FACULTÉS CATHOLIQUES
Messieurs,
En me rendant à l'invitation de votre éminent Recteur, pour venir présider votre séance de fm d'année, j'ai voulu marquer tout l'intérêt que je porte aux travaux de l'École supérieure de théologie de Paris. Cet intérêt, vous n'aurez pas de peine à le comprendre de ma part. Pendant les vingt années de mon ministère à Paris, il m'avait été donné de collaborer aux trois institutions scientifiques et littéraires où étaient venus se résumer, plus ou moins, les efforts du clergé
dans la première moitié de ce siècle : la Sorbonne, Sainte-Geneviève et l'École des Carmes; et, par une disposition particulière de ma vie, il m'était réservé, après y avoir pris part comme professeur ou comme doyen, de défendre à la tribune nationale l'existence même de ces œuvres également menacées par l'esprit révolutionnaire. Je l'ai fait avec plus de bonne volonté que de succès. Pour Sainte-Geneviève, je n'en dirai rien, sinon que j'espère bien, dans peu d'années d'ici, célébrer de nouveau la messe à l'autel de la patronne de Paris, sous les voûtes de son temple profané en un jour d'égarement et de folie. Triste conséquence des progrès de l'impiété dans notre pays! Mais quant à la Sorbonne, ma douleur est encore plus vive et plus profonde; mon indignation, comme catholique et comme français , déborde dans mon cœur , quand je vois une prétendue Faculté de théologie protestante installée dans l'édifice de Richelieu, à la place de l'œuvre de Robert Sorbon, au lieu de cette institution célèbre, qui avait su mériter, pendant plus de six cents années, les éloges des papes, la protection des princes, le respect des peuples, et qui, en dépit des passions humaines
et malgré quelques défaillances passagères, apparaît dans l'histoire avec sa majestueuse lignée d'écrivains et de docteurs, comme l'un des plus fermes remparts de la foi catholique.
Eh bien, Messieurs, où trouver, si ce n'est parmi vous, un adoucissement à la peine que j'ai dû éprouver de voir disparaître le dernier débris — car il faut bien l'avouer, ce n'était plus qu'un débris — de cette grande École théologique de Paris, qui tenait l'un des premiers rangs parmi nos gloires religieuses et nationales ? Vous travaillez à la relever dans ces bâtiments de l'École des Carmes où, il y a quarante ans déjà, nous vous préparions les voies. Sans doute, vous la relevez à une époque et dans des conditions bien différentes de celles où avait surgi l'antique et célèbre École de théologie de Paris. Elle était née au xiii* siècle, dans ce siècle si éminemment théologique, où une sève puissante circulait de haut en bas dans le corps de la chrétienté. A cette époque-là, les ordres religieux naissaient au souffle de la foi ; les universités se fondaient par le travail de la science ; les cathédrales s'élevaient comme pour
ajouter les prodiges de l'art aux merveilles de la science et de la foi ; les croisades cimentaient l'unité de la république chrétienne en groupant les peuples autour d'un même étendard ; et ainsi la foi, la science, l'art et la politique se réunissaient dans une magnifique harmonie, pour composer cet édifice social dont saint Thomas et saint Bonaventure traçaient les lignes, que saint Dominique et saint François d'Assise pénétraient de leur esprit, et au sommet duquel apparaissaient, comme la plus haute expression du sacerdoce et de l'empire, les deux grandes figures d'Innocent III et de saint Louis.
