PRONONCÉE LE 26 DÉCEMBRE
Messieurs,
Je vous remercie des vœux que vous m'exprimez, par la voix éloquente de M. Pavie, à l'occasion des fêtes de Noël et du jour de l'An. En voyant autour de moi, suivant un usage qui tend à devenir traditionnel, les représentants des principales œuvres catholiques de la ville d'Angers, je ne puis qu'admirer la fécondité de l'Église qui les a inspirées ou produites. Gonfé-
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rences de Saint- Vincent-cle-Paul , Sociétés de secours mutuels, Cercles catholiques d'ouvriers, Fourneaux économiques, Banque populaire, Comité libre de bienfaisance, voilà autant d'institutions charitables qui sont venues se joindre aux associations de piété, pour répondre à tous les besoins de l'âme et du corps ; et si j'ajoutais à cette liste d'œuvres trop nombreuses pour que je puisse les énumérer toutes, nos établissements d'instruction chrétienne , nos collèges , nos écoles et nos pensionnats si florissants et si prospères , vous en concluriez avec moi que, dans le diocèse d'Angers comme ailleurs, l'Église de France a su donner, depuis quatre-vingts ans, des preuves merveilleuses de sa puissance et de sa vitalité.
Mais c'est précisément ce progrès de nos œuvres catholiques qui a le don d'irriter nos adversaires. Pour l'arrêter, ils nous ramèneraient volontiers à quatre-vingts ans en arrière, à cette époque où sortant de ses ruines, l'Église de France avait tout à refaire, tout à réparer. Et voyez combien peu il entre de justice dans leurs récriminations. Si depuis 1802, au lieu de déployer cette activité qui fait leur étonnement,
sinon leur désespoir, L'Église de France s'était immobilisée au gré de leurs désirs, ils ne manqueraient pas de dire : la religion n'a pas su reprendre son empire sur les âmes, elle est frappée d'impuissance, elle est morte. Et maintenant que, trompant leur attente, la religion a su profiter, comme tout le monde, d'une liberté qu'on lui octroyait avec tant de parcimonie, pour multiplier ses œuvres dans l'enseignement, dans la charité, dans les diverses branches de l'économie sociale, les voilà qui s'écrient tout d'une voix : l'Église usurpe, l'Église empiète, il n'est que temps de la faire rétrograder d'un siècle et de la refouler dans les limites où elle se trouvait resserrée au lendemain des proscriptions du Directoire et des crimes de la Terreur.
Tristes inconséquences de l'esprit de parti, quand il cesse de prendre la justice pour règle et qu'il se fait de la liberté tour à tour un jeu ou un épouvantail ! Quoi de plus naturel, en effet, quoi de plus conforme aux véritables intérêts d'un pays que cet épanouissement de l'Église et de ses œuvres après quatre-vingts ans d'efforts et de travail! Gomment! au milieu de cette activité prodigieuse, qui est l'un des caractères de notre
époque, le clergé seul aurait dû, comme Épiménide dans sa caverne, rester endormi depuis 1802 pour se réveiller en 1882 sans une liberté de plus, et n'ayant rien fait pour élargir et fortifier autour de lui l'empire de la foi ! Et que dirait l'Université de l'État, si on voulait la ramener purement et simplement aux statuts et aux conditions de 1806 sans tenir compte des progrès accomplis, depuis lors, dans toutes les branches de l'enseignement? Que dirait la presse de toutes les couleurs et de toutes les nuances, si on parlait de la replacer tout uniment sous le régime de 1802, comme si rien n'était venu modifier l'état de choses alors existant : ni la Charte de 1814, ni celle de 1830, ni la Constitution de 1848, ni celle de 1852, ni celle enfin de 1875 qui est, je crois, la vingt-sixième ou la vingt-septième depuis 1789? Que dirait la démocratie contemporaine si l'on réduisait son action à la part qu'elle avait dans les affaires publiques sous une domination qui réglait si bénévolement la coupe de nos habits et jusqu'à la couleur de nos bas? En vérité, Messieurs, ce serait faire injure à l'esprit français que de vouloir appliquer à la religion et au clergé des idées rétro-
grades que l'on n'oserait transporter dans aucun ordre de choses et d'idées, sans soulever à l'instant même une de ces protestations unanimes qui vengent la liberté méconnue et le bon sens blessé.
