. Mais cette diversité se réunit toujours au point fixe de la charité : ce ne sont là que des voies différentes qui mènent à la même fin , et que toutes portent le caractère divin du principe d'où elles partent. Chacun a son don et son talent : mais comme c'est la charité qui les forme tous , il n'en est aucun qui ne soit marqué de ses traits ineffaçables. Parcourons donc par des réflexions simples tous les caractères que l'Apôtre attribue à la charité ; ce sont les mêmes , trait pour trait, qui forment un zèle véritable.

Le zèle formé par la charité est un zèle patient , patiens est; premier caractère. Oui, mes frères, quelque désir que nous ayons du salut des pécheurs , il faut le souhaiter et l'attendre dans l'ordre de Dieu. L'orgueil secret se lasse et se rebute dès que le succès ne répond pas à ses soins : il voudrait souvent faire servir la grâce à sa glçire propre : il cherche dans les fonctions cette complaisance humaine attachée aux bénédictions promptes et visibles que Dieu y répand quelquefois : dès que cet appui manque , son zèle , que ce feu secret et étranger tout seul animait , s'affaiblit et s'éteint ; le travail du ministère n'offre plus rien que de dégoûtant et d'insipide; on le croit inutile, parce que l'amour-propre n'y est plus payé comptant de ses peines : premier défaut contre ce premier caractère, le dégoût.

Quelquefois avec des motifs, ce semble, plus épurés, on s'en prend à l'endurcissement des pécheurs du peu de succès de la parole sainte. Nous les croyons indignes de nos soins : ce n'est plus qu'à regret , que nous leur accordons notre ministère : leur insensibilité excite plus nos murmures et notre impatience, que notre piété et notre charité : nous nous refroidissons à leur égard à mesure que leurs besoins devraient nous rendre plus sensibles et plus secourables. Ce n'est pas qu'il faille voir d'un œil tranquille la dureté des pécheurs, et tous nos soins inutiles à leur égard. Mais c'est de leur triste situation toute seule , que nous devons être touchés ; et ce sentiment de compassion réveille plutôt nos soins et notre zèle, qu'il ne les ralentit.

On voit tous les jours des pasteurs qui se plaignent de l'indocilité de leur peuple, qui en parlent trop aux hommes et pas assez à Dieu : c'est une impatience d'orgueil et d'amour-propre, et un se-

cond défaut opposé au premier caractère du zèle. On veut réussir, parce que le succès nous flatte, et que nous nous l'attribuons toujours à nous-mêmes; et nous nous irritons contre ceux qui nous privent de cette consolation humaine : il semble qu'ils nous enlèvent une gloire qui nous était due, et qu'ils nous refusent une docilité que notre vanité croyait être en droit d'attendre d'eux : et là-dessus nous les méprisons; nous les abandonnons presque avec complaisance à leur cœur endurci ; nous nous vengeons, pour ainsi dire, de leur insensibilité par la nôtre à leur égard, et nous paraissons aussi peu touchés de leurs misères, qu'ils le sont eux-mêmes de nos soins.

Mais, mes frères, le zèle delà charité reprend, conjure, corrige (n Tim. iv 2), dit l'Apôtre : sa patience croît et augmente avec le progrès du désordre; et à de nouveaux obstacles , il n'oppose que la patience qui produit l'espérance , c'est-à-dire , de nouveaux soins , et de nouvelles instructions : In omni palientiâ et doctrinâ. Il attend le succès de Dieu seul : ses larmes, ses soupirs, ses prières le sollicitent sans cesse : plus la justice de Dieu semble différer, plus il travaille à l'obtenir en redoublant ses travaux et ses gémissements ; il s'en prend à lui seul du peu de succès de son ministère, à ses infidélités secrètes, à son peu de foi , aux faiblesses humaines qu'il craint de mêler à ses fonctions.

Les pasteurs à qui Dieu refuse un succès visible dans leur ministère, doivent entrer dans les dispositions où étaient les apôtres sur la mer : Seigneur, disaient-ils à Jésus-Christ , en vain nous avons travaillé toute la nuit; tous nos efforts ont été inutiles : mais puisque vous nous ordonnez de continuer, votre parole divine nous suffit, et nous allons de nouveau jeter les filets. (Luc, v, 5.) Voilà le langage d'un zèle que la charité rend toujours patient : Seigneur ! jusques ici tous mes soins envers le peuple que vous avez daigné me confier n'ont rien opéré : son endurcissement semble croître avec mes peines : je ne cesse de jeter les filets, et ils reviennent toujours vides; et je n'ai pas la consolation de retirer une âme seule de la profondeur des eaux et de l'abîme de l'iniquité: Cependant vous m'ordonnez de travailler encore , et de ne pas me lasser : vous voulez que j'imite votre patience et votre bonté paternelle, qui ne se lasse point de heurter à la porte d'un cœur rebelle, et qui, après en avoir été mille fois repoussée , y revient encore avec de nouveaux empressements. Sur ce modèle consolant je n'abandonnerai point l'œuvre sainte : vous me l'ordonnez, et vos ordres répondent toujours du succès; vous l'accordez, quand il vous plaît; et notre im-

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patience , loin de le hâter, le recule : vous trouvez mauvais que l'homme veuille prévenir l'ordre secret et adorable de la dispensation de vos grâces : vous voulez nous faire sentir que nous n'en sommes pas les distributeurs , que celui qui arrose n'est rien, et que l'accroissement et le changement des cœurs est l'ouvrage de votre miséricorde et de votre puissance.

Premier caractère du zèle formé par la charité , un zèle patient : Patiens est.

De la patience naît la douceur : et c'est le second caractère du zèle que forme la charité; il est doux et bienfaisant : Benigna est.

Mais quand l'Apôtre met la douceur parmi les caractères du véritable zèle , il ne faut pas entendre par la douceur cette mollesse , cette pusillanimité, cette bénignité outrée qui nous rend si doux, si complaisants envers nos frères, si attentifs à éloigner tout ce qui pourrait les contrister, à nous concilier leur affection, à les rendre contents de nousmêmes, à ne leur parler jamais qu'un langage de paix , de confiance , de miséricorde ; de sorte que , loin de les effrayer sur leur état de crime, nous les rassurons, et leur ménageons dans notre douceur une ressource contre les alarmes secrètes de leur conscience. Ce défaut peut venir de deux sources : ou d'un caractère de faiblesse et de timidité né avec nous, ou de l'ignorance de l'exactitude et de la sévérité des règles saintes : c'est-à-dire, ou parce que notre douceur ne nous permet pas de faire usage de nos lumières , ou parce que nos lumières elles-mêmes sont fausses, et puisées dans des sources infidèles. Dans le premier rang il faut placer certains ministres, d'ailleurs instruits, éclairés, nourris dans les plus saintes maximes de la morale chrétienne; mais avec cela si incapables par leur caractère faible , de rien de ferme , de grand , de généreux , qu'à peine ont-ils la force de dire à un pécheur : rous êtes cet homme. Ils craignent, ce semble, de l'affliger en lui exposant toute l'horreur de son état : la douceur du miel sort de leur bouche , tandis qu'il devrait en sortir des foudres et des éclairs. Ce n'est pas là ce que l'Apôtre appelle la douceur du zèle et de la cbarité; c'est plutôt une bassesse de courage que rien ne réveille et n'élève , et que les grands intérêts de la gloire de Dieu et du salut de nos frères , laissent aussi froide et aussi immobile qu'ils l'avaient trouvée : c'est une disposition de timidité et de paresse, où l'on craint également tout ce qui pourrait altérer notre repos ou troubler celui des autres; et où nos corrections et nos instructions portent toujours le caractère mou et paisible de l'insensibilité, et de la quiétude de notre âme. Rien de tout cela ne ressemble à la douceur du zèle et de la cbarité qui

est le fruit de l'Esprit saint, au lieu que le reste est l'ouvrage tout pur du tempérament et de la nature.

On se méprendrait encore davantage si l'on confondait cette sainte douceur avec cette condescendance molle, qui, appuyée sur une vaine science, substitue de fausses règles de conduite à la sévérité des règles de l'Évangile; et qui préfère des opinions nouvelles et humaines , aux maximes des saints, à la doctrine ancienne , et à l'esprit du christianisme. Cette bénignité est une douceur cruelle, qui tue, loin de guérir : c'est une science ténébreuse qui cherche plus à pallier les crimes qu'à les corriger, et qui , sous prétexte de ne pas désespérer les pécheurs , les autorise à espérer contre l'espérance : c'est un triste raffinement de ces derniers siècles, qui, ne pouvant allier la sévérité des règles anciennes avec la corruption des mœurs d'aujourd'hui, a si fort subtilisé sur la simplicité de l'Évangile, qu'il s'est persuadé avoir trouvé de nouvelles règles plus favorables aux passions et plus à la portée de nos mœurs. Ainsi il a cbangé les règles qui sont immuables, à mesure que les mœurs ont changé, et a réconcilié avec l'Évangile le monde, contre qui l'Évangile ne cesse de prononcer des malédictions et des anathèmes. Tout adoucissement qui ne tend qu'à justifier la corruption des hommes est une barbarie que la charité abhorre : ce n'est pas aimer nos frères , que de les flatter dans leurs désordres ; c'est leur déguiser et leur adoucir le poison, afin qu'ils puissent l'avaler sans crainte; c'est laisser au fond de leur cœur l'ulcère qui le pourrit et le gangrène, et n'y appliquer que des remèdes adoucissants et palliatifs qui n'empêchent pas le mal de gagner, et ôtent seulement tout sentiment de douleur au malade.