Que vos origines sont différentes de celles de l'ancienne École théologique de Paris! Vous naissez, ou pour mieux dire, vous renaissez à une époque et dans un pays où la société civile tend à se séparer de plus en plus de la société religieuse ; où les sciences humaines, ces auxiliaires de la foi que Montaigne appelait des € outils de merveilleux service », paraissent vouloir rompre une harmonie qui est dans la nature des choses ; où une critique qui prend la témérité pour la force et confond l'érudition avec la fantaisie, où des hypothèses purement gra-
tuites, des observations incomplètes, des inductions iiâtives et des conclusions prématurées viennent jeter le trouble dans les esprits et leur faire oublier que, selon la belle expression de Clément d'Alexandrie, « la foi peut devenir savante sans que la science cesse de rester fidèle i> ; et où, enfin, comme châtiment de cette rébellion, il s'est fait parmi les incrédules une confusion d'idées bien propre à justifier ce mot de Bossuet : « que la terre élevant des nuages contre le soleil qui l'éclairé, ne lui ôte rien de sa lumière, mais se couvre elle-même de ténèbres. » Et cependant, malgré les désavantages résultant d'un milieu si tourmenté, je ne crains pas d'ajouter que, à certains égards, vous vous trouvez dans de meilleures conditions que l'ancienne École théologique de Paris. Certes, elle a eu de tout temps ses grands maîtres ; et, sans remonter jusqu'aux Gerson, aux Pierre d'Ailly et aux Nicolas de Clémengis, il suffirait de rappeler, pour l'honneur du xvii® siècle, de ce siècle où des maîtres comme Nicolas Cornet pouvaient avoir des élèves comme Bossuet, il suffirait, dis-je, de rappeler les immortels traités de Tour-
nély, l'un des princes de la théologie positive, T. XII. 26
l'orthodoxie savante de André Duval, de Mauclère et de Gamaches, l'esprit analytique de Holden, la vaste érudition de Noël Alexandre, la logique vigoureuse de Hallier et ses recherches profondes sur la discipline de l'Église, les travaux moins sûrs mais plus étendus de Habert et de Witasse. J'en passe, et des meilleurs. Mais, outre que vous bénéficiez de cette forte École de théologie où s'était formé l'ancien clergé de France, il s'est fait une lumière plus complète sur certains points graves de la théologie. Le concile du Vatican a mis fin pour toujours à des controverses dans lesquelles, à mainte reprise, l'ancienne École théologique de Paris avait porté plus d'ardeur que de sagesse. Depuis l'Encyclique Mirari vos de Grégoire XVI, les enseignements du Saint-Siège ont élucidé les questions les plus importantes que l'on puisse, traiter à notre époque ; et hier encore, l'Encyclique Libertas prœstantissimum munus venait mettre à néant les erreurs du libéralisme moderne, de manière à ne plus laisser de place à aucun subterfuge, ni à aucune équivoque.
Voilà, Messieurs, de sérieux avantages pour nos nouvelles Facultés ou Écoles supérieures de
théologie. Jamais, à aucune autre époque, les grandes lignes de la science sacrée n'avaient été tracées avec plus de précision et de fermeté ; et c'est, comme de juste, au Siège apostolique qu'il faut en faire remonter l'honneur et le mérite. Puissions-nous en profiter pour rétablir sur des bases aussi larges que solides nos institutions du passé! J'ai entendu contester quelquefois la nécessité et même l'utilité d'écoles comme celle-ci, par des esprits plus préoccupés de lutter contre nos adversaires sur le terrain de la médecine et du droit, des lettres et des sciences. C'est là, selon moi, une appréciation très inexacte des nécessités de notre temps. Aujourd'hui plus que jamais, l'Église, en butte à des attaques de tout genre, a besoin non seulement de prêtres pieux et zélés pour remplir les fonctions du saint ministère, mais encore de docteurs sachant défendre la religion dans toutes les parties de son enseignement. J'irai même plus loin, et je n'hésite pas à le dire — parce que je suis à même de le constater de près et tous les jours — l'absence de notions théologiques, en dehors du clergé et d'un très petit nombre d'hommes sérieux, est l'une des principales causes de l'abaissement des
