AUX CARMÉLITES D'ANGERS ET DE CHOLET
A l'occasion du
Mes chères Filles,
11 y a neuf ans, nous célébrions le troisième centenaire de sainte Thérèse, votre illustre fondatrice. A cette occasion , nous vous avons adressé une lettre pastorale pour glorifier de notre mieux cette admirable servante de Dieu, en retraçant la mission qu'il lui a été donné de remplir au xvf siècle par ses travaux comme par sa doctrine, et en vous rappelant à vousmêmes le but de votre institut et l'esprit qui
doit l'animer, suivant cette maxime du Sage : ne dimitfas legem matris tu<e (1).
Mais le nom de sainte Thérèse est inséparable d'un autre nom étroitement uni au sien dans la gloire d'une œuvre commune On ne saurait, en effet, toucher à la mémoire de la Vierge d'Avila, sans se reporter en même temps vers celui qui fut son premier disciple et son coadjuteur dans la réformation du Carmel. et dont elle-même a pu dire qie c c'était un homme tout céleste et divin, l'une des âmes les plus pures et les plus saintes qui fussent dans l'Église de Dieu (2). » Voilà pourquoi, après le jubilé trois fois séculaire de sainte Thérèse, mère et maîtresse de la famille des Carmes déchaussés. Notre Saint Père le Pape a pensé que le moment était venu de solenniser celui du second fondateur de Tordre, saint Jean de la Croix. Et certes, il méritait un honneur aussi insigne, ce « sublime contemplatif (3) ^, comme l'appelait Bossuet, ce glorieux émule de saint Denys l'Aréopagite, auquel on l'a si souvent comparé, ce héros de la pénitence et
(1) Prov. I, 8. — Œuvre$ patlorales et oratoires, t. VIII. \i, Lettre à la vénérable mère Anne de Jésus, (3) Instructions sur les états d'oraison, L VII.
du sacrifice, dont les écrits sont le miroir de sa vie, et qui, fidèle à sa maxime : pati et contemni, « souffrir et être méprisé pour le Christ », apparaît au premier rang des disciples de la Croix, dont il porte le nom, comme il mérite de prendre place parmi les plus grands théologiens mystiques qui aient paru dans la suite des siècles.
Célébrer le centenaire d'un théologien mystique au XIX® siècle, alors que le matérialisme et le sensualisme travaillent de toutes parts à étouffer la vie de l'esprit, quel contraste ! N'est-ce pas vouloir proposer à l'admiration de nos contemporains un ordre de choses dont la plupart d'entre eux ont perdu jusqu'à la notion même? Et cependant, avec la profondeur de coup d'œil que donne Fesprit de foi, le Souverain-Pontife ne craint pas d'estimer que ces fêtes séculaires ne seront pas sans fruit pour l'universalité des fidèles (1). Sans parler des faveurs spirituelles qui peuvent échoir à chacun en ces jours d'indulgences, n'y a-t-il pas, dans le simple contact de telles vies et dans les hautes leçons qu'elles
(1) Décret du 4 mars 1891.
renferment, de quoi élever les âmes? Oui, sans doute, il n'y a de nos jours que trop d'hommes absorbés dans le monde des sens, et pour lesquels les écrits de nos grands mystiques sont devenus lettre morte ; mais, au milieu de ces abaissements, comment ne pas constater aussi de généreux etïorts pour remonter au-dessus de soimême, des élans sincères vers les réalités d'un ordre supérieur? On a tellement prêché le culte de la matière, et pour le malheur de tant d'hommes, que, par un retour inévitable, la vie spirituelle, avec ses grandeurs et ses attraits, a repris son empire sur des âmes fatiguées et déçues. Cette vulgarité et ce terre à terre, auxquels les positivistes voudraient réduire le sentiment et la pensée, ne suffisent plus à ceux-là même qui se sont le plus éloignés de la doctrine chrétienne. Il y a chez beaucoup d'entre eux une aspiration irrésistible vers quelque chose de plus élevé, et comme un besoin du divin et du surnaturel dont ils ne se rendent pas bien compte, mais qui n'en éclate pas moins dans leurs paroles comme dans leurs actes. Ah ! que ce réveil des âmes serait plus complet, que ce sursum corda
retentirait avec plus de force, si l'on voulait apprendre, à l'école des saints, en quoi consiste la vraie grandeur morale, et chercher comme eux, dans l'union parfaite avec Dieu, les lumières et les joies dont saint Jean de la Croix a été le sublime interprète et le chantre inspiré.