Ce n'est pas qu'il ne faille également éviter cette sévérité outrée qui semble ne montrer que le désespoir aux pécheurs, par l'excès et l'impossibilité des réparations qu'elle en exige : ce zèle toujours armé de terreur et de dureté , qui outre et l'énormité des crimes et la difficulté du pardon, et qui est tout propre à confirmer un pécheur dans le vice par l'idée impraticable qu'il lui donne de la vertu. C'est une rigueur indiscrète qui décourage les faibles, et qui fournit des motifs de sécurité aux libertins ; c'est faire de la vérité, qui doit être une consolation et un remède, un épouvantail qui éloigne et un joug qui accable : c'est ne connaître ni la fragilité de l'homme , ni les miséricordes infinies du Seigneur : c'est oublier enfin que Jésus-Christ n'est pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. Aussi ce n'est pas ainsi qu'il attirait à lui les publicains

et les femmes pécheresses. Un malade a besoin de ménagement sans doute; il faut même quelquefois ne pas lui découvrir toute l'extrémité de son mal , pour ménager ses frayeurs et sa faiblesse : il est vrai que c'est une prévarication de le traiter comme un homme sain, quand la plaie est invétérée, et qu'il n'y a plus que des remèdes violents qui puissent la guérir : c'est à la sagesse du zèle à mesurer ses soins et son ministère, de sorte que le pécheur ne soit ni flatté ni rebuté, qu'il connaisse tout le danger de son état, et qu'il ne désespère pas du remède; en un mot, qu'il sente tout ce qu'il doit à Dieu, et qu'il voie avec consolation dans les ressources de l'Église, et dans le prix du sang de Jésus- Christ, de quoi le satisfaire.

Le zèle de la charité prend donc différentes formes , selon les différents besoins de ses frères. Tantôt il menace , il effraye , il ne montre que des objets terribles et accablants : d'autres fois il console, il s'insinue, il rassure les défiances , il calme les frayeurs. Mais c'est toujours la douceur de la charité, qui lui fournit les expressions, ou de consolation, ou de terreur : c'est toujours elle qui emprunte tantôt les armes d'une sainte indignation, tantôt celles de la tendresse : c'est sa douceur qui forme toute sa sévérité, et c'est de sa sévérité elle-même que naît toute sa douceur. Les emportements , les hauteurs , les duretés que l'on honore du nom de zèle, elle les désavoue; elle n'y reconnaît pas ses traits divins : ce sont des saillies de l'homme; c'est une fougue de tempérament; c'est une imprudence du ministre; ce n'est pas la fonction sainte du ministère. Le zèle qui veut perdre, déshonorer, rendre publique l'infamie des pécheurs qu'il ne peut corriger, n'est pas le zèle qui prend sa source dans la charité : elle fait des désordres de ses frères le sujet de ses gémissements secrets : et non de ses déclamations et de ses censures publiques; elle ne cherche pas à les couvrir d'opprobre devant les hommes, mais à leur inspirer cette confusion sainte et secrète qui conduit au repentir devant Dieu : tout ce qui peut jeter de l'aigreur et de l'amertume dans le cœur de ses frères , lui paraît étranger au zèle dont elle est le principe.

Souvent en effet, par un faux prétexte du zèle, on se croit tout permis contre les pécheurs endurcis et obstinés : on se livre à leur égard à toute l'impétuosité d'un naturel ardent; on les décrie dans les entretiens particuliers ; on les montre presque au doigt dans les instructions publiques; on les caractérise par des traits si marqués et si frappants que personne ne peut les méconnaître; et l'on s'applaudit, comme si un ministère de charité et de récon-

DU ZÈLE

ciliation pouvait devenir, sans profanation, un ministère public d'animosité et de satire!

Les pasteurs chargés de l'instruction de leurs peuples, ne sauraient être trop en garde contre cet excès. Ils rendent par là leur ministère, non-seulement inutile, mais odieux; ils ajoutent à l'éloigne- . ment que les pécheurs ont de la vertu, la haine de celui qui la leur annonce : en les aigrissant , ils leur font du crime une espèce de point d'honneur affreux ; de sorte que ce n'est plus leur fragilité seule qui les y retient; c'est une ostentation de rage, et un plaisir secret de morguer et de contrister celui qui les condamne et qui les censure publiquement.

Le zèle de la cbarité se fait aimer et respecter de ceux même qu'il reprend et qu'il corrige. S'il ne leur rend pas le vice odieux, il ne leur rend pas du moins le ministre méprisable; s'il ne les retire pas du désordre, il leur fait du moins estimer la vertu : ses entrailles sont si tendrement émues sur le malheur de ses frères qui périssent, qu'il n'est rien de touchant et d'attirant qu'il ne mette en œuvre pout les sauver; s'il excède quelquefois, c'est plutôt un excès de douceur et de tendresse, que de rigueur et de dureté. C'est une mère qui enfante tous les jours ses enfants à Jésus-Christ, qui est ingénieuse à éloigner tout ce qui pourrait même blesser leur faible délicatesse, et qui garde pour elle seule le travail, les douleurs et les peines. Si le succès ne répond pas à ses soins, ses larmes et ses soupirs sont la seule vengeance qu'elle tire de leur ingratitude; son amour même pour eux semble croître avec leurs égarements : plus elle les voit sur le point de périr, plus sa tendresse s'alarme et se réveille : errants ou revenus à elle, elle les porte toujours dans son sein : elle ne les perd point de vue; leur péril la touche bien plus que leur dureté à son égard : elle consentirait même sans peine à devenir • à leur égard une espèce d'anathème, pourvu qu'ils ne le fussent pas eux-mêmes à l'égard de Jésus- Christ : ce n'est jamais l'humeur et le chagrin, c'est l'amour seul, qui lui dicte ses remontrances; et pour peu qu'on ne soit pas barbare et dénaturé, il est difficile qu'un pasteur de ce caractère ne trouve des cœurs sensibles à ses soins et à sa tendresse, et ne voie son ministère et ses travaux consolés par des succès qu'il n'aurait osé même attendre. Telle est la douceur du zèle qui prend sa source dans la charité : Benigna est.

Mais en troisième lieu, ce zèle formé par la charité, non-seulement éteint dans nos cœurs tout ce que l'humeur et l'impétuosité pourraient mêler d'aigre et de dur dans nos remontrances; tout ce que l'endurcissement des pécheurs, et l'inutilité de nos

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soins à leur égard, pourraient jeter dans notre âme d'impatience et de découragement : mais de plus il nous fait voir avec plaisir et sans jalousie le zèle de nos confrères plus heureux envers ces pécheurs, et leur ministère accompagné de plus de succès et de bénédictions que le nôtre : Non œmulatur; le zèle de la charité n'est point jaloux, troisième caractère.

Cette basse jalousie, non-seulement déshonore le zèle, mais le suppose éteint dans nos mœurs. C'est une disposition honteuse qui s'afflige de la conversion même des pécheurs, du progrès de l'Évangile, delà gloire de Jésus-Christ et de sa grâce, quand c'est par le ministère d'autrui que Dieu opère ces prodiges : ce n'est pas le salut de nos frères que nous nous proposons alors; c'est le vain honneur d'en être nous-mêmes les instruments et les ministres. La gloire de Dieu ne nous intéresse qu'autant que notre gloire propre se trouve mêlée avec la sienne : nous souffrons avec chagrin que Dieu soit glorifié; nous voudrions suspendre le cours de ses miséricordes infinies sur nos frères ; et oserai-je l'ajouter ici ? nous les verrions périr avec plaisir, plutôt que de les voir sauvés par d'autres soins et d'autres talents que les nôtres. Pourvu que Jésus-Christ fût annoncé, saint Paul se réjouissait de voir l'Évangile fructifier par le ministère même de ceux qui cherchaient à le décrier parmi les fidèles. Moïse souhaitait que tous ses frères pussent recevoir l'esprit de prophétie, et tous les autres dons miraculeux dont le Seigneur l'avait favorisé ; et nous voulons être seuls, et ne partager avec personne la gloire et le succès du saint ministère : tout ce qui brille à nos côtés, ou qui nous efface, nous est insupportable; et nous regardons les dons de Dieu dans nos frères, comme notre confusion et notre opprobre!

