‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 95 sur 235 · DU BO^ EXEMPLE · texte numérisé non relu

DU BO^ EXEMPLE

pas guéries? que de consciences séduites, et tran- ! quilles dans leurs erreurs , n'aurait-il pas éclairées? que d'âmes sur le point de tomber n'aurait-il pas préservées ? quellesglorieuses dépouilles sur le prince du siècle, n'aurait-il pas présentées au sortir de la vie devant le trône de l'Agneau? qu'il y aurait paru avec une sainte confiance, accompagné de toutes ces âmes, qui lui auraient du leur salut, et qu'il aurait rendus à Jésus-Christ, à qui elles appartenaient par tant de titres ! C'est ainsi qu'un saint pasteur à notre place, à l'exemple du souverain pasteur, serait monté dans le ciel , et aurait paru devant Dieu environné des dépouilles précieuses qu'il aurait remportées sur toutes les puissances des ténèbres, menant avec lui en triomphe les âmes qu'il aurait délivrées de la captivité du péché : Exspolians principatusetpotestates , ascendensin cœlum captivam duxit captivitatem. (Coloss. H, 15; Ephes. iv, 8.)

Mais, hélas! comment y paraîtra un pasteur inutile, et dont les exemples, loin d'édifier son peuple, en ont augmenté, comme nous dirons bientôt, les dérèglements? comment paraîtra-t-il devant son juge, seul, humilié, confondu, revêtu d'un caractère saint, qui deviendra alors le titre le plus affreux de sa condamnation? Et s'il est suivi des âmes qui lui avaient été confiées , ce seront des âmes qu'il avait négligées , affermies dans l'erreur par ses exemples ; des âmes qui demanderont justice contre lui, et qui représenteront au tribunal redoutable, que si le Seigneur dans sa miséricorde leur eût envoyé un prêtre selon son coeur, un pasteur qui eût été en même temps leur guide et leur modèle, elles auraient fait pénitence , comme Tyr et Sidon , dans la cendre et dans le cilice.

Ainsi , mes frères, c'est déjà , comme vous venez de le voir, un grand malheur, qu'un pasteur dont les exemples n'édifient pas son peuple , rende par là toutes ses fonctions inutiles : c'est un grand malheur, que combattant par ses mœurs, comme dit saint Grégoire , les vérités qu'il annonce , il en énerve la force et la vertu dans l'esprit de ses peuples; et que la prédication de l'Évangile, le principal moyen établi de Dieu pour le salut des justes et la conversion des pécheurs , devienne inutile dans sa bouche à tous ceux qui l'écoutent; c'est un grand malheur, que tous les autres secours de la religion , dont il est le dispensateur, perdent entre ses mains tout ce qui aurait pu les rendre utiles et salutaires à un pauvre peuple.

DEUXIÈME RÉFLEXION

Mais ce n'est là que le commencement des maux

et des calamités de ce peuple infortuné : Initimn dolorum hxc. ( Marc , xm , 8. ) Non-seulement les exemples de ce pasteur peu édifiant rendent à son peuple toutes ses fonctions inutiles; mais elles deviennent encore un piège , et , comme parle un prophète , une occasion perpétuelle et comme inévitable de chute et de dérèglement à ce malheureux troupeau : Propheta laqueus ruinx. ( Osée , ix , 8. ) Non-seulement c'est un ouvrier inutile dans le champ de Jésus-Christ ; mais il le détruit , il le ravage ; il en fait la demeure des démons : c'est peu de n'être d'aucun secours à son troupeau ; il l'infecte , il y répand une odeur de mort, il l'empoisonne. Car, de bonne foi , mes frères , quelle impression doit faire sur un peuple simple et grossier la vie peu édifiante d'un pasteur qu'il a sans cesse sous les yeux? eh! où voulez-vous que ce pauvre peuple au fond des champs découvre des traces d'une religion et des devoirs qu'elle impose , si le seul homme chargé par son état des intérêts de la vertu auprès de lui , chargé de l'inspirer, de l'annoncer, de la protéger, devient par ses mœurs un objet de séduction et un modèle de vice ? L'ignorance et la corruption justifient déjà assez aux peuples leurs propres désordres ; et un pasteur fidèle voit tous les jours ses soins, ses instructions, ses exemples , échouer longtemps contre la force de ces malheureux préjugés : quel remède y peut-il rester, quand un pasteur infidèle les justifie par sa conduite ? Les peuples attendaient de lui des exemples de pudeur, de charité, de modestie, de tempérance; ils le regardaient comme un censeur pieux et sévère, incapable de souffrir au milieu d'eux des désordres publics opposés à ses vertus; ils comptaient les dérober à ses yeux, et se cacher de lui en s'y livrant, pour ne pas réveiller son zèle , et s'exposer à sa juste indignation : quelle surprise agréable de le trouver, non-seulement spectateur tranquille, mais approbateur public, et complice par ses mœurs de leurs vices ! Quelles traces de religion et de piété peut-il rester alors au milieu de ce peuple? le crime s'y montre sans ménagement : on se le permet sans scrupule : tous se persuadent qu'on peut sans danger suivre un guide qui en sait plus qu'eux, et qui doit être plus instruit de ce que la religion défend ou ordonne : tous les remords de la conscience se calment, et cèdent à cette persuasion. Ce mauvais pasteur devient une apologie vivante et continuelle du vice : et si la corruption des hommes est telle qu'un ministre fidèle qui la combat sans cesse au milieu de son peuple ne peut en arrêter le cours , quel débordement de crimes et de dépravation ne répandra pas sur toute une paroisse l'exemple qu'un mauvais pasteur en donne?

