RELATIVEMENT A
NOS TRÈS CHERS FRÈRES
Depuis notre entrée dans le diocèse que la divine Providence s'est plu à confier à notre sollicitude pastorale, nous n'avons cessé d'appeler votre attention sur vos devoirs concernant l'éducation chrétienne de vos enfants. Ces devoirs, nous les avons exposés dans notre lettre pastorale sur V Éducation, du 2 février 1872. Nous vous les avons rappelés dans notre lettre pastorale sur la Famille, du 2 février 1877. L'an
dernier, revenant sur ce grave sujet, nous vous montrions l'importance et la nécessité de Vinstruction religieuse dans notre lettre pastorale du 13 février 1881. II n'est pas de point de doctrine, vous le savez, sur lequel nous ayons insisté davantage, depuis douze ans, soit dans le cours de nos visites pastorales, soit à l'occasion des solennités scolaires auxquelles nous appelaient, à la fin de chaque année, les devoirs de notre charge. Partout, et en toute circonstance nous vous avons dit :
Si nous insistons auprès de vous, afin qu'il ne reste plus dans notre diocèse un seul enfant qui ne participe au bienfait de l'instruction, nous sommes aussi en droit de demander que vos écoles demeurent ce qu'elles sont, de véritables foyers d'éducation où la religion et la morale marchent de front avec les connaissances utiles à la vie. Ce sont là de ces choses qu'il est impossible de scinder, pas plus qu'on ne saurait isoler le cœur de l'intelligence, ni séparer la foi en Dieu du respect de soi-même et de la justice ou de la charité envers autrui. Tout se lie et s'enchaîne dans l'ordre de la vérité et du devoir. On ne divise point l'âme humaine : ou l'ensei-
gnement glissera sur elle, impuissant et stérile, ou il l'embrassera tout entière. L'homme agit comme il pense ; et le mot de Bossuet restera toujours vrai : le bien croire est le fondement du bien faire. C'est pourquoi toute tentative de séparer ce que Dieu et la nature ont uni, nous trouvera décidé à la combattre avec toute l'énergie dont nous sommes capable. Car vos enfants sont aussi les nôtres. En nous marquant du sceau de la paternité spirituelle, Dieu nous a donné pour eux des entrailles de père. Ah ! l'on ne sait pas ce qui se passe dans le cœur d'un Évêque, quelle émotion poignante s'empare de lui quand on en vient à menacer l'âme de cet enfant dont Dieu lui a confié la garde, et qu'il entend des voix ricaner et dire, comme cette femme qui n'était pas la vraie mère, devant le tribunal du roi de Juda : nec mihi, nec tibi sit, sed dividatur, « qu'il ne soit ni à vous ni à nous, mais qu'on le partage ! » Non, ne le partagez pas, car ce serait la mort : laissez-le tout entier à Dieu qui est son père, et à l'Église qui est sa mère, hœc est mater ejus (1)....
(1) 3» livre des Rois, III, 27.
Ce langage, nous avons eu occasion de le tenir dans les conseils de la nation, comme nous vous le faisions entendre à vous-mêmes. Nous n'avons pas à le modifier aujourd'hui, car les principes ne changent pas. Mais, dans la situation nouvelle où vous allez vous trouver, par suite du régime scolaire que l'on se propose d'introduire en France, nous avons le devoir d'éclairer vos consciences, en vous traçant une ligne de conduite ferme et sûre. Ce devoir est en même temps pour nous un droit reconnu par les lois divines et humaines ; et nous ne saurions nous y soustraire sans trahir les obligations essentielles de notre charge.
En donnant naissance à vos enfants, vous avez contracté envers eux une obligation dont rien ne saurait vous affranchir, celle de les élever conformément à la loi de Dieu. Devenus chrétiens par le baptême, ils ont droit à tout ce qui leur est nécessaire pour conserver le premier et le plus précieux de tous les biens, la foi.
A vous, Nos très chers Frères, de leur apprendre dès le bas âge leurs devoirs envers Dieu, pour les préparer de la sorte aux enseignements qu'ils recevront à l'église. Mais bien que la première part vous revienne à vous-mêmes dans l'éducation chrétienne de vos enfants, vous n'avez pour la plupart ni le temps ni les ressources nécessaires pour suffire à une tâche qui demande une application de tous les moments. C'est pourquoi il est dans la nature des choses et dans les nécessités de la société humaine que la famille puisse appeler à son aide un enseignement qui complète le sien ; et cet enseignement est celui de l'école. Mais ce qui résulte de l'essence même et du rapport de ces deux institutions, c'est que, pour remplir son véritable but , pour conserver son caractère propre et normal, l'école ne saurait être que la continuation et le prolongement delà famille.
