LE 6 JANVIER
NOS TRÈS CIIERS FRÈRES
C'est avec un empressement tout particulier que nous vous invitons, cette année, à joindre vos supplications aux nôtres, pour appeler les lumières de l'Esprit-Saint sur les travaux du Sénat et de la Chambre des Députés. En toute circonstance, le secours de Dieu est nécessaire à ceux qui ont pour mission de traiter les affaires d'un pays. C'est pourquoi il a plu a la divine
Providence de donner à la prière une grande part dans le sort des empires ; là ou une politique purement humaine n'aperçoit que le jeu des événements, les calculs de l'intérêt, les ressorts de l'habileté ou les coups de la fortune, la religion voit des mains qui s'élèvent vers le ciel pour faire descendre sur la terre les bénédictions divines. Tel événement dont la science et le génie s'attribuent tout le succès, est dû peutêtre à la prière de quelques saintes âmes qui ont versé des larmes fécondes au pied des autels. Voilà ce que la foi enseigne à l'homme assez clairvoyant pour découvrir dans les choses de ce monde la main souveraine qui les dirige à son gré.
Toujours nécessaire, pour venir en aide à la faiblesse humaine, l'assistance divine est surtout indispensable, quand la religion elle-même se trouve directement intéressée aux débats d'une assemblée législative. Elles sont graves, assurément, Nos très chers Frères, les questions que vos représentants auront à résoudre dans l'ordre économique et matériel, afin de protéger par des mesures efficaces l'agriculture, l'industrie et le commerce, ces trois grandes sources de la
richesse publique. Il ne leur faudra pas moins de sagesse et de fermeté pour défendre le droit et l'honneur national dans les relations de la France avec les nations étrangères. Difficiles problèmes, qui suffiraient à eux seuls pour nous « faire élever nos regards vers les montagnes saintes d'où devra nous arriver le secours » : Levavi oculos meos in montes unde veniet auxilium mihi (1). Car l'expérience de ces dernières années ne nous a que trop montré combien la raison de l'homme abandonnée à elle-même est sujette à faillir. Mais à des éventualités si propres à inquiéter notre patriotisme, viennent s'ajouter pour nous des motifs de préoccupations encore plus légitimes. S'il faut en croire les bruits qui nous arrivent de divers côtés, les choses de l'Église et de la religion occuperaient une large place dans les délibérations qui vont s'ouvrir. Voilà pourquoi, le lo janvier prochain, tous les fidèles catholiques devront faire monter leurs prières vers le ciel, afin de conserver à notre patrie le premier et le plus grand de tous les biens, la paix religieuse.
(1) Ps. CXXI, 1.
Oui, Nos très chers Frères, la paix dos consciences est pour tout pays un intérêt de premier ordre. Rien ne trouble une nation à l'égal des querelles religieuses, par cela même que la religion est tout ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus intime et de plus profond. L'histoire est là pour témoigner à chaque page de ce fait incontestable. Or, parmi toutes les nations européennes, la France, instruite par de terribles leçons, a eu ce grand avantage qu'au début de ce siècle la question des rapports de l'Église avec l'État y a été résolue d'une manière satisfaisante et honorable pour tous. Par de sages tempéraments, qui répondaient à la véritable situation des hommes et des choses, la puissance ecclésiastique et la puissance civile ont posé, d'un commun accord, les bases d'une paix religieuse qui s'est prolongée pendant quatre-vingts ans, à travers les régimes politiques les' plus divers, sans avoir jamais reçu d'atteinte mortelle. Il y avait là, suivant l'expression du prophète, ce qui imprime aux grands actes le caractère de la durée : une paix fondée sur la justice, et le respect de ce qui est respec-
table : pax justitiœ et honor pietatis (1). Des conflits passagers ont pu s'élever depuis lors sur l'un ou l'autre point : de pareils différends sont inévitables en tout état de choses ; mais ce qui prouve la sagesse de ce pacte fondamental, c'est qu'il a survécu à toutes les révolutions qui ont bouleversé notre pays depuis le commencement de ce siècle. Quelle qu'ait été son origine ou sa tendance, chaque gouvernement y a vu l'une des conditions essentielles de la tranquillité publique ; et, par le fait, nous devons à cette convention solennelle la paix religieuse dont la France n'a cessé de jouir, à la différence d'autres nations qui, moins troublées que la nôtre dans l'ordre civil et politique, ont trouvé une source d'agitations là où le Concordat avait su mettre fin aux déchirements d'une lutte non moins funeste pour l'État que pour l'Église elle-même.