esprits. Si l'étude de la nature extérieure, de ses phénomènes et de ses lois, a obtenu des résultats que nul ne songe à contester, les deux sciences maîtresses, celles qui devraient dominer tout le reste, la philosophie et la théologie sont descendues parmi les laïques à un degré d'infériorité vraiment déplorable. Que nous sommes loin du temps où les Racine, les La Bruyère, les Domat, les Pothier , les d'Aguesseau regardaient la science de la religion comme la plus nécessaire de toutes ! On ne court risque de rien exagérer, en disant que la culture religieuse des lettrés les plus en renom ne dépasse guère aujourd'hui les premiers éléments du catéchisme. Et pourtant, l'histoire est là pour l'attester, les époques les plus fécondes pour les progrès de l'esprit humain, telles que le iv% le xiii® et le xvii" siècles, ont été de grandes époques théologiques. La science sacrée y tenait la tête des connaissances humaines, avec ses larges horizons et son incomparable certitude : elle était là, comme une règle et un soutien, prévenant les défaillances de la raison, illuminant de ses clartés le domaine des lois, donnant la clef de l'histoire avec l'intelligence du plan providentiel, indiquant aux
sociétés humaines leurs conditions normales et leurs véritables fins, et ramenant à l'unité d'une vaste et majestueuse synthèse les résultats du travail des siècles. Pourquoi les mêmes effets ne se reproduiraient-ils pas, dans nos sociétés modernes, au contact de la pensée humaine avec cette science sacrée qui élève et agrandit tout ce qu'elle touche ?
Ranimons donc autour de nous le flambeau de la théologie, afin qu'il répande ses lumières sur le reste des connaissances humaines, et l'on verra s'élever le niveau des intelligences ; la pensée gagnera en sérieux et en profondeur ; et comme aux grandes époques du passé, il nous sera peut-être donné d'assister de nouveau à ce spectacle splendide des sciences, des lettres et des arts venant se grouper autour de leur souveraine, pour lui prêter leur appui et recevoir d'elle la vie puissante dont elle est restée l'immortel foyer.
Quoi qu'il puisse en être de nos espérances pour l'avenir, vous travaillez à l'heure présente avec autant d'ardeur que de succès, si j'en juge par le résultat de vos examens et de vos concours. Je suis tout particulièrement heureux de
voir, Monsieur le Recteur, quelle grande place vous donnez à la science du droit canon, de ce code immortel des lois de l'Église, admirable monument de sagesse, de justice et d'équité. Qui se rappelle aujourd'hui, dans le monde laïque, à quel point le droit canon a pénétré nos institutions et nos lois ; ce qu'elles lui doivent d'améliorations et de progrès dans tout ordre de choses ; quelle influence salutaire il a exercée, notamment sur la procédure civile et la procédure criminelle, par l'institution du ministère public, par ses règles protectrices des droits de l'accusé, par son respect absolu des formes judiciaires, par les précautions et les garanties dont il a su entourer le témoignage, par ses prescriptions si détaillées et en même temps si pleines de prudence et de douceur évangélique, sur l'essai de conciliation, sur l'enquête et sur l'information préalable? Mais ce n'est pas un cours que j'ai eu dessein de vous faire ; je ne suis venu vous apporter que des encouragements et des félicitations.
Aussi bien, d'éminents professeurs s'emploient-ils avec un zèle infatigable à vous rendre la tâche facile. J'applaudis à leurs efforts et à vos
progrès dans la science sacrée, en mon nom tout d'abord, et puis, vous me permettrez bien de l'ajouter, au nom de la Faculté de théologie d'Angers. Car je ne saurais oublier les liens qui, dans le passé, ont uni les deux établissements. Il y eut même un jour, déjà fort éloigné, il est vrai, où les Écoles de Paris dispersées par la force durent chercher un abri auprès de celles d'Angers. Pareil jour ne reviendra plus jamais, je l'espère ; mais ce qui devra durer toujours, c'est l'estime réciproque et la sympathie fraternelle ; car nous travaillons tous de concert pour la gloire de Dieu, le bien de l'Église et l'honneur de la France catholique.
A. 3Li Lj O O XJ T I O ISr
PRONONCÉE