Ceux qui vous remplacent auprès de vos enfants, dans la charge de les instruire et de les élever, ne sont en effet, et à vrai dire, que vos auxiliaires et vos suppléants; c'est à défaut de vous-mêmes, en votre lieu et place, quils remplissent leur ministère. Vous avez par consé-
quent le droit d'exiger d'eux que, loin de détruire votre œuvre, ils la développent en la fortifiant. Car ces enfants confiés à leurs soins, c'est le sang de vos veines, c'est l'âme de votre vie, c'est vous-mêmes. Il vous appartient de veiller à ce que rien ne vienne troubler leur foi, ni affaiblir les principes qu'ils ont sucés pour ainsi dire avec le lait de leur mère. Cette prière du Seigneur que vous aviez fait monter à leurs lèvres comme le premier cri de leur âme, il faut que vos enfants la retrouvent à l'école et dans la bouche du maître. Toujours ils devront avoir sous les yeux, comme un modèle pour leurs études et une bénédiction, l'image de Celui qui disait : « Laissez les petits enfants venir à moi. » Ce livre à la foi sublime et populaire qui apprend à l'homme d'où il vient, où il va et par où il doit marcher, cet abrégé de la doctrine où l'Église a résumé tout ce qu'il faut croire, pratiquer et aimer, cette Bible de l'enfance qui s'appelle le catéchisme devra être leur premier manuel. Bref, à des familles chrétiennes conviennent des écoles chrétiennes comme elles, des fctyers d'éducation où le rôle de la religion ne se borne point à paraître de temps à autre
comme un hôte toléré ou subi, mais qui se pénètrent de ses enseignements et s'imprègnent de son esprit.
Voilà l'école chrétienne, telle que nous la souhaiterions partout. Si donc, en place d'une pareille éducation, vos enfants trouvaientquelque part un enseignement contraire à leur foi, votre devoir serait tout tracé. A aucun prix, et sous aucun prétexte, vous ne pourriez les envoyer dans une école où l'instituteur se permettrait une attaque soit directe, soit indirecte contre les dogmes de la religion ou les institutions de l'Église. Dans ce cas, il n'y a pas de considération humaine, il n'y a pas de persécution qui doive vous faire reculer devant l'accomplissement d'un devoir certain. Il est interdit aux pères et aux mères de famille, sous peine de mettre en péril leur salut éternel, d'envoyer leurs enfants dans une école irréligieuse. Là-dessus il ne saurait y avoir le moindre doute ni la moindre hésitation.
Assurément, Nos très chers Frères, ce n'est pas à la légère et sans motif suffisant qu'il faudrait accepter les accusations portées contre l'enseignement d'un maître. Mais quand le
caractère irréligieux de cet enseignement est dûment constaté par le témoignage de personnes graves et dignes de foi, qu'il s'est fait autour de lui une sorte de notoriété publique, et cela est presque inévitable en pareil cas, alors l'abstention s'impose à vous en vertu d'un principe supérieur à toute autre considération : ce principe, c'est la conservation de la foi de vos enfants. Dans de telles circonstances, vous aimerez à prendre conseil auprès du pasteur de vos âmes ; car, à défaut d'une délégation de la loi civile, le prêtre qui a charge d'âmes n'en conserve pas moins le droit inhérent à son ministère de suivre d'un œil vigilant tout enseignement qui se donne dans sa paroisse, pour en signaler au besoin les dangers et pour mettre les familles en garde contre les conséquences funestes qui pourraient en résulter. Il va sans dire qu'avec l'esprit de sagesse qui les anime, nos prêtres ne manqueront jamais de tenir leur Évêque au courant de leurs inquiétudes et de leurs préoccupations. Mais quand, toutes ces précautions prises, il ne restera plus aucun doute sur le caractère irréligieux d'un enseignement scolaire, ce sera pour vous une obligation indispensable de retirer vos
enfants d'une école où leur foi serait en péril. Placés devant de telles extrémités, vous devrez vous souvenir de cette maxime des apôtres : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes » Obedire oportet Deo magis quam hominibus (1).
C'est le devoir strict et rigoureux des parents chrétiens d'éloigner leurs enfants de l'école irréligieuse, de celle où il se donnerait un enseignement qui serait de nature à blesser la foi. Telle est la première règle de conduite que nous avions à vous tracer, Nos très chers Frères. Mais, nous dit-on, Técole publique sera neutre, c'est-à-dire qu'elle ne devra être ni religieuse ni irréligieuse. Là-dessus nous ne pouvons que répéter ce que nous avons dit ailleurs : Jusqu'à ce que l'expérience en ait décidé autrement, cette neutralité nous semble très difficile à garder. No pas parler de Dieu à l'enfant pendant sept ans, alors qu'on l'instruit six
<1) Actes des Apôtres, v, -2'.»
heures par jour, n'est-ce pas lui faire accroire positivement que Dieu n'existe pas, ou qu'on n'a nul besoin de s'occuper de lui? Expliquer à l'enfant les devoirs de l'homme envers luimême et envers ses semblables, et garder le silence sur les devoirs de l'homme envers Dieu, n'est-ce pas lui insinuer à tout le moins que ces devoirs n'existent pas ou qu'ils n'ont aucune importance? Taire le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa doctrine, sa vie, ses œuvres, dans une école d'enfants chrétiens, qui l'invoquent matin et soir, qui vont faire leur première communion ou qui viennent de la faire, est-ce bien se renfermer à leur égard dans une véritable neutralité? N'est-ce pas au contraire agir puissamment sur l'esprit de l'enfant, et lui faire croire que le Christ n'est pas Dieu, puisque le maître ne daigne pas s'occuper de lui? On ne cantonne pas la religion dans un coin de l'âme ; elle n'est rien, ou, comme le disait Bossuet, elle est le tout de l'homme...