C'est une grande plaie dans l'Église, que cet esprit de jalousie parmi ses ministres; et cette plaie est d'autant plus triste, qu'elle est plus ancienne et plus commune. Hélas ! les commencements mêmes de la prédication de l'Évangile , ces siècles si purs et si fervents, n'en furent pas exempts. Oui, mes frères, ces siècles où le martyre était comme la récompense sûre du ministère, furent eux-mêmes infectés de ce venin : la jalousie suscita de nouvelles rigueurs aux chaînes du grand Apôtre ; et les succès éclatants et immenses de son apostolat trouvèrent des ministres ravis de les voir arrêtés par ses liens, comme si la parole de Dieu avait pu être enchaînée avec lui! Est-il donc étonnant que cette plaie qui a pu souiller le cœur des hommes apostoliques, et naître au milieu de tous les prodiges de zèle, de sainteté, de courage, de désintéressement, de cha-

rité , de patience , qui honoraient alors le ministère, soit devenue plus commune dans la corruption de nos mœurs ? On se la cache à soi-même ; mais elle jette au dehors des fruits d'autant plus amers que sa racine est plus profondément cachée dans le cœur : on se la déguise sous les noms spécieux du zèle et de la charité; mais quel zèle, que l'accroissement de la gloire de Dieu et de la connaissance de son nom remplit de tristesse et d'amertume ! quelle charité , que les dons de Dieu dans nos frères aigrissent et révoltent!

Voilà cependant le scandale dont l'Église gémit tous les jours : c'est une sorte d'abomination dans le lieu saint. Les travaux semblables du ministère , qui devraient, ce semble, réunir les ouvriers destinés aux mêmes fonctions, les divisent : on se regarde d'un œil jaloux; on exténue, on déprise mutuellement les talents et les succès les uns des autres : les succès de nos frères ne sont plus dans notre bouche qu'une prévention populaire : nous écoutons leurs éloges avec un air qui les désavoue; on ne connaît de bien que celui que l'on fait soi-même: il semble que l'Esprit de Dieu ne souffle plus où il veut; et qu'il ne peut répandre les dons extérieurs qui font fructifier le ministère, que sur nous ou sur les nôtres : on s'empresse , on s'intrigue pour s'attirer à soi ou aux siens les suffrages publics , et on croit avoir rendu gloire à Dieu quand on les a soustraits à ceux à qui sans nos artificieuses précautions ils auraient été destinés; comme si les applaudissements publics , plutôt que les effusions secrètes de la grâce sur le cœur de ceux qui nous écoutent , décidaient de nos succès aux yeux de Dieu! Quediraije encore, puisque notre opprobre là-dessus est devenu trop public pour le cacher ? le scandale va plus loin : on se déchire; on rend suspect le zèle de ses frères ; on s'impute mutuellement des excès ou de rigueur ou de relâchement, opposés également à la sainte sagesse de l'Évangile ; un ministère de paix devient un spectacle de guerre et de dissension : on répand parmi les fidèles cet esprit de division ; la prévention et la jalousie des ministres passent jusques à leurs disciples ; les uns sont à Céphas et les autres à Paul ; et l'on fait si bien, qu'aucun n'est à Jésus-Christ. Quel sujet d'affliction pour l'Église, et de triomphe pour ses ennemis ! Ne serait-il pas moins triste pour elle de manquer d'ouvriers, que de les voir se croiser, se décrier, se contredirent ne convenir, ce semble , qu'à détruire mutuellement le bien que Dieu pourrait opérer par leur ministère ? O mon Dieu ! quand finiront donc ces jours de trouble et de contention? quand réunis tous dans le même esprit de paix , et dans le seul désir de votre

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gloire , vous offrirons-nous des travaux et des vœux unanimes pour le salut de nos frères?

En effet, mes frères, le véritable zèle voit avec de saints transports de joie l'œuvre de l'Évangile fructifier entre les mains de tous les ministres employés par l'Église : pourvu que Jésus-Christ soit annoncé, ses désirs sont également satisfaits. Il est même persuadé que les talents de ceux qui sont chargés comme lui des fonctions saintes sont bien plus propres à servir d'instruments aux miséricordes de Dieu sur les pécheurs , parce qu'il ne les croit pas souillés des mêmes faiblesses que les siens. Il demande sans cesse à Dieu , comme Moïse , d'envoyer ceux qu'il doit envoyer, ne se croyant pas digne luimême d'être choisi pour un ministère si sublime : il consent, comme le Précurseur, de diminuer, d'être obscurci , d'être oublié , pourvu que les autres croissent, et fassent croître Jésus-Christ dans les cœurs. Il se livre à une joie bien plus pure et plus pleine sur les succès d'autrui que sur les siens, parce qu'il ne craint pas alors qu'une complaisance tout humaine et un orgueil secret en soit le principe. Rien ne l'attriste que de voir la moisson abondante , et très-peu d'ouvriers capables d'y travailler avec fruit; ses prières ne montent devantle trône de Dieu que pour le solliciter d'en former tous les jours à son Église : et quand la bonté de Dieu daigne en susciter quelques-uns et les remplir de ses dons excellents , il joint ses actions de grâces à celles de l'Église; il bénit le Père des lumières et l'auteur de tous les dons ; sa joie , son amour pour l'Église , ses désirs ardents pour la conversion des pécheurs , le font d'avance entrer en part de toutes les bénédictions que le Seigneur va opérer par le ministère de ces hommes choisis qu'il vient de montrer à son peuple. Tout ce qui honore l'Église, l'honore lui-même: et il montre par là que rien n'est plus grand et plus digne de la religion , qu'un zèle que la charité seule anime; et qu'au contraire rien n'est si bas, si méprisable, si ignominieux au saint ministère, qu'un zèle que la jalousie souille et avilit.

Mais ce serait peu de préserver notre zèle du poison de la jalousie, si nous n'étions en même temps en garde contre recueil de la témérité et de l'imprudence. Aussi en quatrième lieu le zèle delà charité n'est point téméraire et n'agit point en vain : Non agit perperàm , quatrième caractère. Or, agir en vain , c'est n'avoir égard ni au temps , ni aux lieux, ni aux personnes, ni aux manières, ni à toutes les attentions auxquelles le succès de notre zèle est d'ordinaire attaché.

Le zèle est une charité sage et éclairée; c'est un saint désir de se rendre utile à ses frères, mais un

désir rempli de lumière et de prudence, qui nous dirige lui-même dans le choix des moyens. Tout ce qui lui paraît bon , ne lui paraît pas pour cela convenable; tout ce qui est permis, ne lui semble pas toujours expédient. Le cœur de la plupart des hommes , mes frères, est si corrompu, si pétri d'orgueil , de malignité , de perversité , et par là né avec des penchants si inalliablesavec les règles et les devoirs , que le plus léger contre-temps de notre part , lorsque nous nous efforçons de les y rappeler, devient pour eux une raison de s'en éloigner encore davantage; il faut, pour ainsi dire, leur aplanir toutes les voies. C'est bien assez qu'Usaient à combattre leurs inclinations perverses, sans que nous les obligions encore de nous pardonner nos contretemps et nos imprudences. Si vous prévoyez que votre zèle irritera le malade loin de le guérir, attendez que le Seigneur ménage des moments plus favorables à sa parole ; n'exposez pas la vérité au mépris et à la dérision : ne cherchez pas à vous décharger de votre zèle comme d'un fardeau qui vous pèse, sans prendre garde si le lieu où vous voulez le déposer est disposé à le recevoir; ce serait plutôt chercher à soulager votre impatience , que les infirmités de votre frère.

L'Apôtre, il est vrai , veut que nous reprenions à temps et à contre-temps : c'est-à-dire qu'il ne faut pas que la résistance et l'endurcissement des pécheurs nous rebute , et que l'inutilité de nos soins et le défaut de succès nous fassent abandonner les fonctions saintes du ministère : c'est-à-dire que, lorsque le mal presse et gagne, il ne faut pas avoir égard à la répugnance du malade, et qu'il n'y a pas un moment à perdre pour l'arrêter : c'est-à-dire qu'il y a quelquefois de saints excès nécessaires qui paraissent imprudence aux yeux des faux sages de ce monde; mais des excès que la charité ordonne et sanctifie , que l'ordre du ciel autorise, et dont le succès consolant et inespéré justifie toujours la sagesse. Voilà ce que l'Apôtre appelle reprendre à temps et à contre-temps : mais il ne prétend pas que le zèle dont il nous recommande tant la sage sobriété doive nous dispenser des règles de la prudence chrétienne , et que la sainteté prétendue de nos intentions puisse excuser l'irrégularité et la témérité de nos démarches. Ainsi il y a des bienséances et des mesures de sagesse, dont le zèle ne doit jamais s'écarter : il règle ses instructions sur le caractère de ceux qui l'écoutent; il choisit ses moments pour parler utilement et à propos; il ne précipite pas des corrections que la patience et la lenteur auraient rendues plus efficaces : son grand objet est d'être utile à ses frères; et le même zèle de la charité qui forme

CONTRE LES VICES

en nous ce saint désir, est toujours ingénieux à nous fournir des expédients qui en assurent le succès.

