RAPPORTS DE LA RELIGION ET DE LA SCIENCE
Messeigneurs, Messieurs,
Vous voici arrivés au terme de vos travaux. Le deuxième Congrès scientifique international des catholiques a rempli sa tâche ; et si j'en juge par le nombre et l'importance des questions soumises à son examen, j'ose dire qu'il aura sa place marquée dans l'histoire de notre temps. Il n'est guère de problème agité de nos jours, dans l'ordre scientifique, que vous n'ayez abordé
et discuté avec autant de compétence que de largeur d'esprit. Loin de moi la prétention de vouloir résumer en ce moment tout le travail de ces six jours si bien employés : le compte rendu en sera livré au public, comme il l'a été pour le premier Congrès, en deux volumes qui forment déjà un répertoire des plus riches pour l'apologétique chrétienne. Mais ce que je tiens à constater dès maintenant, c'est que vous avez su concilier admirablement les droits et les devoirs de la science.
Mon grand grief, Messieurs, contre le temps où nous vivons, c'est que l'athéisme et le matérialisme, ces deux défaillances suprêmes de l'esprit humain, ces deux marques effrayantes de la dépression intellectuelle, sont venues y faire leur réapparition. Or, je n'hésite pas à le dire, c'est une profonde humiliation, pour notre époque, que l'idée de Dieu ait pu y être remise en question, comme au temps des sophistes combattus par Socrate. Car la négation de Dieu n'est qu'un signe de faiblesse extrême et d'abaissement. Quand un esprit ne se sent pas capable de porter dans son sein la grande idée de l'infini, qu'il ne sait plus s'élancer par delà les bornes
du relatif et du créé pour atteindre à l'incréé et à l'absolu, il se rapetisse et se découronne luimême ; et lorsqu'une science croit n'avoir plus à compter qu'avec des phénomènes et des faits sensibles, sans qu'elle éprouve le besoin de remonter des effets aux causes et des causes secondes à la cause première, ce n'est plus qu'une science tronquée, mutilée, qui s'interdit tout élan et toute perspective. Car c'est la grandeur de l'intelligence humaine de ne pouvoir faire un pas dans un ordre de choses quelconque, sans que l'idée de Dieu se présente à elle comme le fondement qui en supporte les assises et la lumière qui en éclaire le faîte.
On ne veut plus, dil-on, de métaphysique; l'on n'a que faire des choses suprasensibles. Mais, Messieurs, sans compter que ceux qui parlent ainsi appliquent à tout instant, bon gré mal gré, les idées métaphysiques, condition indispensable de toute opération intellectuelle, c'est la dignité de notre nature que ces hautes questions la préoccupent et la remuent jusque dans ses dernières profondeurs. Si l'homme porte au front la marque de sa supériorité, c'est parce qu'il perce du regard de l'àme ce rideau
de matière qui l'enveloppe, qu'il sent palpiter sous ce vêtement d'atomes un esprit immortel, et que toutes les réalités du monde ne sauraient épuiser la capacité de son intelligence ni celle de son cœur. Voilà pourquoi Aristote a pu dire que l'homme est naturellement religieux ; et c'est la plus haute partie de nous-mêmes qui se soulève à la pensée que tout serait dit sur notre avenir, du moment que cette fragile enveloppe serait venue tomber en poudre, et qu'on aurait jeté quelques pelletées de terre sur un peu de matière décomposée.
C'est donc manquer au premier des devoirs de la science, que de rompre ainsi avec la foi des siècles et la conscience universelle du genre humain ; que d'imaginer arbitrairement, à rencontre du bon sens et de la logique, un être moral sans liberté, des devoirs sans responsabilité personnelle, un code de lois sans législateur, une conscience sans juge, un ensemble de mouvements sans premier moteur, une série d'effets sans cause première, un relatif sans absolu, un monde et une humanité sans Dieu.
Ce n'est pas la science que nous avons à redouter; nous, chrétiens, nous n'avons peur
que de l'ignorance. Je sais, Messieurs, que vous avez sagement écarté la théologie proprement dite, qui fait l'objet des conciles et des synodes, pour vous placer sur le terrain des sciences purement humaines. Nous ne pouvons pourtant pas oublier le nom de saint Thomas : « Toutes les choses qui ont Dieu pour auteur sont ordonnées les unes par rapport aux autres et toutes par rapport à Dieu. » Quœcumque sunt a Deo ordinem habent ad invicem et ad ipsum Deum (1) ! Étudier les œuvres du Créateur, c'est étudier le Créateur lui-même dans les manifestations de sa puissance, de sa sagesse et de sa bonté. Quel est l'objet des sciences naturelles, sinon de mieux nous faire connaître cet immense poème de la création où resplendissent les perfections divines ? Qu'est-ce que les idées de nombre et de grandeur, ces idées nécessaires et invariables, sur lesquelles opèrent les sciences mathématiques, sinon le reflet du Verbe divin dans l'intelligence humaine? Quand les sciences physiques et chimiques viennent s'appliquer à l'industrie, à l'agriculture
(1) I, question XLVIII, article 3.
et aux arts, pour le bien-être de la société humaine, elles ne font que raconter la gloire de Dieu en montrant ce que la main du Tout- Puissant a déposé de ressources dans les forces et les éléments de la nature.
A chaque découverte, à chaque invention nouvelle, le dogme de la providence s'illumine d'une clarté plus vive ; c'est un coin de la vérité qui se dévoile, une limite de l'inconnu qui se recule, une page qui vient s'ajouter à l'histoire des révélations divines. Aussi, nous ne saurions trop le répéter, loin d'être hostile ou même indifférente au progrès des sciences, la religion ne peut qu'y applaudir; elle trouve dans leur concours une force pour son propre enseignement. Ces voix réunies pour célébrer le Verbe par qui toutes choses ont été faites, forment un magnifique prélude à l'hymne d'adoration et d'actions de grâces qu'elle chante elle-même à la gloire du Verbe incarné.
Tel est l'esprit qui n'a cessé d'animer ce Congrès, où l'on a vu les droits et les devoirs de la science se concilier dans une harmonie si parfaite. Je vous en félicite, Messieurs, et vous en remercie du fond du cœur. Je vous remer-
cie, pour ma part, de m'avoir offert ce beau, cet émouvant spectacle de savants venus de divers points de la France et de l'étranger, pour se rencontrer dans la vérité et dans la charité. En vous disant adieu, ou plutôt au revoir, laissez-moi exprimer ce souhait que, dans quelques années d'ici, un nouveau Congrès, encore plus nombreux que celui-ci, s'il est possible, vienne reprendre et continuer cette grande et belle œuvre dans l'intérêt de la science, pour le bien de l'Église et pour l'honneur des nations chrétiennes.
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PRONONCEE
A LA XXe ASSEMBLÉE DES CATHOLIQUES