‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 98 sur 235 · LA MODESTIE DES CLERCS · texte numérisé non relu

LA MODESTIE DES CLERCS

Modestia vestra nota sit omnibus hominibus.

Que votre modestie frappe et éditie tous les hommes.

(Philipp. iv, 5.)

Pensez que le Seigneur dont nous sommes les ministres nous regarde , nous observe , est sans cesse

auprès de nous ; et comme nous sommes chargés des intérêts de sa gloire, ses regards sont continuellement sur nous, de peur que la plus légère indécence ne l'avilisse et ne la déshonore.

Aussi, mes frères, rien n'est plus recommandé, et dansles livres saints, et dans les règles de l'Église, que la modestie des ministres consacrés au Seigneur. La même décence, la même circonspection, la même majesté qui les accompagne à l'autel , doit les suivre partout; et comme ils sont partout les envoyés de Jésus-Christ, et que partout ils représentent sa personne, ils doivent partout soutenir la dignité de ce caractère, dans la sagesse de leurs discours, dans la décence de leurs vêtements, dans le sérieux de toutes leurs actions.

PREMIÈRE RÉFLEXION

Je dis dans la sagesse de leurs discows. Vous savez , mes frères , ce qu'exige là-dessus l'Évangile , même des simples fidèles : Jésus-Christ leur déclare à tous qu'ils rendront un compte rigoureux , nonseulement de ces paroles de licence, qui ne doivent pas même être nommées parmi eux , comme dit saint Paul; non-seulement de ces discours de bouffonnerie , qui , selon le même Apôtre , ne conviennent pas à des saints; non-seulement de ces paroles de malignité, de haine, d'amertume, de médisance, qui éteignent en nous l'esprit de charité et nous rendent homicides de nos frères; non-seulement de ces paroles de colère , de fureur, d'emportement, qui nous privent de cette douceur et de cette mansuétude à laquelle seule est promise la possession éternelle de la terre des vivants; mais encore d'une seule parole oiseuse: de quoeumque verbo otioso. Ce n'est point ici une exhortation pour nous animer à sanctifier nos conversations; c'est une règle à l'infraction de laquelle est attachée la menace qui nous obligera un jour d'en rendre compte : ce n'est pas un conseil ; Jésus-Christ ne dit pas à cejeune homme qui n'avait pas renoncé à tous ses biens pour le suivre , qu'il lui demanderait un jour compte de ce refus ; mais il le dit à tout fidèle qui perdra son temps à des paroles oiseuses et inutiles : une seule lui sera reprochée , et sera inscrite dans ce compte redoutable que le souverain Juge exigera de chacun de nous. Mais d'où vient une sévérité si peu convenable en apparence à la faiblesse de l'homme et aux liens les plus innocents de la société? elle vient du fonds même de la vocation chrétienne; elle vient du premier principe, que tous les chrétiens sont saints; que leur conversation doit être dans le ciel ; que , soit que nous parlions ou que nous agissions , tout doit être au nom de Jésus-Christ et pour sa gloire; que le temps de la vie présente

DES CLERCS

n'est qu'un moment rapide, destiné à nous assurer un poids immense et éternel de gloire; et que nous ne pouvons sans prévarication en distraire un seul instant, pour vaquer à des actions ou à des discours qui ne se rapportent pas au salut.

Or, mes frères , si la règle , qui seule peut rendre innocents les entretiens des simples fidèles est si sévère; si l'Évangile exige tant de circonspection, de réserve, de modestie dans leurs discours, jusqu'à leur faire un reproche et une transgression d'une parole même oiseuse, que n'exigera-t-il pas des ministres de Jésus-Christ?