On voit tous les jours des ministres qu'un zèle inconsidéré jette dans des inconvénients capables d'anéantir tout le fruit de leurs fonctions , et où l'honneur même de leur caractère est avili. Ils entreprennent tout ; tout ce qui a l'apparence du bien les anime et les met en mouvement ; rien ne leur paraît impossible , et rien ne leur semble à la place où il doit être : ils voudraient tout changer, tout déplacer : ils commencent par mettre une confusion universelle à tout ce qu'ils touchent, sous prétexte d'y rétablir l'ordre. Esprits inquiets , bornés , téméraires, entreprenants; pourvu qu'ils s'agitent , ils sont contents d'eux-mêmes , et croient remplir toute justice : ils vont hardiment heurter de front à tous les inconvénients les plus délicats , les plus dignes d'être ménagés , les plus exposés à des suites grandes et fâcheuses , les plus capables d'arrêter la prudence et l'habileté la plus consommée : et au sortir de cet écueil où ils viennent de se briser, et de donner au public une scène toujours désagréable au ministère, ils vont avec la même sécurité tenter une autre entreprise qui ne leur offre pas moins de péril , et ne leur promet pas moins de confusion. Cependant ce sont là des ouvriers édifiants d'ailleurs, laborieux , irrépréhensibles , et que la piété elle-même jette dans cet excès : en quoi il est d'autant plus triste pour l'Église, que parmi le petit nombre de ministres qu'elle compte , qui peuvent la servir avec fruit par leurs talents et par la sainteté de leurs mœurs , il s'en trouve encore que l'indiscrétion et la témérité lui rendent inutiles et souvent même nuisibles. Car, si l'irrégularité de leur zèle ne retombait que sur eux-mêmes , et se bornait à anéantir le fruit de leurs fonctions , le succès des ministres sages pourrait consoler l'Église de l'inutilité de leurs soins. Mais ce qui la remplit d'amertume , c'est que le zèle imprudent décrie dans l'esprit des hommes mondains le zèle le plus mesuré et le plus sage ; c'est qu'il suffit qu'un ministre en voulant remédier aux vices et aux scandales ait donné dans des excès qui lui ont attiré des dérisions ou des censures , pour rendre tout zèle ridicule ou méprisable aux pécheurs. Le monde est ravi de pouvoir se persuader qu'on ne peut le condamner sans se jeter dans des extrémités que le simple bon sens désavoue : il redit alors avec ostentation qu'il n'y a que du ridicule et de la faiblesse d'esprit dans nos invectives contre le vice ; il triomphe , quand il voit la doctrine sublime de l'Évangile, dont nous lui vantons tant la sagesse, défigurée par les procédés peu sensés du ministre. Nous a-'ons beau nous présenter à lui avec les ar-

MASSIU.ON. — TOME II

mes de la modération et de la prudence chrétienne; le seul appareil de la doctrine et de l'instruction excite son mépris ou sa risée : il ne voit plus rien de sérieux et de sensé dans des vérités hors desquelles tout est vanité et folie ; et confondant la religion avec le ministre qui l'annonce , il fait de l'un et de l'autre un sujet affreux de dérision et de censure.

Tels sont les inconvénients d'un zèle indiscret et mal placé. Nous devons traiter les vérités divines avec la même circonspection et la même religion que nous touchons les choses saintes : ce n'est pas respecter son ministère , que de le commettre : exposons à la bonne heure notre vie , notre santé , nos biens, pour le salut de nos frères, et pour la gloire du Seigneur dont nous sommes les ministres; mais n'exposons pas sa gloire elle-même dont les intérêts sont confiés à notre sagesse : souvenons-nous que le zèle inconsidéré du ministre fait presque autant blasphémer son saint nom, que ses mœurs dissolues et scandaleuses. Car du moins ses scandales, l'impie ne les attribue pas à l'Église, qui en gémit, qui les abhorre, qui les punit : mais les excès et les incongruités de son zèle, l'impie les croit autorisés par la religion : il s'en prend à elle de l'imprudence de ses ministres : il se persuade que tout est outré et excessif dans la morale de Jésus-Christ, et qu'une doctrine dont les maîtres et les ministres sont si peu sensés ne peut former que des disciples et des sectateurs qui leur ressemblent.

Mais, mes frères, la jalousie et la témérité dans le zèle sont d'ordinaire les suites et les tristes fruits de l'orgueil : voilà pourquoi l'Apôtre, pour bannir plus sûrement ces deux vices du zèle , ajoute qu'il en faut bannir l'orgueil ; cinquième caractère du véritable zèle, il ne s'enfle point : Non injlatur.

En effet, il ne s'enfle ni de ses talents , ni de ses succès , ni de la médiocrité des talents et des succès de ses frères, ni des vaines louanges des hommes, ni de leurs censures, ni de la faveur des grands, ni de leurs précautions et de leurs mépris ; en un mot, le vent empoisonné de l'orgueil trouve toutes les avenues de son cœur fermées par la charité, et n'y vient point affecter les dons de Dieu. Le zèle de la charité ne s'attribue rien à lui-même : sa première impression est d'anéantir en nous tout retour vers nous ; c'est d'établir le saint amour dans notre âmesur les ruines de notre amour-propre ; c'est de l'y faire régner en souverain, d'y effacer l'homme, pour ainsi dire, et d'y mettre Dieu seul en sa place : de sorte qu'alors unis à Dieu seul nous ne voyons que Dieu seul ; nous n'agissons que pour Dieu seul ; nous n'avons plus de joie, de tristesse, de complaisance, que par rapport à Dieu seul.

DU ZÈLE

Ainsi le zèle de la charité ne s'enfle point de ses talents : il les a reçus de Dieu ; comment s'élèveraitil des dons qui ne sont pas à lui , qui ne viennent pas de lui , et qui ne lui sont donnés que pour ses frères ? des dons qui n'ajoutent rien à sa propre vertu , et qui le chargent seulement d'un plus grand compte qu'il en faudra rendre ? Il ne s'enfle pas plus de ses succès : c'est Dieu seul qui les opère dans les cœurs; et si l'homme y met quelque chose du sien , ce sont peut-être ses faiblesses qui en diminuent le progrès, et qui mettent des obstacles secrets aux miséricordes du Seigneur sur ses frères.

Qu'il est rare cependant qu'on ne se laisse pas éblouir de ce vain éclat! Ne vous glorifiez pas , disait Jésus-Christ à ses disciples, de ce que les démons vous obéissent; mais réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont écrits dans le ciel. ( Luc , x , 20.) Hélas! il n'est que trop vrai qu'on s'applaudit des succès de son ministère qui ne sont pas à nous ; et nous ne sommes point touchés des infidélités qui nous appartiennent, et qui , lorsque nous contribuons à faire écrire les noms de nos frères dans le livre du ciel , en effacent peut-être le nôtre. Quels succès peuvent jamais égaler ceux de l'apostolat de saint Paul? que de villes, que de provinces, que de nations entières appelées par son ministère à la connaissance de Jésus-Christ! que d'églises florissantes établies par ses soins ! il craint cependant qu'en travaillant à instruire et à ramener les autres sous l'empire de Jésus-Christ, il n'en soit lui-même rejeté : Ne, quûmaliisprxdicaverim, ipse reprobus efjiciar. ( i Cor. ix, 27.) Ses grands succès l'alarmaient, loin de le rassurer. Ce n'est pas qu'il s'en fît honneur à lui-même; il nous avait souvent avertis que celui qui plante et qui arrose n'est rien : mais il craignait que les dons de Dieu ne lui fissent oublier la faiblesse et l'impuissance de l'homme.

