‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 4)Chapitre 22 sur 84 · LE 29 AVRIL · texte numérisé non relu

LE 29 AVRIL

Messieurs,

Ainsi que vous le disait tout à l'heure l'excellent M. Keller, les éminents organisateurs de l'Assemblée des Catholiques ont bien voulu me permettre de vous exposer, ce soir, en très peu de mots, l'idée générale de la Société catholique d'économie politique et sociale que nous avons fondée, il y a quelques mois, et qui compte déjà un grand nombre d'adhérents parmi les hommes les plus considérables du pays.

Nous avions pensé qu'il était d'une importance extrême de rechercher, à la lumière de la théologie morale, du droit et de la science écono-

mique, les bases scientifiques sur lesquelles les catholiques doivent se placer, en face de la question ouvrière ou sociale; car, dès qu'il s'agit de science ou de doctrine, j'estime que la place des catholiques doit être au premier rang. Et de même que naguère, ainsi qu'on vous le rappelait tout à l'heure, ils se réunissaient en un Congrès scientifique, ici même, pour y traiter les plus hautes questions qui agitent le monde de la pensée, ainsi convient-il que les problèmes qui divisent le monde du travail ne se résolvent pas en dehors d'eux et sans eux.

Voilà dans quel but nous avons fondé la Société catholique d'économie politique et sociale ; non pas, Messieurs, que nous nous flattions de pouvoir trouver, avec les ressources de la science, du raisonnement, de l'expérience, et en dehors de la religion proprement dite, une solution satisfaisante de ce qu'on appelle la question ouvrière ; et même, j'ose ajouter, avant d'être une question économique, la question ouvrière est, au fond et par-dessus tout, une question religieuse et morale.

Tout change de face, tout prend un autre aspect, suivant que l'on envisage la vie présente

comme le terme de la destinée humaine, ou bien comme une préparation à une vie éternelle qu'il dépend de chacun de nous de rendre infiniment heureuse. Si, comme l'athéisme contemporain voudrait le faire accroire à l'ouvrier, rien ne survit à l'homme; si tout est dit sur son avenir le jour où son corps est tombé en poussière et qu'on a jeté quelques pelletées de terre sur un peu de matière décomposée, alors il ne s'agit plus, pour chacun, que de se procurer ici-bas, par tous les moyens quelconques, la plus grande somme de jouissances possible. Alors, plus de modération dans les plaisirs, plus de frein aux passions, plus de barrières contre le vice : l'intérêt et le plaisir deviennent l'unique loi de ce monde. Peu importe une réduction d'une ou deux heures de travail par jour, une augmentation de salaire de quelques centimes, pour qui n'espère rien au-delà de cette vie : ce n'est pas là ce qui calmera les revendications de l'ouvrier devenu matérialiste et athée. Pour lui, la riciiesse, bien entendu la richesse d"autrui, n'en restera pas moins une injustice, l'inégalité des conditions un scandale, et les supériorités sociales autant d'obstacles qu"il faudra détruire à tout

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prix, le jour où il sera devenu le nombre et la force. Ne nous faisons, à cet égard, aucune illusion : malgré nos théories et tous nos raisonnements, devant les ligues qui se forment et les manifestations qui se préparent, Tidée religieuse une fois arrachée du cœur des masses ouvrières pour y faire place au vide des croyances et au néant des convictions, c'est la révolte ouverte contre Tordre providentiel, c'est la haine des classes, c'est la guerre sociale en perspective, c'est le recul vers la barbarie et la fin de la civilisation chrétienne.

La lutte est donc, à vrai dire, entre la religion et le socialisme, cette grande menace des temps modernes. Mais enfin, il n'en est pas moins vrai que, en matière économique, il y a des principes dont l'application sage et rationnelle pourrait servir grandement à procurer la paix sociale. Ce sont ces principes que notre société voudrait dégager et mettre en relief, au milieu du pêlemêle des opinions contradictoires; d'une part, pour déterminer plus nettement les devoirs de la justice et de la charité dans l'état de choses actuel, et, d'autre part, pour éviter de prêter des armes au socialisme, tout en voulant le com-

battre. Évidemment, Messieurs, il y a là un double écueil également à éviter, car rien n'est plus nuisible que le sacrifice même partiel de la vérité, dans un sens ou dans un autre.

Il est incontestable, sans parler d'autres causes qu'il serait trop long d'énumérer, que le développement considérable de la grande industrie et l'emploi plus fréquent, plus général, d'agents mécaniques ont singulièrement modifié les conditions du travail industriel, et, par suite, la situation générale de la classe ouvrière. Sans vouloir prononcer ce mot de « révolution sociale », que l'on répète beaucoup trop volontiers, en y attachant des sens très différents, nous sommes pourtant obligés de dire que nous traversons une nouvelle période dans l'histoire économique du monde.

Je pourrais, du moins dans Tordre commercial, chercher un précédent à des perturbations aussi profondes, dans les temps qui ont suivi la découverte du Nouveau-Monde et les premiers établissements de crédit, en Europe; mais j'aime mieux dire qu'il m'apparaît là quelque chose d'analogue aux faits et aux événements qui, au xiii^ et au XIV® siècles, ont amené la constitution des corpo-

rations d'arts et métiers. Ce fut, à cette époque-là, une révolution profonde, plus profonde que nous ne le pensons, dans l'état des classes ouvrières, en France et dans le reste de l'Europe.