Aussi ne craignons-nous pas de le dire, Nos très chers Frères, cette paix religieuse, fruit du Concordat, a été pour la société française un bienfait inestimable. Si, en 1801, la question des
(1) BarucL, v. 4.
rapports entre la puissance ecclésiastique et la puissance civile n'avait pas été définitivement tranchée ; si, à nos divisions politiques, malheureusement trop réelles, étaient venues s'ajouter comme un nouvel élément de désunion, les querelles et les dissensions religieuses, pour aggraver, à chaque changement de régime, la situation du pays, qui peut dire où se serait arrêtée la désorganisation morale de la France? Précisément parce que la paix religieuse, elle du moins, était assurée par le Concordat, et que nos discordes civiles ne se compliquaient pas d'agitations d'un autre ordre, les révolutions trop fréquentes, hélas ! dont notre pays a été le théâtre depuis quatre-vingts ans n'ont pas eu toutes les conséquences funestes qu'on pouvait en redouter. Aucun esprit tant soit peu familier avec l'histoire contemporaine ne nous contredira sur ce point. Pourquoi donc détruire un accord qui nous a permis de traverser les périodes les plus critiques, sans y laisser ces forces morales qui sont la ressource suprême d'une nation ? Pourquoi déplacer les bornes établies par la sagesse de nos pères? Pourquoi remettre en question ce que l'Église et l'État
avaient résolu de concert après les terribles expériences du siècle dernier ? Pourquoi introduire dans notre pays déjà si divisé d'opinions un nouveau et redoutable ferment de discorde? Que des esprits téméraires, et n'ayant pas la responsabilité du pouvoir, se lancent de gaieté de cœur dans de telles entreprises, il n'y a guère lieu d'en être surpris ; mais nous aurions peine à comprendre qu'un homme d'État sérieux voulût troubler sans motif cette paix des consciences dont la France moderne a su jusqu'à nos jours apprécier le bienfait.
En tenant ce langage, qui est celui de la justice et de la modération, nous avons la certitude d'exprimer votre propre sentiment, Nos très chers Frères : vous voulez tous, comme nousmêmc, le maintien de la paix religieuse. Rien ne serait plus contraire à vos vœux que des innovations ayant pour but de troubler l'Église dans la situation qui lui a été faite par le Concordat passé entre le Saint-Siège et les pouvoirs publics. Tout en désirant, et avec raison, que chacune des deux puissances se renferme dans les limites de ses attributions, vous revendiquez, avec nous, pour vos prêtres, la pleine et
entière liberté de leur ministère, l'exercice de tous les droits attachés à leur mission, l'indemnité qui leur est due en compensation des biens dont le clergé a été dépouillé au profit de la nation vers la fin du siècle dernier, la jouissance et la libre disposition des édifices affectés au culte catholique et à l'habitation de ses ministres. Hors de là, vous ne verriez comme nous qu'injustice et oppression. Dieu veuille que vos sentiments et les nôtres soient partagés par tous ceux qui sont appelés à traiter les affaires du pays ! C'est ce que nous demanderons au Seigneur en chantant au pied de l'autel l'hymne sacré que l'Église nous met sur les lèvres en pareille circonstance. Nous lui demanderons d'écarter toute pensée hostile à la religion : Hostem repellas longius ; d'inspirer aux âmes l'amour de la paix : Pacemque clones protinus ; afin que l' Esprit-Saint, dirigeant les intelligences et les volontés, nous fasse éviter des fautes que les nations ont coutume d'expier par de longues années d'épreuves et de tristesses : Ductore sic te prœvio vitemus omne noxium!
LETTRE PASTORALE