Le zèle de la charité ne s'enfle donc ni de ses talents , ni de ses succès éclatants : mais il ne s'enfle pas aussi de la médiocrité des talents et des succès de ses frères. Il est persuadé que Dieu ne leur refuse ses dons extérieurs , que pour les enrichir plus abondamment des dons intérieurs et seuls estimables de la charité et de la grâce : loin donc de s'élever au-dessus d'eux par ces comparaisons secrètes de l'orgueil , il respecte, il envie la plénitude de leur sainteté et de leur justice, tandis qu'il se regarde lui-même comme un canal qui demeure souvent vide après avoir enrichi de ses eaux les terres et les campagnes. Non, mes frères , ce ne sont pas toujours les grands talents qui supposent en nous les plus grandes vertus : ils nous rendent plus utiles aux hommes; mais ils ne nous rendent pas toujours

plus agréables à Dieu : ils avancent son oeuvre dans les autres; mais ils la retardent souvent en nousmêmes. La sagesse de Dieu emploie quelquefois pour la consommation de ses élus des instruments qu'il rejette après s'en être servi, et qu'il n'avait destinés qu'à ce seul usage. Ce n'est pas ce que le Seigneur opère par nous, qui doit nous rassurer ; c'est uniquement ce qu'il opère en nous. Quand nous parlerions le langage des anges , nous pouvons n'être devant Dieu qu'un airain sonnant : il semble même que le juste distributeur des dons et des grâces en a tellement ménagé la dispensation, que ceux qu'il semble le plus combler de ces dons éclatants et extérieurs ne sont pas d'ordinaire ceux en qui il verse plus abondamment les richesses intérieures et secrètes de la grâce ; et qu'au contraire ceux à qui il refuse ces dons brillants, il semble les dédommager par une abondance de sainteté connue de lui seul et mille fois plus digne d'être admirée que tout ce vain éclat qui nous attire les applaudissements des hommes, et qui par là nous laisse souvent plus vides de grâces et plus pleins de nousmêmes devant Dieu.

Enfin , le zèle de la charité ne s'enfle ni des louanges ni des mépris , ni de la faveur ni de la contradiction des hommes. Un ministre saint , qui dans ses fonctions ne se propose que le salut de ses frères, ne sent en lui de joie, de chagrin , de crainte, d'espérance , que par rapport à ce seul objet : tout ce qui ne lui annonce pas ce fruit unique de ses peines, ne le touche pas : les louanges des hommes qui ne sont pas les signes consolants de leur retour à Dieu, ne sont pour lui que comme les clameurs de ces enfants dont parle l'Évangile , qui n'ont de sérieux que les jeux puérils de ce bas âge. 11 sait que ces applaudissements n'ont pour principe que l'orgueil, la prévention ou l'inconstance des hommes ; qu'ils fouleront demain aux pieds l'idole qu'ils viennent d'élever aujourd'hui ; qu'ils louent plutôt pour s'honorer eux-mêmes, que pour honorer la vertu; que la bizarrerie et le peu de solidité de leurs suffrages leur ôte tout ce qui pourrait même satisfaire l'orgueil; qu'ils envient souvent et méprisent en secret ceux qu'ils semblent admirer tout haut, et qu'il est rare que leur cœur ratifie les louanges de leur bouche.

Le zèle de la charité ne s'enfle point des louanges; mais il ne s'élève pas aussi des mépris et des persécutions. Il est vrai qu'elles sont promises à la piété, et proposées comme la gloire et la récompense du ministère ; et par là, dès qu'on s'en attire de la part des hommes, il semble qu'on est en droit de se croire marqué du sceau de l'apostolat : ainsi on

CONTRE LES VICES

s'applaudit de leurs contradictions comme d'un honneur inséparable de la prédication de l'Évangile; on croit succéder au zèle des premiers hommes apostoliques, parce qu'on succède à leurs tribulations; et on se persuade d'avoir rempli glorieusement son ministère, quand on l'a rempli avec le mépris et les mauvais traitements de ceux envers qui nous l'exerçons. Mais d'où savez-vous que vous ne devez pas à votre imprudence, plutôt qu'à leur malice, les contradictions que vous essuyez de leur part? L'humeur, l'emportement, l'indiscrétion n'ont-ils pas ôté à votre zèle tout ce qu'il aurait eu de respectable, et fait retomber sur vous seul les mépris et les persécutions que vous rejetez avec complaisance sur votre ministère? n'est-ce pas la manière peu mesurée ou peu décente d'annoncer la vérité , qui l'a rendue, dans votre bouche, odieuse ou ridicule? Vous glorifier de ces contradictions , c'est vous glorifier souvent de l'abus que vous avez fait de votre ministère. Ainsi, ni les louanges ni les mépris des hommes dans nos fonctions ne doivent flatter notre orgueil : leurs louanges , parce qu'elles ne nous sont pas dues ; leurs mépris , parce que souvent ils nous sont dus.

On voit tous les jours des ministres contents d'eux-mêmes , quand ils ont réussi à s'attirer la haine des pécheurs : il semble que c'est là le seul succès qui les flatte, et qu'ils se proposent dans leurs fonctions : il semble que la vérité dont ils sont les ministres, cette vérité si aimable et si digne de respect, ne doit jamais qu'aigrir et révolter tous ceux qui l'écoutent. J'avoue que le monde, ce monde pour lequel Jésus-Christ n'a pas prié , ne saurait la goûter; il est composé de cœurs endurcis et rebelles qui la rejettent, d'esprits superbes et incrédules qui se font une gloire affreuse de la traiter de puérilité et de faiblesse. Mais il s'y trouve aussi des cœurs, lesquels, quoique prévenus de mille passions honteuses, ne laissent pas de sentir sa force, sa majesté, sa nécessité , sa sagesse , et de respecter des maximes qu'ils ne sont pas encore en état de suivre et de goûter; que dis-je , de les respecter! de souhaiter même de s'y conformer, de les aimer d'un amour à la vérité encore faible et impuissant , et surtout lorsqu'elles leur sont annoncées avec la sagesse et la dignité qu'exige le ministère : or les pécheurs de ce caractère forment toujours le plus grand nombre de ceux qui nous écoutent.

Non, mes frères, ne mettons rien du nôtre au zèle de la charité : n'y mêlons point les défauts de l'homme : et alors les vérités que nous annonçons révolteront à la vérité les passions ; mais elles se

feront respecter de ceux même que les passions entraînent : leur cœur corrompu les rejettera , les méprisera en apparence; mais leur raison et leur conscience leur rendront un hommage secret : ils les combattront tout haut, ils en décrieront la prétendue rigueur excessive; mais ils en sentiront tout bas l'équité, la modération et la sagesse : en un mot ils se feront honneur de nous condamner ; ils nous traiteront de déclamateurs outrés; mais au dedans ils nous justifieront et se condamneront eux-mêmes. Tel est le zèle de la charité; il ne s'enfle point, non inflatur : rien ne l'enorgueillit, parce que ce qu'il met du sien dans les fonctions, le seul endroit par où il pourrait s'élever , c'est uniquement ce qui l'humilie.

Mais si ce zèle n'est pas susceptible du plus léger orgueil, il l'est encore moins de cette ambition criminelle qui est comme la consommation et l'excès le plus marqué de l'orgueil : Non est ambitiosa; sixième caractère.

Quand je parle de l'ambition qu'il faut éviter dans le zèle , je ne prétends pas combattre ce zèle , absolument faux et hypocrite qui regarde les fonctions saintes du ministère comme la voie des honneurs et des dignités; et qui ne travaille en apparence au salut de ses frères, que par le seul motif de s'élever lui-même , et de parvenir à un lieu de repos et de prééminence dans l'Église. C'est un seandale dont notre siècle a gémi plus d'une fois : les honneurs du sanctuaire , destinés au travail et à la piété sous un prince religieux, ont pu multiplier les zélés hypocrites dans l'Église ; et la même attention du souverain à ne choisir que des ouvriers pieux et fidèles , a pu en former qui ont emprunté les dehors et les apparences de la piété pour avoir part à ses choix. La corruption des hommes abuse de tout , de la piété des grands comme de leurs vices : leurs scandales multiplient les désordres, et leurs saints exemples n'enfantent souvent parmi nous que de fausses vertus.

Ce n'est donc pas cette ambition basse et grossière de l'hypocrite qui, corrompu dans le cœur, et vivant dans le crime , se dévoue à des fonctions saintes comme à la voie la plus sûre de la fortune et de l'élévation ; ce n'est pas, dis-je, cette ambition qui me paraît la plus à craindre pour ceux qui m'écoutent ici : il faut être né sans aucun sentiment d'honneur et de religion, pour en être capable; il faut pouvoir se jouer tranquillement de tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré ; soutenir de sang-froid le personnage d'imposteur public , et faire de mille profanations sacrilèges les moyens affreux de soutenir ce personnage avec succès : or il se trouve peu

DU ZELE

d'âmesd'imcaractèreassezhorriblepouravoirperdu ' à ce point toute pudeur, et toute crainte de Dieu et des hommes.

Mais une ambition plus dangereuse est celle que nous nous dissimulons à nous-mêmes; celle qui est pourtant le motif secret et caché qui anime , à notre insu , et qui par conséquent infecte tout le détail de nos fonctions les plus saintes. Voilà quelle est l'ambition à craindre pour le ministère ; et d'autant plus qu'elle bannit tout ce qu'il y a de grossier et de frappant, avec quoi la conscience aurait de la peine à se familiariser. On n'est point imposteur public : les mœurs sont régulières ; on a horreur du crime; on se livre de bonne foi aux fonctions du ministère ; on se propose d'être utile à ses frères : mais un point de vue plus éloigné nous anime et nous soutient. Tant d'autres avant nous ont réussi par cette voie ; on ne désespère pas d'atteindre où ils sont parvenus ; on envisage de loin la récompense. On n'ose en convenir avec soi-même : mais dès que nos espérances sont tombées , et que ce fantôme qui nous soutenait a disparu , le dégoût succède au zèle ; la santé commence à devenir un prétexte qui nous éloigne des fonctions ; le salut de nos frères ne nous touche pîus que faiblement ; et l'on c«sse d'être zélé dès qu'on cesse d'espérer et de prétendre.