Nous ne voulons pas insister davantage sur ce point, ayant eu l'occasion de le développer à tant de reprises différentes. Ce que nous venons de dire suffit pour vous montrer que la neutralité
de l'enseignement scolaire, en matière de religion, constitue pour la foi de vos enfants un danger réel ; et dès lors nous sommes en droit de vous tracer à cet égard une deuxième règle de conduite :
Partout où, en face de l'école neutre en matière de religion, vous aurez le moyen d'envoyer vos enfants à une école chrétienne, dans laquelle l'instruction et l'éducation religieuses tiennent la première place, ce sera pour vous un devoir de conscience de préférer l'école chrétienne à l'école neutre. Vous assumeriez une grave responsabilité en confiant vos enfants à une institution où il ne serait plus permis de donner l'enseignement religieux, tandis qu'il vous serait possible de les placer dans un établissement où ils recevraient l'éducation chrétienne.
Mais, sous ce rapport, nous avons à notre tour, un devoir à remplir envers vous, celui de vous faciliter l'accès des écoles chrétiennes, en les multipliant dans la mesure de nos forces. C'est à obtenir ce résultat que vont tendre plus particulièrement nos efforts; et nous comptons sur le concours de tous nos fidèles diocésains pour nous aider à soutenir nos écoles libres et à en
créer de nouvelles, partout où nos ressources nous le permettront. Un comité composé des hommes les plus considérables du département s'occupera, sous notre direction, du fonctionnement d'une œuvre qui va devenir désormais la plus utile et la plus importante de toutes.
Les congrégations religieuses enseignantes sont Tune des gloires du diocèse d'Angers. Saint-Charles, Sainte-Marie-de-la-Forêt, la Salle de Vihiers, Sainte-Anne, La Pommeraye, Torfou, pour ne parler que des associations dont les maisons-mères sont au milieu de nous, voilà autant de noms que les pères et les mères de famille ont appris depuis longtemps à respecter et à bénir. Plusieurs générations ont été élevées dans les écoles dirigées par ces communautés religieuses avec autant de sagesse que de dévouement. D'autre part, les Frères des Écoles chrétiennes, les Frères de Saint-Gabriel, les Frères de Lamennais, les Frères de Sainte-Croix se sont acquis des titres à la reconnaissance de
tous par les services qu'ils n'ont cessé de rendre dans l'enseignement primaire. En présence de la situation qui pourra leur être faite, devionsnous leur conseiller de se retirer à l'instant même des écoles publiques? Assurément non. Nous leur avons dit au contraire : Restez à votre poste dans l'intérêt de la religion et de la patrie, tant que vous pourrez faire un bien réel aux enfants confiés à vos soins, et que l'on ne vous demandera rien de contraire à votre conscience. Sans nul doute, les règles de votre institut et vos devoirs d'état vous obligent à donner l'instruction et l'éducation chrétiennes dans la mesure de vos forces ; et nous avons la certitude que vous n'y faillirez pas. Si, pendant les heures de classe réglementaires et dans le local même de l'école publique, votre rôle d'instituteur chrétien se trouvait considérablement diminué, rien ne vous interdirait de le remplir d'une manière plus complète et plus efficace en dehors de votre mandat officiel. En y apportant autant de zèle que de discrétion, vous sauriez concilier • avec des exigences regrettables les obligations qui résultent pour vous de votre vocation à la vie religieuse. Mais vous devez à l'Église, vous
devez aux familles dont vous possédez la confiance, vous devez à la patrie que vous servez avec une entière fidélité, de ne pas abandonner la mission qui vous a été confiée. Le jour où par suite de mesures que nous ne voulons pas prévoir, il vous deviendrait impossible de faire aucun bien dans les écoles publiques, le jour où, par exemple, l'on y introduirait des livres notoirement hostiles à la religion, notre langage changerait avec notre attitude ; et alors viendrait pour vous aussi le moment de vous souvenir « qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Après avoir tout fait pour éloigner ce moment, vos supérieurs ecclésiastiques seraient les premiers à vous conseiller une résistance devenue un devoir.
Un jour, dit le saint Évangile, Notre-Seigneur Jésus-Christ, appelant un petit enfant, le plaça au milieu de ses disciples en leur disant : « Quiconque reçoit ^in enfant comme celui-ci, c'est moi-même qu'il reçoit. Mais celui qui scandalise un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attachât au cou une meule de moulin et qu'on le jetât au fond de la mer. » (S. Matthieu, XVIII, 1-6.)
Puissent ces solennelles paroles retentir au fond de tous les cœurs, pour l'instruction des pères et des mères de famille, des maîtres de l'enfance chrétienne, de tous ceux qui ont reçu de Dieu et des hommes la charge de travailler à la grande œuvre de l'éducation !
DISCOURS
PRONONCE
A LA DISTRIBUTION DES PRIX