Mais c'est à vous surtout, Mes Chères Filles, que s'adressent ces souvenirs et ces enseignements. Les cloîtres sont les grandes écoles de la vie mystique. Là, on en comprend mieux le langage ; on en suit plus fidèlement les traditions. Là, se conservent, pour être constamment mises en pratique, ces doctrines si élevées auprès desquelles les théories les plus en faveur dans le monde semblent basses et grossières. Là, les âmes montent vers Dieu, portées sur les ailes de la contemplation, sans qu'une attache déréglée aux choses de la terre vienne mettre obstacle à ces libres et joyeuses envolées. C'est donc au milieu de vous, dans vos monastères et vos chapelles, que le séraphique auteur de la Montée du Carmel devra recevoir, comme une marque éclatante de reconnaissance et de piété filiale, les hommages d'une famille heureuse et fière
d'honorer une telle mémoire. Puisse le prochain jubilé devenir, pour tout l'ordre illustré par ce grand maître de la vie spirituelle, un temps de grâces et de bénédictions !
C'est un grand honneur pour l'Espagne d'avoir produit au xvi" siècle, à côté des Suarez, des Tolet, des Vasquez, de ces illustres représentants de la théologie dogmatique et morale, une élite incomparable d'écrivains mystiques. Si le génie de la nation, naturellement austère et méditatif, la portait d'elle-même à creuser les choses de l'esprit, sa longue croisade contre les Maures, ennemis de l'Évangile, en retrempant sa vigueur, lui avait valu un redoublement de sève et de vitalité chrétiennes. C'était la juste récompense de tant de sacrifices accomplis pour la conservation de sa foi. Tandis que les autres nations de l'Europe s'épuisaient dans les divisions intestines fomentées par le protestantime, l'Espagne, tranquille et fière de son unité religieuse, assistait à un merveilleux épanouissement de doc-
trine et de sainteté. Ses Universités étaient devenues des foyers de science ; ses monastères et ses cloîtres, des écoles sans rivales d'ascétisme et de haute spiritualité. Pierre d'Alcantara y composait ses traités de VOraison mentale et de la Paix de Vâme; Jean d'Avila son admirable instruction Audi fllia et vide, et son disciple, Louis de Grenade, ce livre de VOraison et ce Guide des pécheurs, dont saint François de Sales et saint Charles Borromée faisaient leurs délices ; Alvarez et Rodriguez y développaient leurs maximes sur la Perfection chrétienne; et, s'élevant plus haut encore, sainte Thérèse achevait de donner son lustre à une époque qu'on pourrait appeler l'âge d'or de la théologie mystique. C'est au milieu de ces docteurs de la vie spirituelle que saint Jean de la Croix est venu marquer sa place, aussi admirable par la sainteté de sa vie que par la profondeur et la sublimité de ses œuvres.
C'est, en effet, dans les vertus de ce grand serviteur de Dieu qu'il faut chercher le secret de tant de lumières ; et sa vie explique ses œuvres. Il a passé lui-même par les états d'oraison qu'il décrit, et cette échelle de la perfection, au
sommet de laquelle la grâce de Dieu l'a conduit, il en a franchi tous les degrés avant de montrer par quels efforts l'âme chrétienne parvient à s'y élever. Je n'ai pas le dessein de retracer au long cette carrière toute d'abnégation, d'humilité et de pauvreté évangélique. Les fêtes que vous vous proposez de célébrer, Mes Chères Filles, ramèneront vos pieuses méditations sur les détails d'une vie dans le cours de laquelle le disciple de sainte Thérèse, et à certains égards son maître, a su arriver par la pénitence et l'oraison à la charité parfaite. Vous le verrez jeune encore montrer une dévotion singulière envers la Très Sainte Vierge qui allait dès lors le traiter comme un de ses enfants de prédilection, en le sauvant miraculeusement, et à deux reprises, d'une mort certaine. Vous le suivrez dans ses études, menant de front l'application aux sciences divines et humaines et le service des pauvres dans l'hôpital de Médina del Campo. Au Garmel de Sainte-Anne, où il est admis à prendre le saint habit, vous le verrez préluder à la réforme de l'Ordre en pratiquant dans toute sa rigueur la règle primitive. Puis, quand sainte Thérèse
l'aura initié aux exercices d'une vie plus austère, vous admirerez le premier des Carmes déchaussés dans cette pauvre petite maison de Durvelo devenue le berceau du nouvel Institut. Saint Jean de la Croix à Durvelo ! c'est l'une des scènes les plus touchantes de cette vie de pénitence et d'austérités. Jamais grande œuvre n'a eu de plus humbles commencements : la maison-mère des nouveaux Carmes n'est qu'une vieille masure dont le porche sert d'église ; le chœur, un grenier ayant pour fenêtre unique un trou pratiqué dans le toit ; à l'une et à l'autre extrémité, se trouvent, pour Jean et ses deux compagnons, des cellules étroites et basses, dont une croix et une tête de squelette sont les ornements les plus précieux ; un pou de foin en guise de lit, et, pour oreiller, une pierre, voilà leur ameublement, Quant au fondateur de la maison, il n'est plus de mortification capable de satisfaire sa ferveur ; disciplines et cilices lui paraissent des jeux d'enfant, s'ils ne lui déchirent les membres ; levé à minuit pour matines, il reste en oraison jusqu'au matin, sans que rien puisse distraire son âme absorbée en Dieu, suivant le
témoignage de sainte Thérèse (1). Ainsi la pénitence faisait-elle les délices de cet amant passionné de la Croix, comme rappelle l'Église, crucis amator eximius (2). Ainsi se préparaient, dans la solitude de Durvelo, les trésors de vertus et de lumières que Jean de la Croix allait répandre à Alcala, à Grenade, à Cordoue, à Ségovie, dans toutes ces belles fondations du Carmel réformé où, soit comme prieur, soit comme maître des novices, il donnera l'exemple d'un détachement parfait et d'une constance à toute épreuve.