Une autre ambition encore assez ordinaire dans le ministère est celle du succès. Les ministres les plus pieux ne sont pas à l'épreuve de cette tentation : on veut réussir et entraîner après soi , par la force de la parole sainte, les grands et le peuple : c'est la gloire de Dieu , et l'utilité publique , qui pallie l'orgueil et l'injustice de ce désir : on s'afflige, on se rebute quand le succès ne répond pas à nos espérances : un fruit secret et solide que Dieu peut opérer par notre ministère ne dédommage point notre vanité ; on veut de l'éclat et des applaudissements ; on souhaiterait presque, comme l'orgueilleux Hérode, entendre ceux qui nous écoutent s'écrier : C'est la voix de Dieu et non celle de l'homme. (Act. xii , 22. ) Dès que ce spectacle de vanité ne nous environne point, on porte impatiemment le silence et la solitude qui nous suit; on ne voit plus rien d'attirant dans les fonctions ; on n'en sent plus que le poids et le travail : on s'y cherchait soi-même ; dès qu'on n'y trouve plus que Dieu seul , on croit avoir perdu son temps et ses peines.

Aussi le septième caractère du zèle, animé par la charité , est de ne pas chercher ses propres intérêts : Non quxrit qux sua sunt.

Un ministre saint ne se propose de travailler que pour Dieu , dans l'ordre de Dieu, et sous la main de Dieu. Il sait que son Esprit souffle où il veut ;

qu'il y a différents dons et divers talents dans l'Église , et que les plus applaudis ne sont pas toujours les plus utiles : il se souvient que, s'étant consacré à l'Église , tous ses dons et tous ses talents ne sont plus àlui, et qu'il est tout à ses frères: ainsi, pourvu qu'il consacre à leur salut ses soins, son travail et ses veilles , il croit avoir rempli les desseins de Dieu sur lui. Il ne choisit pas même le genre de travail le plus conforme à son goût : il se livre à celui que l'Église lui destine; il n'en examine ni les avantages, ni les incommodités: ce qui le regarde lui seul n'est compté pour rien dans un ministère qui doit être tout pour Dieu , et pour ses frères. II se regarde comme un instrument entre les mains de l'Église, prêt à tout, à poser les fondements, ou à élever et orner l'édifice ; en un mot , sans autre destination que celle des premiers pasteurs qui le mettent en œuvre. Aussi aise d'être employé aux ministères les plus obscurs qu'aux plus éclatants ; aussi zélé quand il faut , comme Jésus-Christ, laisser venir à lui les petits et les enfants que lorsqu'il s'agit de porter sa parole devant les rois et les grands de la terre; son unique gloire est que Dieu soit glorifié, et que lui-même puisse être oublié.

Voilà , mes frères , le fonds et l'esprit du véritable zèle : un désintéressement universel de tout ce qui ne se rapporte qu'à nous seuls ; c'est-à-dire , nonseulement de notre gloire propre et de nos commodités, mais même de nos goûts , de nos préjugés et de nos vues particulières. Car souvent on veut se choisir à soi-même des fonctions que Dieu ne nous a pas réservées ; on regarde le goût qui nous y porte comme une distinction qui vient d'en haut : le dégoût, la répugnance qu'on sent pour tout autre travail, nous paraît une raison légitime qui nous en dispense. En vain l'ordre de ceux qui ont droit de disposer de nous, nous y applique; nous trouvons mille prétextes de santé , d'insuffisance , d'impossibilité , pour nous y soustraire : nous ne faisons pas attention que ce n'est pas à nous à nous envoyer nous-mêmes ; qu'il ne suffit pas de se proposer le bien; qu'il n'est tel pour nous que lorsque l'Église le demande de nous; et que l'ordre de Dieu sur nous est plus souvent marqué dans nos répugnances que dans nos goûts. Moïse ne trouvait en lui qu'une opposition infinie à la conduite du peuple à laquelle Dieu l'appelait : sa douceur, sa timidité, l'embarras de sa langue lui paraissaient des raisons légitimes pour se dispenser d'aller porter sa parole devant Pharaon , et lui ordonner de la part du Seigneur de laisser sortir ses frères de l'Egypte; sa répugnance était encore plus forte que ses raisons fondées sur la peine qu'il avait à s'énoncer, et sur

CONTRE LES VICES

d'autres craintes qui le regardaient tout seul : cependant il les sacrifie l'une et l'autre à l'ordre de Dieu; et ses succès prodigieux furent en même temps et la preuve éclatante de sa mission , et la récompense de sa soumission et de son sacrifice. L'histoire des saints nous fournit mille pareils exemples : mais à la plupart de ceux qui se consacrent au saint ministère, il faut quelque chose de sensible et d'humain qui les dédommage deleurs peines ; si ce n'est pas la gloire, ou un vil intérêt, c'est le goût. Ce n'est pas qu'il faille s'interdire toutes les fonctions pour lesquelles nous sentons plus d'attrait, et que le goût qui nous y porte doive être regardé comme une raison légitime de nous en éloigner : ce serait une illusion encore plus dangereuse. Car le talent pour un ministère se manifeste souvent par le goût qui nous y détermine : mais il ne faut pas que lui seul décide de nos choix ; sa décision toute seule est toujours suspecte; et s'il serait injuste de l'en exclure tout à fait, il ne l'est pas moins de l'en rendre le seul arbitre. En effet, si nous y prenons garde, nos goûts ne vont guère à ce qu'il y a de plus pénible, déplus abject, de moins satisfaisant pour l'amour-propre : comme c'est lui seul qui d'ordinaire les forme en nous , il n'a garde de nous proposer des objets qui le mortifient, et ne lui laissent aucune ressource : il ne cherche qu'à se soutenir et à revivre , pour ainsi dire , de ses cendres, et par les œuvres même destinées à l'éteindre; et comme il n'oserait nous attaquer par les attraits du vice, il nous prend plus sûrement par les apparences de la vertu.

Le zèle de la charité ne se cherche donc pas luimême , non qvserit qux sua sunt : il ne se propose point de consolations humaines : mais il ne s'irrite pas aussi des tribulations : Non irritatur ; huitième caractère.

La vérité dont nous sommes les ministres est l'ennemie du monde , de ce monde que Jésus-Christ a réprouvé ; et ce monde est l'ennemi le plus implacable de la vérité. Ce sont deux puissances , dit saint Augustin , qui travaillent mutuellement à se détruire : la vérité fait une guerre continuelle au monde, et le monde rassemble tous ses traits les plus dangereux et les plus violents contre la vérité : c'est là la guerre que Jésus-Christ est venu apporter sur la terre; il est donc inévitable à ceux qui sont chargés du soin d'annoncer la vérité , de trouver le monde armé contre eux ; et comme tous ses efforts contre elle sont inutiles, il est réduitàs'en prendre presque toujours à ses ministres. Il les calomnie; il les charge d'opprobre; il les traite de séducteurs et d'hypocrites; il en fait le sujet impie de ses dérisions et de

ses censures ; il leur suscite des obstacles et des contradictions ; il met tout en œuvre , afin que le saint ministère leur devienne aussi dégoûtant qu'il est odieux à lui-même. Telles sont les amertumes et les tribulations attachées souvent aux fonctions du zèle le plus sage et le plus modéré : mais alors ce zèle, tou jours soutenu par la charité, ne s'irrite ni contre le monde qui le charge d'outrages, ni contre son ministère qui les lui attire. Au contraire, comme nous l'avons déjà dit, plus il voit les pécheurs révoltés contre la vérité, plus sa charité pour eux s'attendrit et s'enflamme ; plus ils lui laissent voir de fiel et d'aigreur, plus il leur montre de douceur et de tendresse ; plus leur salut lui paraît déploré, plus ses entrailles sont déchirées de mille douleurs cuisantes et secrètes : ce sont les douleurs d'une mère qui sent qu'on arrache les enfants de son sein. Le zèle de la charité prend seulement toutes les mesures de sagesse , de peur que son imprudence ne lui attire des contradictions de la part des pécheurs; mais lorsque, malgré ces sages ménagements, il les éprouve, sa douceur et sa charité pour eux n'y perdent rien. Première épreuve du zèle, les contradictions de la part du monde.