Oui, sans doute, nous en convenons sans peine, et il me suffirait de vous voir pour en être convaincu, l'Église de France est plus forte, plus active, plus puissamment organisée qu'elle ne pouvait l'être au sortir de la tourmente du siècle dernier. Malgré les épreuves de plus d'un genre qu'elle a traversées depuis cette époque-là, elle a réparé ses pertes, augmenté ses ressources, multiplié ses établissements ; elle a vu croître son influence avec ses moyens d'action. Mais n'est-ce pas là, Messieurs, le développement normal et régulier de toute institution qui a ses racines au plus profond de l'histoire d'un pays? On parle d'usurpations et d'empiétements ; mais, est-ce que l'Église sort de la sphère qui lui est propre, quand elle revendique sa part dans l'éducation de la jeunesse, elle qui a pour mission d'instruire tous les peuples ? Est-ce qu'elle dépasse son mandat, quand elle couvre le sol d'institutions charitables, elle qui a enseigné au
monde la chanté? Est-ce qu'elle met le pied sur un terrain qui lui est étranger, lorsqu'à la lumière des doctrines évangéliques, elle cherche à résoudre avec votre concours et pour le bien du grand nombre, les problèmes économiques et sociaux de notre époque ? Est-ce qu'elle franchit les limites de son pouvoir, quand elle rappelle aux peuples qu'en politique comme en toute chose, il y a un droit, une justice, une conscience, une responsabilité morale ? Des esprits infirmes, qui brouillent toutes les notions du juste et de l'honnête, peuvent déclamer là-dessus dans certains journaux et ailleurs, incapables qu'ils sont de s'élever plus haut et de voir plus avant ; mais toute raison calme et impartiale reconnaîtra qu'en agissant comme je viens de le dire, l'Église ne fait pas autre chose qu'exercer un droit et remplir un devoir.
On veut détruire l'une après l'autre toutes les œuvres que l'Église de France a su accomplir depuis quatre-vingts ans au prix de tant d'efforts et de sacrifices : voilà le plan manifeste de nos adversaires; et ce plan, ils l'ont déjà réalisé en partie. Nous avons assisté, depuis deux ans, à la dispersion de communautés reli-
gicuses qui avaient cru , sur la foi des législations modernes, que la liberté n'était pas un vain mot ; nous avons vu détruire des établissements d'instruction chrétienne qui étaient pour le pays un honneur et une force ; nous avons vu ces choses, et si je les rappelle en ce moment, c'est que, pas plus que vous, je n'ai pu encore me résoudre à en prendre mon parti ; c'est que, devant ces chapelles fermées et ces collèges détruits, mon cœur cl'Évêque et de Français s'indigne, tout comme le jour où, suivi de l'élite de la population angevine, je traversai les boulevards de cette ville après avoir été le témoin attristé de scènes que je n'aurais pas crues possibles dans une nation civilisée et en plein xixc siècle. Ira-t-on plus loin encore? Après le clergé régulier, sera-ce le tour du clergé des paroisses et des catholiques eux-mêmes ? je l'ignore ; mais ce que je sais, c'est que nous sommes prêts à tout événement, c'est que nous proportionnerons la défense à l'attaque ; c'est que nous ne déposerons pas les armes que la loi nous met en mains avant d'avoir triomphé dans nos légitimes revendications ; et si tousles catholiques de France savent élever leur âme à la hauteur
du devoir, j'ai le ferme espoir qu'ils préserveront leur pays d'une persécution religieuse qui serait pour lui le plus grave des périls et la dernière des humiliations.
Reprenez donc avec une nouvelle ardeur vos œuvres de foi et de piété, de charité et de dévouement. A ceux qui vous diront : Retournez en arrière, vous répondrez : Nous marchons en avant. Reculer n'est ni français ni chrétien. Dieu bénira vos efforts; car vous travaillez pour la religion et pour la patrie, pour la France et pour l'Église.
LETTRE PASTORALE
SUR