Car c'est à bon droit que, dans le Décret autorisant ce centenaire, le Souverain-Pontife signale entre toutes les vertus de saint Jean de la Croix « son admirable patience unie à une invincible fermeté ». Certes, les épreuves n'ont pas manqué au serviteur de Dieu, depuis les neuf mois passés dans une prison de Tolède jusqu'aux mauvais traitements qu'il eut à subir pendant les derniers jours de sa vie. Filii matris meœ pugnaverunt
(1) Vie de saint Jean de la Croix, écrite vingt-sept ans après sa mort, par le Père Jérôme de Saint-Joseph, carme déchaussé.
(2) Oraison de la messe en la fête de saint Jean de la Croix.
contra me, « les fils de ma mère se sont élevés contre moi » (1), pouvait-il dire en se voyant en butte aux persécutions suscitées par une réforme devenue son mérite et restée sa gloire. Mais quelle possession de soi-même et quelle inaltérable sérénité d'esprit, dans cet homme qui oublie les rigueurs d'une injuste captivité pour composer, pendant ses heures de réclusion, ce poème tout brûlant de l'amour divin, qui a pour titre le Cantique spirituel! Quelle fidélité à la grâce lorsque, réduit à un état de complet abandon, privé de toute consolation spirituelle pendant de longues années, il n'en reste pas moins inébranlable dans son attachement aux règles de la vie religieuse et dans son désir toujours croissant de la perfection. Ah ! c'est bien en maître expérimenté de la vie spirituelle, après avoir passé luimême par le creuset des tribulations, qu'il pourra dire dans le plus sublime de ses écrits : « 0 âmes, qui voulez marcher dans la consolation et la sécurité, si vous saviez combien il vous est bon d'être affligées pour parvenir à cet
(1) Cantique, 1,5.
état, combien la souffrance et la mortification sont avantageuses lorsqu'il s'agit d'acquérir des biens si élevés, vous ne chercheriez nulle part aucune satisfaction, vous ne voudriez pas autre chose que la croix avec son fiel et son vinaigre, et vous vous estimeriez souverainement heureuses de l'avoir en partage, parce que vous verriez que, mourant ainsi au monde et à vousmêmes, il vous serait donné de vivre en Dieu au milieu de délices purement spirituelles. En souffrant avec patience les épreuves extérieures, vous mériterez que le Seigneur arrête sur vous ses regards, afin de vous purifier et de vous délivrer de toutes vos imperfections par des peines spirituelles très intérieures. Car il faut avoir montré une patience à toute épreuve el une grande persévérance, pour obtenir une grâce aussi précieuse que celle de cette parfaite purification. C'est ainsi que Dieu agit à l'égard des âmes qu'il veut faire arriver à une perfection éminente. Il permet qu'elles soient tentées, affligées, tourmentées, purifiées intérieurement et extérieurement par la souffrance parvenue à ses dernières limites, afin de les déifier ensuite par l'union avec sa divine sagesse ; el c'est là le plus
haut degré d'élévation qu'elles puissent atteindre en ce monde (1). »
C'est à ce plus haut degré d'élévation que la grâce conduisit Jean de la Croix, éprouvé par tant de peines intérieures et extérieures. Il était tellement absorbé en Dieu que les choses du dehors avaient peine à fixer son esprit ; et la vie des sens était comme suspendue en lui aux heures de prière et de méditation. On eût dit que l'Esprit de Dieu l'emportait malgré lui, tant son âme s'élevait au-dessus d'elle-même sans effort et par le simple mouvement de l'amour divin. Il suffisait parfois de la vue d'un crucifix pour le faire entrer en extase, Notre-Seigneur voulant reconnaître par là ce qu'il y avait d'héroïque dans cette réponse à la voix qui demandait à Jean quelle récompense il désirait : « Souffrir, Seigneur, et être méprisé pour vous ! » Quelle merveilleuse scène que celle du parloir de l'Incarnation d'Avila, saint Jean de la Croix et sainte Thérèse s'entretenant, à travers la grille, du mystère de la très sainte Trinité, ravis en extase l'un et l'autre et élevés au-dessus de la terre, au
(1) La vive flamme d'amour, strophe II.
milieu de ce sublime colloque, Jean parlant de la vie intime de Dieu avec une ardeur toute séraphique, Thérèse écoutant avec délices ce langage qui n'était plus de la terre. Ainsi l'Esprit qui soulevait Élie entraînait-il vers le ciel, comme dans un autre char de feu, ces deux anges du Garmel. Ainsi Jean de la Croix recevait-il les lumières et goûtait-il par anticipation les joies de la patrie céleste, étant parvenu lui-même au sommet de cette vie de la grâce dont il était appelé à dépeindre les états dans ses immortels écrits.