Mais il est encore d'autres épreuves plus délicates et plus dangereuses : aussi il ne s'irrite pas, en second lieu, contre les supérieurs qui l'appliquent à un travail ingrat et stérile . Il ne les accuse pas de manquer de discernement et de lumière; il ne s'érige pas en censeur de leur conduite : il ne les soupçonne pas de prédilections injustes; de réserver à d'autres plus favorisés , des fonctions ou plus consolantes ou plus honorables, tandis qu'ils semblent le condamner à ce qu'il y a de plus pénible et de plus obscur. Il respecte l'ordre de Dieu dans ceux qui lui tiennent ici-bas sa place ; il entreprend même avec plus de confiance les œuvres qu'il n'a pas luimême choisies , persuadé que s'il n'y trouve pas la consolation du succès, il y trouvera toujours du moins le mérite de la soumission et de l'obéissance. Rien n'est capable de troubler sa tranquillité, parce que rien ne lui paraît arriver que par les sages ménagements de la Providence : seconde épreuve. Enfin, il en trouvera même dans les collègues de son ministère ; dans la diversité des doctrines et des opinions, dont le démon ne se sert que trop heureusement pour mettre un obstacle funeste au progrès de l'Évangile. Aussi un ministre saintement zélé ne s'irrite pas, ne s'emporte pas contre ceux de ses confrères qui renversent par leur indiscrétion , ou par leur fausse doctrine, le fondement qu'il avait posé : il demande seulement à Dieu qu'il leur manifeste sa vérité; que cette lumière divine dissipe leurs erreurs.

DU ZELE

et triomphe de leurs préjugés, afin que la voix unanime des ministres donne à la vérité la force et l'efficace que leurs divisions lui ôtent : il n'aigrit pas la plaie et la douleur de l'Église, en les décriant; et n'ajoute pas au scandale de leur infidélité, celui de son emportement et de sa haine : il sait que ces tristes invectives contre les ministres retombent toujours sur le ministère; qu'en nous condamnant les uns les autres nous autorisons le inonde à nous refuser à tous également son respect et sa docilité; qu'il suffit de rétablir ce que les ministres ignorants ou infidèles ont détruit, sans vouloir les détruire eux-mêmes ; et d'effacer les taches dont ils ont pu défigurer la vérité, sans noircir et défigurer leur personne.

Voilà les épreuves que le monde suscite tous les jours à notre zèle; voilà celles qui nous viennent même du fond du sanctuaire, d'où nous ne devions attendre que des secours et des consolations. Le zèle n'aurait plus de mérite , s'il ne trouvait des contradictions et des épreuves : mais ces contradictions, la sagesse de Dieu ne les ménage pas à notre zèle pour l'irriter, mais pour l'éprouver et le couronner : s'en prendre alors aux hommes, des contradictions dont ils traversent l'œuvre de Dieu , c'est s'en prendre à Dieu même, qui se sert de leur malice pour des fins qui nous sont inconnues. Il veut peut-être que sa gloire éclate davantage par les difficultés mêmes qui semblaient y mettre un obstacle insurmontable : il a toujours conduit ses desseins par les voies les plus capables en apparence de les renverser; il ordonne le sacrifice d'Isaac, quand il veut faire naître de lui un peuple innombrable; il soulève le monde entier contre les apôtres, dans le temps même qu'il veut le soumettre à la foi par leur ministère. Les contradictions que permet sa sagesse , ont toujours annoncé le succès; toutes ses œuvres ont toujours été marquées par ce divin caractère : il veut par là non-seulement éprouver notre foi, mais humilier notre orgueil. Nous voudrions pouvoir attribuer le succès des entreprises saintes à la sagesse de nos mesures; il les déconcerte ; il permet que la malice des hommes les tourne contre nous-mêmes : il ne nous laisse plus voir d'espérance de réussir, afin que le succès devienne son ouvrage seul , et que nous lui en rapportions toute la gloire. Si tout réussissait d'abord au gré de notre zèle; si toutes les voies s'aplanissaient devant nous, un succès si prompt, si continuel . si facile , nous laisserait peut-être croire que nous y avons la meilleure part : nous en ferions peut-être un honneur secret à nos talents et à la sagesse de notre conduite, nous n'y verrions pas assez le doigt de Dieu. Mais quand les obstacles

eux-mêmes nous facilitent son œuvre; que le bien que nous nous proposons semble sortir du sein même des contradictions qui auraient dû l'étouffer dans sa naissance; et que tout s'accomplit lorsque ! tout paraissait le plus désespéré, alors nous nous écrions avec le Prophète : C'est le Seigiieur et non l'homme quia fait toutes ces cho&es. Nous rentrons dans le néant de notre faiblesse et de notre impuissance ; nous ne nous confions plus dans un bras de chair, dans des talents faibles et humains; nous ne regardons plus les contradictions des hommes comme les amertumes du ministère ; elles nous consolent, loin de nous aigrir; elles relèvent notre espérance, loin de l'abattre; elles raniment notre zèle, loin de le refroidir ; plus elles augmentent , plus nous nous croyons près du moment où celui qui se plaît à tirer la lumière des ténèbres, va les anéantir et les faire même servir à son œuvre : nous ne nous en prenons plus aux hommes des obstacles qui paraissent différer ce moment, et le suspendre; ou si nous nous en prenons à quelqu'un, c'est à nos faiblesses secrètes, qui seules peuvent retarder l'œuvre de Dieu sur nos frères. Mais ce sentiment même de nos propres misères ne nous décourage point; il excite seulement en nous de nouvelles attentions sur nous-mêmes; il renouvelle notre fidélité dans les devoirs; il rallume notre tiédeur et notre paresse ; et nous nous présentons au combat avec plus de ferveur, et des armes plus propres à détruire toute hauteur qui s'élève contre la science de Dieu. De ce caractère du zèle, il en naît un autre qui sera le dernier dont nous parlerons ici : non-seulement il ne sait pas s'irritercontre les pécheurs, mais il ne sait pas même penser le mal d'eux : Non cogitât malum.

C'est un défaut assez ordinaire aux personnes qui ont du zèle, de croire tout désespéré pour certains pécheurs surtout , qu'ils trouvent insensibles aux instructions, aux avis, aux remontrances; plus ils désirent leur salut, moins ils l'espèrent. Ils croient voir l'abandon de Dieu écrit dans le caractère de leurs cœurs et de leurs passions; leur langage confirme la témérité de leurs pensées; ils les plaignent tout haut comme des hommes déjà jugés ; ils gémissent de leur perte; et comme s'ils étaient déjà entrés dans les conseils du Seigneur, ou que ses miséricordes ne fussent pas plus abondantes que nos malices , ils pleurent comme perdus ceux que Dieu est peut-être sur le point de sauver. C'est déjà une témérité, de prévenir les jugements secrets de sa justice : c'est un outrage fait à la puissance de sa grâce, de soustraire ici-bas les cœurs les plus rebelles à son empire ; c'est vouloir borner les exemples

CONTRE LES VICES

éclatants de sa bonté , dont il console tous les jours son Église dans la conversion des plus grands pécheurs; c'est regarder comme inutile lesang de Jésus- Christ qui coule encore pour eux dans les canaux des sacrements ; c'est faire du temps de cette vie , qui est le temps du repentir et de la miséricorde , c'est en faire le temps de la colère et des vengeances , c'est mépriser les gémissements des saints, et les supplications de toute l'Église qui prie encore pour eux.

Lorsque Saùl persécutait l'Église de Dieu, et qu'ii faisait souffrir tant de maux aux fidèles assemblés à Jérusalem , on n'eût pas cru qu'il y eût de la témérité à le regarder comme un fléau de Dieu destiné à purifier ses saints, et à être jeté ensuite dans un feu éternel pour y expier ses persécutions et ses cruautés envers les disciples; cependant lorsqu'il a encore les armes à la main contre Jésus-Christ , un coup soudain et inattendu de sa grâce, d'un persécuteur en fait un apôtre. Judas au contraire appelé par Jésus-Christ même à l'apostolat, le compagnon de ses courses , le défenseur de sa doctrine, le témoin de ses prodiges , paraissait sans doute devoir être assis un jour sur un des douze trônes destinés aux collègues de son apostolat pour y juger les douze tribus d'Israël ; cependant il est jugé lui-même avant ce grand jour; il devient un enfant déperdition (Jean, xvii , 12), le premier apostat du christianisme , et meurt en réprouvé. Les enfants du royaume peuvent être rejetés; et Dieu peut susciter des pierres mêmes, des cœurs les plus durs et les plus insensibles, des enfants à Abraham. La conversion de Satan seul et de ses anges , est laseulequ'il est défendu d'espérer : mais pour nos frères, qui vivent encore parmi nous , et pour lesquels Jésus-Christ est mort , quelque abondante que soit leur malice, le sang du véritable Abel peut encore crier pour eux vers le ciel, et demander, non leur punition , mais leur salut et leur délivrance.