DE LA NÉCESSITÉ

Hélas! mes frères, si les peuples se scandalisent souvent de nos actions les plus innocentes; s'ils sont plus sévères , plus critiques, plus clairvoyants à notre égard qu'envers le reste des hommes ; si nous sommes obligés souvent de nous abstenir des choses les plus permises et les plus indifférentes, de peur de blesser leur faiblesse; si tout ce qui n'est pas vertu en nous, leur paraît un crime; si nous leur paraissons coupables dès que nous ne sommes pas des saints à leurs yeux; si les repas innocents de Jésus- Christ le faisaient passer dans l'esprit des Juifs pour un homme adonné au vin et à la bonne chère; si sa charité qui conversait avec les hommes chargés de crimes et de concussions, pour les rappeler à la pénitence, lui faisait donner par les pharisiens le titre injuste d'ami des pécheurs et des publicains; si l'innocence et la piété elle-même n'est pas à couvert de la malignité des soupçons ; et si les peuples vont chercher jusque dans la conduite la plus sainte et la plus irrépréhensible des ministres, des motifs criminels d'avarice , d'orgueil , d'animosité , pour se justifier à eux-mêmes leurs propres crimes; de quel scandale ne seront-ils pas frappés par les familiarités suspectes, par les liaisons publiques et criminelles , par la crapule et l'intempérance, par l'avarice sordide d'un mauvais pasteur! Si les soupçons injustes tout seuls qu'ils forment contre la vertu d'un bon prêtre, les autorisent dans le vice, et leur rendent toutes ces instructions inutiles , de quel poids sera cette parole sainte dans la bouche d'un pasteur scandaleux? c'est peu qu'elle ne soit comptée pour rien , elle devient méprisable ; elle perd non-seulement sa force , mais sa divine vérité ; non-seulement elle ne touche pas les pécheurs, elle les révolte même contre son autorité, et fait des impies et des incrédules où elle aurait dû confirmer la foi et inspirer la piété. Un peuple grossier et corrompu regarde comme des fables, des vérités et des maximes qu'un prêtre qui ne les pratique pas lui annonce : il se persuade que son pasteur les regarde de même; et que sa place seule qui l'oblige de les annoncer est une fonction de pure bienséance , et une momerie établie pour tromper les simples : il s'arrête aux mœurs et à la conduite peu édifiante de son pasteur, c'est là sa religion et son Évangile ; cet article seul lui paraît sans réplique, et le décide : toutes ses exhortations après cela , ne lui paraissent plus que des clameurs de théâtre; il tourne en risée et le ministère et le ministre; il en parle comme d'un vil acteur qui a bien joué son rôle; il s'affermit dans sa manière grossière et brutale de penser sur la religion. L'autel profané par un pasteur scandaleux ne lui paraît pas plus sérieux et plus respectable que la chaire désho-

norée : toute la religion ne lui paraît plus qu'une invention humaine, établie pour le profit de ceux qui en sont les ministres, et qui ne prennent de ses maximes que ce qui les accommode , et leur attire de la considération et des honneurs.

Ces blasphèmes vous font horreur, mes frères, mais c'est nous seuls qui y donnons occasion , quand la sainteté de nos mœurs ne répond pas à celle de notre caractère. C'est par les scandales tout seuls, que donnent les mauvais prêtres , que la religion tombe , et que l'impiété se répand parmi les peuples : Per vos nomen Dei bla.sphematur inter gentes. (Rom. n, 24.) Tous les impies, tous les pécheurs les plus dissolus et les plus endurcis, ne nous donnent point d'autre garant de leur sûreté dans cet état déplorable, et point d'autre apologie de leurs vices , que les exemples d'un mauvais prêtre : c'est là, vous le savez , le grand refrain d'un monde impie et dépravé ; et ce discours si universel , si déshonorant pour le ministère, si affligeant pour les ministres fidèles , doit nous faire sentir les suites immenses et affreuses de la vie peu édifiante d'un prêtre. Hélas ! peut-être il ne se commet aucun crime dans le monde , qui ne soit né de cette source fatale : peut-être toutes ces âmes malheureuses qui nous ont précédés avec le signe de la foi , et qui dans le lieu des tourments sont séparées de Dieu pour toute une éternité , ne doi vent leur malheur qu'au dérèglement et aux exemples pernicieux des ministres avec qui elles ont vécu : peut-être , je le dis en gémissant , s'en trouve-t-il actuellement dans ce lieu d'horreur qui ne doivent leur infortune éternelle qu'à nos exemples mêmes. Tous ces fléaux de dépravation et de crimes qui inondent le peuple de Dieu sont sortis, dit un prophète, du fond même du sanctuaire. Et il faut , mes frères , que les miséricordes du Seigneur soient bien grandes et bien particulières sur une paroisse conduite par un pasteur scandaleux; il faut que la force de son bras s'y déploie bien visiblement, lorsqu'une âme seule peut s'y préserver de la contagion, et de toutes les suites funestes inséparables de ses mauvais exemples.

Hélas ! mes frères , on se plaint quelquefois que ceux qui sont ici préposés à l'éducation des clercs et à l'examen de leur vocation , usent de trop de sévérité dans l'examen de ceux qu'ils nous présentent pour être admis aux saints ordres. Mais , mes frères , si vous pouviez comprendre les suites affreuses qu'ont parmi les peuples les exemples et les dérèglements d'un mauvais prêtre; si le voile qui nous couvre ce qui se passe dans le secret des consciences pouvait nous être ouvert; si ce mystère d'iniquité qui s'opère en secret, pouvait nous être ici-bas dé-

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