La bouche d'un prêtre , sanctifiée par les paroles redoutables qu'il prononce tous les jours à l'autel, consacrée par le corps et le sang de Jésus-Christ dont il vient de se nourrir, peut-elle s'ouvrir, au sortir de là , à des discours badins , insensés ou profanes? il vient de porter sa langue jusque dans le ciel , jusque dans le sein de Dieu , pour en faire descendre son Verbe fait homme sur l'autel : et un moment après, il ira la traîner dans la boue et dans l'ignominie par des paroles terrestres, vaines, indécentes! Posuerunt in cœlum os suum, et lingua eorum transivit in terra. (Ps. lxxii, 9.) Que devrait-il sortir d'une bouche encore toute fumante, pour ainsi dire, du sang de Jésus-Christ; d'une bouche qui descend du ciel, et qui en a attiré sur la terre l'Agneau saint avec tous les millions d'esprits célestes qui le suivent et qui l'adorent ? que devraitil en sortir, que des paroles saintes, célestes; que le cantique des esprits qui sont sans cesse autour de l'Agneau ; que des paroles de louange , de bénédiction, d'actions de grâces! D'ailleurs , mes frères, les lèvres du prêtre, vous le savez, sont les dépositaires de la science : la loi de Dieu est mise comme en dépôt dans sa bouche, pour y être sans cesse annoncée aux peuples ; et quand l'Esprit de Dieu nous appelle au saint ministère , il nous dit, comme autrefois au Prophète : Voilà que je viens de mettre mes paroles dans votre bouche, afin que vous plantiez le ciel , et que vous fondiez la terre : Ecceposui verba mea in ore tuo , ut plantes cœlos etfundes terram,, et dicas ad Sion : Populus meus es tu (Is. li, 1G); c'est-à-dire, afin que vous fassiez comme un nouveau ciel et une nouvelle terre du peuple qui vous est confié; que vous l'accoutumiez à me regarder comme le seul Dieu qui mérite ses affections et ses hommages ; qu'il apprenne à se regarder comme un peuple saint qui m'est uniquement consacré ; que le ciel et la terre qu'il voit sont à la vérité les bienfaits de ma main libérale, mais qui ne méritent ni leur amour ni leurs hommages, et que je leur destine un ciel plus brillant et plus durable, et une

terre plus sainte et éternelle, où ils jouiront avec mes élus desdélices que l'œil n'a jamais vues , qu'aucun mortel n'a jamais goûtées. Que s'ensuit-il de là, mes frères? que notre langue n'est plus à nous; qu'elle est consacrée à la loi de Dieu et à l'édification des peuples; que les inutilités, les bouffonneries , les discours peu décents, peuvent être des amusements illicites dans la bouche des fidèles; mais qu'ils sont, comme dit un Père , des blasphèmes et des profanations dans la nôtre. Ce n'est pas que nous voulions vous interdire ici les délassements d'une innocente société : mais ce que je veux dire, mes frères , c'est que nos entretiens doivent toujours être marqués d'un caractère particulier de piété, de gravité, de modestie; ce que je veux dire est , qu'en conversant avec vos confrères , vous devez avec une sainte joie vous édifier, et vous animer les uns les autres par des paroles de charité, de vérité , de bénédiction; ce que je veux dire est , que vous devez bannir de vos entretiens la joie profane et immodérée, les basses plaisanteries, l'indécence des discours des gens du monde, et ne pas croire, comme il arrive souvent, que parce que vous n'êtes assemblés qu'avec vos confrères , et qu'il n'y a point de laïque présent qui puisse s'en scandaliser, il vous soit permis de vous livrer à des excès de discours et de joie que vous rougiriez de vous permettre devant le monde , comme si vous ne vous deviez rien à vousmêmes, et au caractère qui vous consacre ; comme si Jésus-Christ, qui vous voit, était un spectateur moins à craindre et à respecter que les hommes ; comme si vos discours devenaient plus innocents et plus dignes de la sainteté de votre caractère, parce qu'ils n'ont point d'autres témoins que ceux mêmes qu'ils déshonorent; comme enfin s'il vous était plus permis de tenir parmi vous et loin du monde, des discours indécents que le monde lui-même, par respect pour votre caractère, n'oserait se permettre devant vous ! ce que je veux dire , c'est qu'en vous accoutumant à ne point mesurer vos paroles en conversant avec vos confrères , vous portez la même indiscrétion et la même licence devant le monde; on va même quelquefois jusqu'à se faire un honneur déplorable de cette ignominie ; on se croit d'un meilleur commerce, en déposant cette réserve et cette sainte gravité que le monde lui-même attend de nous. Oui , mes frères, on voit des prêtres plus mondains, plus libres, plus indiscrets dans leurs discours, que les mondains eux-mêmes : rien de sérieux , rien de digne de leur état, rien d'édifiant ne sort jamais de leur bouche : le monde, la vanité, le dérèglement peut-être qu'ils portent dans le cœur s'exhale , pour ainsi dire, se manifeste par tous leurs entretiens. Sont-ce là,

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