Et certes, vous qui jugez votre frère avant que Dieu même l'ait jugé, que savez-vous, dit saint Paul , si vous, qui paraissez si ferme dans la voie de Dieu, ne tomberez pas pour ne vous plus relever ; et si votre frère , que vous croyez tombé sans ressource, ne se relèvera pas pour ne plus tomber? qui vous a révélé les secrets adorables de la miséricorde et de la justice du Seigneur sur les hommes ? la persévérance du juste et la conversion du pécheur, ne sont-elles pas également les purs bienfaits de sa grâce et les dons d'une bonté toute gratuite ? pourquoi donc croiriez-vous être en droit d'espérer le premier pour vous, et de désespérer de l'autre pour votre frère? Gardez-vous, dit l'Apôtre, déjuger avant le temps : il y a dans les trésors de la

miséricorde divine tant de ressources qui nous sont inconnues, et dans les terreurs de la justice tant d'abîmes qu'il nous est défendu d'approfondir, que nous devons toujours opérer notre salut avec crainte, et attendre celui de nos frères avec confiance. Monique pleurait Augustin dissolu et infecté des erreurs les plus monstrueuses : mais Monique ne le pleurait pas comme perdu; et son espérance pour le retour de cet enfant de sa douleur donnait un nouveau crédit auprès de Dieu , à ses larmes et à ses prières. Samuel pleura Saùl tout le reste de sa vie; et quoique le Seigneur semblât avoir rejeté ce prince infortuné, les larmes du saint prophète ne laissèrent pas de solliciter toujours sa conversion et son salut auprès du Dieu de ses pères. Le plus haut point de l'iniquité est souvent le premier moment de la grâce : et quand l'enfant prodigue paraît le plus éloigné, sans espoir de retour, et comme perdu dans des régions étrangères; c'est alors qu'il dit : Je retournerai vers mon père; qu'il revient en effet; qu'on lui donne le baiser de paix et de réconciliation ; et qu'il est rétabli dans tous ses droits. C'est ainsi que le véritable zèle de la charité ne désespère jamais : Omnia sperat. Mais souvent on ne se contente pas de regarder comme désespéré le mal qui est , et que l'on voit; on croit encore voir le mal où il n'est pas : autre défaut plus essentiel du zèle, contre le caractère dont nous parlons, de ne penser point le mal , non cogitât malum. Oui , mes frères , de tous les reproches que le monde toujours calomniateur de la vertu fait aux gens de bien, ce n'est pas ici le plus injuste : l'idée que nous avons de la dépravation des hommes fait que tout nous paraît criminel en eux : nous gémissons de leurs désordres avant d'en être assurés, comme si l'air de piété que nous mêlons à nos gémissements pouvait justifier la témérité de nos soupçons ! c'est un titre odieux que nous attirons à la vertu , qui fait que le monde la qualifie de satirique et de maligne : nous ne faisons pas de grâce aux actions des mondains; et il semble que la piété nous autorise à violer à leur égard les règles de la charité; nous nous érigeons un tribunal sévère au dedans de nous , où un faux zèle se croit en droit de juger le reste des hommes. Tout en eux réveille l'idée du vice aux yeux de notre fausse vertu : des manières trop libres avec un sexe différent, quoique souvent un pur effet de la légèreté , nous les croyons des desseins de crime; un entretien que le hasard seul aura ménagé , jette à l'instant dans notre esprit le soupçon d'un rendez- vous honteux; nous croyons voir dans une simple indécence de parure un cœur corrompu et livré à la passion ; un extérieur moins recueilli dans une personne consacrée

DU ZÈLE CONTRE LES VICES

à Dieu , est pour nous un signe infaillible que l'esprit du monde a pris dans son cœur la place de l'esprit de son état : nous voyons une ambition criminelle et un désir profane des dignités saintes, dans des démarches où souvent il n'y a que du zèle et de la charité : nous taxons en secret d'orgueil , d'ostentation , d'envie de faire parler de soi , des entreprises d'éclat, où l'on ne se propose que la gloire de Dieu et l'utilité de l'Église : nous prêtons légèrement aux actions les plus saintes des motifs tout humains. Loin de nous affermir dans cette charité qui excuse tout, nous nous livrons à ce faux zèle qui envenime tout; nous nous faisons un pieux mérite de voir plus clair que les autres dans les défauts de nos frères. La charité couvre tout, et voit à peine le mal que tout le monde voit; et nous voulons voir tout seuls celui qui est invisible au reste des hommes : la charité couvre ce qu'elle ne peut excuser; et nous n'excusons pas même ce que les apparences justifient , et rendent du moins incertain. Il semble que nous rendons gloire à Dieu, lorsque nous jugeons nos frères plus faibles, plus imparfaits, plus remplis de désirs humains , qu'ils ne le paraissent; nous nous applaudissons d'une découverte qui vient confirmer nos soupçons. Or rien ne ressemble moins à la charité, que cet œil malin qui ne s'ouvre que pour chercher les faiblesses de nos frères : car la même charité qui nous fait désirer leur salut, nous montre en eux mille ressources qui nous le font espérer. Elle voit dans leurs passions mêmes des espérances de retour à la justice et à la règle ; elle démêle un cœur droit, sensible, susceptible un jour de grade, à travers les plaisirs frivoles auxquels il se livre encore ; elle voit dans ses chutes mêmes, plutôt le malheur de l'âge et des occasions, que la dépravation entière d'une âme abîmée dans le vice ; elle trouve plus de légèreté, que de noirceur et de profonde malice, dans des égarements où le torrent des exemples et la fougue du tempérament précipitent ses frères. Les signes les plus éloignés de bien , qu'elle découvre en eux , loin de les flétrir par la malignité de ses conjectures, elle les regarde comme les gages et les préjugés d'un changement à venir; elle ne sait pas se défier des apparences de la piété, et soupçonner de l'hypocrisie où il ne paraît que de la vertu : une sainte crédulité la prévient toujours en faveur de ses frères. Simple et incapable ellemême d'artifice, elle est encore moins capable de le soupçonner dans les autres : elle n'est pas en garde contre l'erreur, qui nous fait juger trop favorablement de notre frère; c'est une erreur de piété, qui honore la religion : elle ne craint que la témérité qui soupçonne le mal où il n'est pas , parce que c'est une

malignité qui justifie les censures du monde contre la piété, et qui la déshonore. De tous les événements, dont les faces différentes font porter des jugements divers, elle ne voit jamais que le bon côté; et cette pieuse disposition est bien plus propre à gagner nos frères, et à les retirer des voies de l'iniquité. Quand ils nous voient, malgré leurs désordres, tout espérer de leur salut, leur parler un langage qui semble adoucir les crimes dont ils sont eux-mêmes honteux, leur faire remarquer en eux des ressources de grâce dans le temps même qu'ils se croyaient absolument rejetés de Dieu ; découvrir dans le caractère de leur cœur jusque-là livré au monde et aux passions , des penchants qui les ramènent au devoir; quand ils nous voient prendre le change, pour ainsi dire, en leur faveur, cette charité, ce zèle tendre, et presque aveugle à force de tendresse, les transporte, les attendrit, les couvre d'une sainte confusion, et leur fait aimer la vérité en leur rendant aimables ceux qui la leur annoncent.

Laissons au monde, mes frères, la malignité des jugements et la témérité des soupçons et des pensées : comme la haine, l'envie, la jalousie sont les grands ressorts de tous ses jugements , il n'est pas étonnant qu'ils soient tous marqués à ces tristes caractères. Pour nous , destinés par notre état à des fonctions de charité , vicaires et ministres de la charité de Jésus-Christ envers les hommes , il faut que nos pensées et nos jugements portent le caractère de nos fonctions et de notre ministère. Ce zèle mordant , cruel , satirique , toujours prêt à censurer plus qu'à instruire; toujours clairvoyant à découvrir le mal qui échappe à tous les autres yeux; toujours difficile à se persuader le bien; toujours constant à donner à presque toutes les actions des pécheurs, des motifs de crime; toujours inaccessible à l'indulgence et aux interprétations favorables à ses frères : ce zèle qui se donne toute licence sur les défauts d'autrui ; qui en fait le sujet de ses satires plus que de ses larmes et de ses prières ; qui voit d'avance le mal qui n'est pas encore; qui se vante d'avoir prédit les chutes les plus honteuses, et se fait honneur de la prédiction; qui se glorifie tout haut de n'avoir pas été la dupe des apparences qui avaient abusé le reste des hommes, et qui paraît bien plus joyeux d'avoir prophétisé juste sur la chute de son frère, que touché de le voir tombé : ce zèle n'est pas la charité qui ne se réjouit pas du mal , qui espère tout, qui excuse tout, qui supporte tout; c'est la vanité qui se fait honneur de tout; c'est la malignité qui voit le mal partout, et qui s'autorise de la piété pour donner un air de crime à tout.

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