Rien n'est admirable comme la progression des voies par lesquelles l'âme chrétienne arrive à l'union parfaite avec Dieu. C'est tout un drame intérieur dont les divers actes se succèdent dans la poursuite d'une même fin. Pour voir des yeux de la foi, il faut d'abord se purifier de toute souillure provenant de la vie des sens : Aiiimalis homo non percipii ea quœ sunt spiritus
Dei (1) ; et ces lumières de la foi ne sont ellesmêmes qu'un moyen de s'unir plus étroitement à Dieu : claritatem dedi eis, ut sint unum sicut et nos unum sumus (2). De là les trois voies, sous le nom desquelles les maîtres de la vie spirituelle comprennent tout le travail de l'ascétique chrétienne : voie purgative, voieilluminative, voie unitive. Les œuvres de saint Jean de la Croix sont une magnifique synthèse de ces différentes parties qui composent la théologie mystique.
C'est au couvent du Calvaire que, sur les instances de ses frères, il commença d'écrire la Montée du Carmel et la Nuit obscure de Vâme, qui répondent davantage aux deux premiers degrés de la vie spirituelle. Un des témoins entendus dans le procès de sa canonisation déclarait ne lui avoir jamais vu ouvrir aucun livre, ni pour s'aider dans la composition de ses écrits, ni pour préparer les instructions sans nombre qu'il faisait soit en public, soit au chapitre (3). Nul doute, en effet, que Jean de la
(1) 1« aux Cor. II, 14.
(2) S. Jean, XIII, 22.
(3) Le Père Jean l'Évangéliste.
Croix n'ait puisé dans les lumières de l'oraison la plus haute et la meilleure partie de son œuvre. N'oublions pas cependant avec quelle ardeur il s'était plongé dans l'étude de la philosophie et de la théologie à l'Université de Salamanque. De là cette connaissance approfondie de la scolastique et cette familiarité avec les divines Écritures dont témoignent tous ses livres. C'est surtout dans la Montée du Carmel que nous admirons la rare sagacité avec laquelle il applique à la mystique les principes les plus sûrs et les plus fines observations de la morale et de la psychologie.
Dans le langage qui lui est propre, Jean de la Croix appelle nuit des sens la première purification qui prépare Tàme à l'union divine. Il emploie ce mot pour indiquer qu'en renonçant aux inclinations vers les jouissances sensibles, l'àme établit les sens dans une sorte d'obscurité et de dénûment. Les affections qui tendent vers la créature sont devant Dieu comme de pures ténèbres, et tant que l'âme y est plongée, elle se rend incapable d'être illuminée et revêtue des pures et simples clartés de la divinité. S'adressant à des personnes qui aspirent à l'union par-
faite avec Dieu en se dépouillant des faux biens de ce monde, le saint docteur n'a pas de peine à leur faire comprendre que tout l'être des créatures, comparé à l'être infini de Dieu, n'est que néant; que toute la beauté des créatures, comparée à la beauté infinie de Dieu, n'est qu'une souveraine laideur ; que toute l'excellence des créatures, mise en parallèle avec la bonté infinie de Dieu, est plutôt malice que bonté; que toute la sagesse du monde et toute l'habileté humaine, comparées à la sagesse infinie de Dieu, sont une suprême et pure ignorance ; que toute la puissance et toute la liberté du monde, comparées à la souveraineté et à l'indépendance de Dieu, sont une complète servitude, une véritable angoisse, une réelle captivité ; que toute la gloire et toutes les richesses des créatures, comparées aux trésors inépuisables du Tout-Puissant, ne sont que profonde misère et extrême pauvreté. Si tel est donc l'abîme qui sépare les créatures du Créateur, Tàme qui met son affection en celles-là s'éloigne d'autant de Dieu, bien loin de tendre à l'union parfaite avec lui (1). Pour monter au
(1) Montée du Carmel, 1. I, ch. 1 à 5.
Garmel, il faut avant tout mortifier ses passions. Rien de plus saisissant, dans cet ouvrage de saint Jean de la Croix, que la peinture des cinq principaux effets que les passions produisent dans Tàme : elles la fatiguent et Tépuisent; elles l'affligent et la tourmentent ; elles l'aveuglent et la plongent dans les ténèbres ; elles la ternissent et la souillent; elles Tattiédissent et l'affaiblissent dans la vertu. Autant d'obstacles à la parfaite union avec Dieu. Et cette barrière invincible, une seule passion suffit pour la former. L'habitude du péché véniel lui-même, quand elle est délibérée et entièrement réfléchie, empêche d'atteindre le sommet de la perfection (1) :
« Car, ajoute le grand mystique, c'est assez d'une étincelle pour allumer un incendie. Il suffit de négliger la moindre fente d'un vase, pour que toute la liqueur dont il est rempli s'échappe et se perde. Qu'importe à l'oiseau d'être attaché par un léger fil ou par un lien plus fort? A la vérité, plus le fil est léger, plus il est facile à rompre; mais, si fragile qu'on le suppose, l'oiseau sera néanmoins toujours retenu par lui,
(1) Montée du Carmel, ch. 5 à 10.