Faut-il s'étonner qu'un mouvement tout aussi général se produise de nos jours, où la Révolution française, pour avoir détruit toute l'organisation sociale du passé, et même avoir voulu interdire, pour l'avenir, la liberté d'association, a ouvert les portes toutes grandes à la question ouvrière ?

Eh bien. Messieurs, de cette situation, nouvelle à beaucoup d'égards, il faut bien le dire, a surgi une foule de questions qui méritent toute notre attention : rétablissement du droit d'association pour les différentes catégories de travailleurs; fondation de caisses de prévoyance, de secours, de retraites, assurances contre les accidents du travail, etc., etc.

Il y a là tout un monde de problèmes soulevés, pour la classe ouvrière, par cet abandon à peu près complet où l'avait laissée la Révolution française. C'est l'honneur du temps actuel, je n'hésite pas à le dire, que tout le monde, ou à peu près, soit décidé à revenir là-dessus et que

ces questions ne laissent plus personne indifférent, quoi qu'en disent les socialistes avec une injustice révoltante. On les agite, au contraire, avec une louable ardeur dans les Parlements et dans la presse, au sein des congrès politiques, des conférences internationales , des sociétés savantes. Améliorer le sort des travailleurs, organiser ou, pour parler plus justement, réorganiser leurs conditions d'existence , c'est une pensée qui réunit, (^ans de communs efforts, les gouvernements et les peuples. Il y a là, pour ainsi dire, le mot d'ordre de la fm du xix" siècle ; et si quelque chose pouvait nous consoler des misères morales de notre temps, ce serait assurément de voir un mouvement aussi généreux se prolonger d'une extrémité de la terre à l'autre.

Mais, Messieurs, comment résoudre ces problèmes, si ce n'est à la lumière de la théologie morale, du droit et des vrais principes de la science économique? Comment les résoudre de manière à concilier la liberté individuelle et la liberté d'association avec une intervention des pouvoirs publics juste et raisonnable? Gomment les résoudre sans s'exposer à faire, à l'instant même, de l'État moderne, le banquier universel.

le caissier universel, l'assureur universel, l'organisateur et le réglementa teur universel du monde du travail, c'est-à-dire sans mettre dans ses mains et sans livrer aux caprices d'une majorité quelconque toute la vie économique du pays?

Là est, pour nous, la question, et c'est pour la traiter dans ses divers éléments que nous avons fondé cette société d'études et de recherches, non pas d'œuvres ni d'action, mais, je le répète, d'études et de recherches, qui a pour titre « Société catholique d'économie politique et sociale ». Car, nous le disons hautement, nous avons peur du socialisme d'État plus que de tout autre ; à nos yeux, c'est le pire de tous.

Que l'État intervienne dans le monde du travail pour la protection des droits de chacun, pour la répression des abus manifestement contraires à la loi divine et morale, rien de mieux ; que l'État donne l'exemple de la réglementation du travail dans les industries qui relèvent de lui, fort bien ; c'est son rôle, sa fonction ; mais, pour le reste, dévouement et liberté, cela nous suffit : liberté du travail sans entrave pour personne ; liberté de l'association avec toutes ses conséquences légitimes ; liberté

de l'associalion entre les patrons et les ouvriers, ce qui est la meilleure forme de l'association ; liberté, pour les œuvres ouvrières qui ont fait preuve de force et de vie, d'avoir la personnalité civile et un patrimoine corporatif; liberté de faire des fondations en leur faveur, des fondalions soit mobilières soit immobilières, car, sans cela, rien ne peut se faire de sérieux et d'efficace ; enfin, liberté pour les catholiques, liberté pour l'Église, de fonder des institutions de prévoyance et de secours, hospices, asiles, refuges, maisons de retraite, dotés et pourvus par elle ; liberté de mettre au service des travailleurs ses admirables milices du dévouement et de la charité : c'est dans cet ordre d'idées que nous chercherions plus volontiers la solution du problème, sans recourir aux formules décevantes et dangereuses du socialisme d'État.

Et cette solution nous agrée d'autant plus, Messieurs, que, bien loin d'être la résultante d'importations étrangères, elle répond davantage à nos traditions catholiques et françaises. Que, parmi les nations protestantes où l'égoïsme a si peu de contrepoids, où l'inutilité des bonnes œuvres pour le salut n'a été prêchée qu'avec

trop de succès, depuis la prétendue Réforme, dont c'est un des points principaux ; que le socialisme d'État, avec tout son cortège d'impératifs catégoriques et tout son réseau d'institutions obligatoires, y ait été réputé utile et même nécessaire, pour suppléer au défaut d'expansion charitable, à la faiblesse et à l'indigence de l'initiative privée, cela se conçoit du reste. Mais une nation catholique telle que la nôtre, qui est comme pétrie de bienfaisance et de générosité, n'a pas besoin de demander à l'État qu'il se substitue aux actions collectives ou personnelles ; et pourvu qu'elle obtienne des pouvoirs publics la protection des droits de chacun et la répression d'abus manifestement contraires à la loi divine et morale, cette nation peut trouver en ellemême, dans son génie, dans ses ressources, et plus encore, dans sa foi et dans son cœur, de quoi faire triompher les trois mots qui forment la devise de notre Société catholique d'économie politique et sociale : « Justice, charité, liberté. »

DE

MONSEIGNEUR SÉBAUX

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