tant qu'il ne le brisera pas pour prendre son essor. Tel est le sort malheureux de Tàme captivée par une affection terrestre. Jamais elle ne parviendra à la liberté complète de l'union divine, si éclatantes que soient d'ailleurs ses vertus (1). »
Vous êtes dignes de comprendre ce langage de votre bienheureux père, pieuses filles du Carmel, qui, non contentes de briser d'autres liens beaucoup plus forts, en renonçant aux plaisirs et aux vanités du monde, cherchez encore à détruire les attaches même les plus légères aux choses créées, afin d'avancer plus rapidement dans la voie du détachement et de la parfaite liberté d'esprit Ah ! sans doute ce premier travail de purification s'accomplit rarement sans de rudes épreuves. Que d'âmes, se croyant arrivées au repos et à la félicité, après ce complet dépouillement d'elles-mêmes, se trouvent tout à coup en proie à des sécheresses et à des aridités spirituelles ! elles n'auront pas de peine à se reconnaître dans le tableau que saint Jean de la Croix traçait d'elles dans la Nuit obscure de l'âme :
(1) Montée du Carmel, ch. 11.
« Les voilà, s'étant déjà exercés assez longtemps dans le chemin de la vertu, et ayant persévéré dans la méditation et Toraison, Grâce aux saveurs délicieuses qu'ils y ont trouvées, ils se sont détachés des choses du monde et ils ont puisé en Dieu des forces spirituelles qui leur permettent de réprimer en eux l'amour de la créature. Mais à l'heure des joies et des consolations célestes, quand le soleil des faveurs divines paraît, selon eux, les éclairer et les embraser davantage. Dieu suspend tout à coup ces splendeurs, et tarit cette source d'où coulaient les eaux spirituelles dont ils savoueraient à longs traits la douceur, chaque fois qu'ils le désiraient. Parce qu'ils étaient faibles et délicats, il n'y avait pas de porte fermée pour eux, selon le langage de saint Jean dans l'Apocalypse (III, 8). Mais voici que Dieu les environne de ténèbres si épaisses, qu'ils ne savent plus de quel côté s'orienter, malgré les efforts de leur imagination et de leurs raisonnements. Incapables de méditer comme autrefois, leur sens intérieur est abîmé dans cette nuit et abandonné à sa sécheresse. Non seulement ils ne trouvent plus ni jouissance ni saveur dans les exercices et les œuvres de piété,
OÙ ils avaient coutume de tant se délecter, mais en outre ils sont plongés dans des torrents d'amertume. C'est que Dieu, les voyant un peu grandis, les sèvre du lait de ses douceurs , dans le dessein de les fortifier et de les faire sortir de leurs langes ; il les descend de ses bras et les met sur leurs pieds pour leur apprendre à marcher (1).
« Les âmes qui se reconnaissent à ces traits doivent se consoler, persévérer avec patience dans Toraison, sans efforts tourmentés, et se confier en Dieu. Jamais il n'abandonne ceux qui le cherchent avec un cœur simple et droit ; il ne leur refusera pas le viatique nécessaire, qui doit les conduire par cette voie jusqu'à la claire et pure lumière de l'amour, où elles entreront après avoir traversé les obscurités de la seconde nuit, celle de l'esprit, si toutefois elles ont mérité d'y être introduites (2). »
Par cette nuit de l'esprit, saint Jean de la Croix entend la purification de la partie spirituelle de l'âme, comme celle de la partie sensi-
(1) Nuit obscure de l'âme, I, 8.
(2) Nuit obscure de l'âme, I, 10.
tive est pour lui la nuit des sens. Or, les trois puissances de Fâme sont l'entendement, la mémoire et la volonté (1). A chacune d'elles répond l'une des trois vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité : la foi, en ce qu'elle révèle à l'entendement des vérités qu'il est impuissant à connaître par sa lumière naturelle ; l'espérance, en tant qu'elle produit dans la mémoire l'oubli et le vide de toutes les choses caduques et temporelles, pour porter l'âme tout entière vers le souverain Bien; la charité, parce qu'elle dépouille la volonté de toute affection étrangère à Dieu. « Car le Seigneur ne détruit pas la nature, il la perfectionne (2). » Dans l'union avec Dieu, qui est un état surnaturel, et sous l'influence spéciale de la grâce, les trois puissances de l'âme apportent au contraire une plus grande perfection dans leurs actes. Elles sont comme transformées en Dieu, qui dès lors exerce sur elles un empire souverain, les meut et les gouverne au gré de son esprit et de son adorable volonté. Il en résulte que leurs œuvres sont marquées au
(1) Cette division des trois facultés de l'àme était très usitée dans le langage philosophique du xvi^ siècle.
(2) Montée du Carniel, 1. III, 1.
sceau de la raison et d'une convenance parfaite. L'Esprit de Dieu fait connaître à ces âmes ce dont elles doivent être instruites, ignorer ce qu'il leur est bon de ne pas savoir, se rappeler ce dont elles ont besoin de se souvenir, oublier ce qu'elles doivent melire en oubli, donner leur affection à ce qui mérite leur amour, enfin ne rien aimer en dehors de Dieu (1).
Grande et belle doctrine sur la transformation de l'âme en Dieu, mais dont il ne faudrait pas abuser pour la détourner de son véritable sens. Car rien n'égale, dans Jean de la Croix, la profondeur de ses vues, si ce n'est leur exactitude. Aussi Bossuet avait-il raison de s'appuyer sur cet admirable docteur, dans son Tiistruction sur les états d'oraison, pour combattre les faux mystiques. C'est ainsi que l'auteur de la Montée du Càrmel a soin de faire observer qu'il est rare de rencontrer une âme dirigée en toutes circonstances par cette impulsion divine, et si inséparablement unie au Seigneur que ses puissances soient toujours sous l'action de l'Esprit saint (2). C'est encore ainsi qu'après avoir exalté le plus
(1) Montée du Carmel, 1. III et IV.
(2) Montée du Carmel, 1, 1, I.
haut état d'oraison, la contemplation en dehors de toute image et de toute forme, il s'empresse d'ajouter une réserve nécessaire :
« Cette étude, qui consiste à oublier et à rejeter toutes les connaissances et les images, ne doit jamais s'appliquer à la sainte humanité du Christ. Sans doute il peut arriver, dans une profonde contemplation et un très pur regard de la Divinité, que l'àme n'ait pas un souveftir actuel de cette adorable humanité ; car Dieu lui-même tient alors de sa main l'esprit captivé par cette connaissance toute surnaturelle. Mais sous aucun rapport il ne convient de s'étudier spécialement à l'oublier ; la vue et la considération pleine d'amour de cette sainte humanité portent l'âme au bien et lui servent de moyen pour s'élever d'un vol rapide jusqu'aux plus hauts sommets de l'union. Il y a des choses visibles et corporelles qui font obstacle à Dieu, il faut les mettre en oubli ; mais comment pourrait-on leur assimiler le Verbe fait chair pour noire Rédemption, lui qui est la voie, la vérité, la vie, et le guide dans tous les sentiers du bien (1). »
(1) Montée du Carmel, III, 1.
Mais ce que je tiens à relever plus particulièrement, c'est la défiance de ce grand mystique à l'égard de tout ce qui s'appelle visions et révélations nouvelles. A la différence de ce qui se passait sous l'ancienne Loi, où les prophètes et les prêtres interrogeaient le Seigneur qui daignait parfois leur donner des réponses, nous à qui Dieu a parlé par Jésus-Christ, nous devons prendre pour guide la doctrine du Sauveur et de son Église, au lieu d'aspirer à recevoir des connaissances par des moyens extraordinaires. Il peut être utile, même de nos jours où des âmes faibles se laissent troubler par de prétendues communications célestes, de méditer les paroles que Jean de la Croix place dans la bouche du Seigneur :
« Vouloir actuellement m'interroger et recevoir mes réponses, ce serait se déclarer peu satisfait du Christ et offenser grièvement mon Fils bien-aimé. Cette source féconde de tous les biens comblera tous vos désirs ; venez vous y désaltérer : en elle vous puiserez toutes les grâces des révélations, et de plus nombreuses encore. En effet, désirez-vous une parole de consolation? regardez mon Fils obéissant et triste jusqu'à la
mort, par amour pour moi, et vous verrez combien de réponses consolantes il vous adressera. Voulez-vous connaître l'explication des choses cachées et les mystères des événements futurs ? Jetez les yeux sur lui, vous y découvrirez les secrets mystérieux et les trésors de la sagesse divine, selon le témoignage de TApôtre : « En lui sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu. » Ces trésors de la sagesse seront pour vous beaucoup plus admirables, plus savoureux et plus utiles que tous les objets de vos propres désirs. Le même Apôtre se glorifie de posséder cette science unique : « Je n'ai pas fait profession de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié. » Enfin si vous voulez avoir des visions ou des révélations divines et même corporelles, contemplez son humanité sainte, et vous serez ravis des merveilles qui vous seront manifestées. Saint Paul n'a-t-il pas dit : C'est en lui que la plénitude de la divinité habite corporellement (1)? »
C'est ainsi que Jean delà Croix comprenait les
(1) Montée du. Carmel, II, 22.
conditions elles moyens de la voie illuminative ; et voilà pourquoi l'Église appelle ses écrits des livres remplis d'une sagesse céleste ; libros cœlesti sapientia refertos (1). Que dire en effet de ce Cantique spirituel composé dans la prison de Tolède et commenté au couvent de Grenade, et de cette Vive flamme d^amour, qui traite de « l'union la plus intime de l'âme avec Dieu et de sa transformation en lui? » Ici, c'est le langage de la poésie religieuse, dans ce qu'elle a de plus lyrique^ Les images se pressent en foule sous la plume du bienheureux, pour donner à sa pensée plus de vie et de couleur. Tout ce que les allégories du Cantique des Cantiques ont de plus expressif, a passé dans ces strophes où les réalités de la nature servent de voile aux mystères de la grâce. Dans ce colloque de l'âme avec Jésus-Christ son époux, le cœur déborde de joie et d'enthousiasme. C'est un admirable poème de l'amour divin avec ses désirs, ses inquiétudes, ses ravissements : on le suit, dans cette émouvante peinture, depuis ses premiers transports jusqu'à son plus haut degré de perfection, à tra-
(I) Bréviaire romain, office de S. Jean de la Croix.
vers toutes les vicissitudes de Thumaine faiblesse. Et comment s'étonner que l'inspiration poétique vienne prêter tant de charme aux pieuses effusions de ces âmes si étroitement unies à Dieu source de la vie et suprême idéal de la beauté? L'élévation de la pensée et la vivacité du sentiment ne sont-elles pas le propre de ceux que Dieu remplit de son amour? Voyez ces austères couvents d'Espagne au xvi® siècle : une sainte allégresse y régnait, dilatant les cœurs jusqu'à leur inspirer des cantiques spirituels pleins de grâce et de fraîcheur. Thérèse de Jésus envoyait aux religieuses de Séville des stances poétiques qu'elle venait décomposer au sortir de l'oraison ; et ses filles lui répondaient par des lettres où leur dévotion s'épanchait en vers (1). Jean de la Croix était de ceux qui, ne trouvant pas dans le langage ordinaire de quoi rendre leur pensée, demandent à tout ce qui les entoure des figures et des similitudes pour exprimer ce qu'il y a de plus mystérieux dans la doctrine. Et cependant, au milieu de ces élévations de l'âme vers Dieu, il n'oublie jamais ce que doit être un
(i; Lettres de sainte Thérèse, 24, 95.
enseignement : c'est même là un côté admirable du Cantique spirituel et de la Vive flamme damour, l'alliance des grâces de la poésie avec les formules rigoureuses de la philosophie et de la théologie. Quoi de plus précis que ce résumé de l'état d'une âme parvenue au terme de la voie unitive, c'est-à-dire de l'union d'amour dans ce qu'il appelle le mariage spirituel :
« L'âme est désormais au service de Dieu avec tout ce qu'elle possède, en d'autres termes avec tout ce qui tient à la partie sensitive, c'est-à-dire le corps avec ses puissances, ses sens intérieurs et extérieurs, avec toute sa capacité naturelle ; les quatre passions : la joie, la douleur, l'espérance et la crainte ; en un mot tout ce qui lui appartient en propriété. Quant au corps, il est maintenant réglé selon le bon plaisir de Dieu, dans ses sens, dont toutes les opérations vont droit à lui. Les quatre passions de l'âme ne s'occupent plus que du divin objet qui l'absorbe tout entière. Dieu seul, en effet, est toute sa joie; Dieu seul son espérance ; elle ne craint que Dieu, elle ne s'attriste que selon Dieu, toutes ses sollicitudes et tous ses désirs ne tendent qu'à Dieu. Tout son être est tellement appliqué à Dieu et
concentré en Dieu, que les premiers mouvements de ces différentes facultés se portent naturellement vers Dieu, et, sans même qu'elle en ait conscience, s'élancent instinctivement en lui. L'entendement, la volonté, la mémoire se précipitent en Dieu comme entraînés par leur propre poids ; les affections, les sens, les désirs, les appétits, l'espérance, la joie, tout l'être intérieur dont l'âme peut disposer, gravitent autour de Dieu avec une promptitude merveilleuse (1). »
Sans doute, à cette époque-là déjà comme de nos jours, il se rencontrait des hommes pleins d'admiration pour les œuvres de la vie active, mais n'estimant pas au même prix les actes de la vie contemplative. A ces hommes « dévorés d'activité, et qui se figurent pouvoir remuer le monde par leurs œuvres extérieures sans consacrer une partie de leur temps à la vie d'oraison », Jean de la Croix n'a pas de peine à montrer combien a de mérite aux yeux de Dieu et d'utilité pour l'Église le moindre acte de pur amour. Il leur rappelle que le Sauveur reprit Marthe d'avoir voulu contraindre Marie à quitter
(l) Explication du Cantique spirituel, strophe XXVIIL
ses pieds divins et à s'occuper de choses extérieures, de celles-là même qui tendaient au service de son adorable personne (1). Avec une hardiesse de langage qui ne s'écarte en rien de la vérité, il enseigne que, dans l'état d'union parfaite avec Dieu, les âmes possèdent, par communication et par participation, les mêmes biens que le Fils de Dieu possède par droit de nature, et que, si ces admirables choses ne s'accomplissent pleinement que dans l'éternité, néanmoins sur la terre, quand on parvient à cet état de perfection, déjà l'on possède des indices frappants de ces destinées glorieuses qui comblent l'âme d'un bonheur inénarrable. Puis il s'écrie dans l'élan d'un pieux enthousiasme :
« 0 âmes créées pour ces merveilles et appelées à les voir se réaliser en vous, que faitesvous ? A quels misérables riens perdez-vous votre temps? Vos ambitions ne sont que bassesse, vos prétendus biens ne sont que misère. 0 déplorable aveuglement des enfants d'Adam qui, entourés d'une si éblouissante lumière, ne voient rien, qui, sollicités par des voix si puissantes, n'en-
(2) Explication du Cantique spirituel, strophe XXIX.
tendent rien ! Comment ne comprenez-vous pas qu'en poursuivant les grandeurs et les gloires de la terre, vous restez ensevelis dans Tindigence et dans l'ignominie? Hélas! ces incalculables trésors qui vous sont réservés, vous les ignorez et vous ne savez que vous en rendre indignes (1). »
Puissent ces hautes et fermes paroles trouver de l'écho parmi nos contemporains ! Ce ne sont certes pas les doctrines mystiques qui prévalent à notre époque ; nous souffrons du contraire. L'extérieur a tout envahi, et la vie des sens tend de plus en plus à étouffer la vie spirituelle ! Comment se faire comprendre, lorsqu'on veut parler de recueillement, d'oraison, d'opérations de la grâce, d'union de l'âme avec Dieu, à des hommes qui en sont à se disputer sur la première lettre de l'alphabet des sciences théologiques et philosophiques, nous voulons dire sur l'existence de Dieu ? Il y a là un signe irrécusable de déchéance et d'abaissement. Le xvii® siècle lisait et comprenait l'Instruction de Bossuet sur les états d'oraison ; ces belles pages sont devenues
(1) Explication du Cantique spirituel, strophe XXXIX.
autant d'énigmes pour ceux-là même qui se flattent d'occuper aujourd'hui les sommets de la pensée. Et cependant ces lois de la vie divine en nous ne sont-elles pas ce qui fait la grandeur et la gloire de l'âme humaine, comme elles renferment le premier et le dernier mot de nos destinées? Quoi de comparable, en noblesse et en dignité, à ce travail intérieur allant de la purification de nos puissances intellectuelles et morales à leur union parfaite avec le souverain Bien? On cherche à reculer chaque jour les bornes de nos connaissances par rapport aux choses créées ; quant à cette vie supérieure qui élève l'homme au-dessus de toute la création, on l'ignore ou Ton n'en a aucun souci ! Assurément, pour arracher les esprits à cet état de bassesse et d'infériorité, il faudrait quelque souffle puissant venant ranimer une ardeur qui s'éteint, de vigoureux coups d'aile pouvant emporter les âmes vers de plus hautes régions ; ou, pour mieux dire, il nous faut chercher dans l'humble prière les grâces divines seules capables de ramener une génération trop inclinée vers la terre dans des voies plus dignes de l'humanité et répondant davantage à ses fins sublimes.
Pour VOUS, Mes Chères Filles, qui êtes formées à l'école des grands maîtres de la vie spirituelle, profitez de leurs enseignements et continuez leurs traditions. Votre vie doit être avant tout une vie d'oraison : c'est là son véritable caractère. Laissant à d'autres le mérite des œuvres extérieures, vous êtes vouées à l'état contemplatif : vous avez pour mission de conserver et d'entretenir avec un soin extrême le feu sacré et la flamme vive de l'amour divin. Il entrait dans les desseins de la Providence que, sur toute l'étendue de l'Église, il s'élevât de distance en distance autant de Carmels, vrais foyers de spiritualité, centres de vie intérieure et de perfection religieuse, écoles de prière et de méditation. Il n'est rien qui profite plus à la religion ni qui relève davantage la nature humaine : c'est la vie de l'esprit à sa plus haute puissance. Dieu veuille que ce centenaire desaintJeandelaCroix devienne pour vous toutes le point de départ d'un progrès nouveau dans les voies de la sainteté monastique! C'est le fruit que nous espérons de ces belles fêtes, pour votre bonheur et le bien de notre diocèse, qui se félicite et s'honore de posséder ses deux Carmels. Réjouies au souvenir
de votre bienheureux Père, instruites et fortifiées par ses leçons, vous vous exercerez avec une nouvelle ardeur aux vertus dont il vous a donné l'exemple, jusqu'au jour où, jugées dignes à votre tour de mourir de la mort des saints qu'il a si admirablement décrite (1), vous pourrez, comme lui, répéter cette parole, la dernière qui soit venue se placer sur ses lèvres : Gloire à Dieu!
Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communication del'Esprit- Saint demeurent avec vous ! Ainsi soit-il !
(1) Vive flamme d'amour', strophe I.
DE