‹ Œuvres de Mgr. FreppelChapitre 7 sur 10 · PRONONCE DANS L EGLISE PATRONALE DE PARIS · texte numérisé non relu

PRONONCE DANS L EGLISE PATRONALE DE PARIS

le 3 janvier 1853.

Hic est qui multum oral pro populo et universà civilale.

C'est Inl qui prie beaucoup pour le peuple et pour tonte la cité.

II, ilACUAB., XV, 14.

Mes Frères,

Lorsque autrefois, clans les champs de la Palestine, Judas Machabée combattait les ennemis de son Dieu et de sa patrie, la veille du jour où allait se décider le sort d'Israël, retiré dans sa tente avec cette sérénité d'âme qui distingue les grands cœurs et qui fait présager les grandes choses, il vit le prêtre Onias qui, les mains étendues vers Jéru-

salem, priait du haut des cieux pour tout le peuple juif. Et Onias montrant au Machabée un vieillard en qui les rayons de la gloire faisaient reluire la majesté de l'âge, lui dit : « Celui-ci est l'ami de nos frères et du peuple d'Israël; c'est lui qui prie pour le peuple et pour toute la cité. » Alors Judas, levant les yeux vers ce glorieux intercesseur, put voir dans le patron de la cité Jérémie, le prophète de Dieu, qui protégeait Jérusalem par la puissance de son bras comme il l'avait réjouie par l'éclat de ses vertus, et qui, après avoir égalé autrefois les lamentations aux douleurs, savait égaler désormais ses prières aux besoins de sa patrie et aux malheurs de ses frères.

Je suppose, chrétiens, qu'à Texcmple de Judas Machabée, élevant les yeux au-dessus de cette ville où nous combattons tous ensemble les combats de la foi, vous puissiez plonger du regard dans les saintes régions qui dominent le monde terrestre, qu'y verriez-vous? Vous y verriez non plus un prêtre de l'ancienne alliance, mais un prêtre chrétien, votre premier évêque, votre premier martyr, l'immortel Denys, qui, les mains étendues sur vos têtes, prie du haut des

cieiix pour tout le peuple de Paris. Et ce nouvel Onias, vous montrant une vierge resplendissante de lumière vous dirait : « Celleci est la sœur de nos frères et du peuple de Paris; c'est elle qui prie pour le peuple et pour toute la cité. » Alors, chrétiens, tournant vos regards vers cette sainte protectrice, vous verriez, dans la patronne de la cité, Geneviève, la vierge de Nanterre, qui, après avoir été jadis l'ornement de Paris, en est devenue la force, et dont la houlette pastorale, inclinée sur vos têtes, détourne de vous les fléaux du ciel et les calamités de la terre.

Voilà Mes Frères, l'illustre patronne dont la puissante intercession se fait sentir à votre ville comme les prières de Jérémie protégeaient autrefois la cité de David. Il y a quelques années, à pareil jour, je vous retraçais sa vie terrestre en expliquant les motifs et le caractère de sa mission auprès de vous. Alors c'était la sainte qui paraissait devant vous toute rayonnante de grâce et de pureté; aujourd'luii c'est la patronne que je viens présenter à vos méditations; et sans vous rappeler les nombreux bienfaits dont Geneviève vous a comblés dans le cours des

siècles, je me bornerai à résoudre cette double question : Pourquoi Dieu a-t-il placé votre cité sous le patronage diine sainte? Et pourquoi Dieu a-t-il donné à votre cité sainte Geneviève pour patronne? Tel sera tout le sujet de mon discours.

Pourquoi Dieu a-t-il placé votre cité sous le patronage d'une sainte? Pour résoudre cette question, je me demande d'abord : Qu'est-ce qui protège une cité? Ce qui protège une cité, c'est, en premier lieu, la force de ses murs. Un jour vous vous êtes dit : Nous ne voulons pas que l'étranger envahisse notre ville, qu'il puisse s'asseoir en vainqueur au foyer de nos pères et commander en maître dans le palais de nos rois. Nous ne voulons pas que nos femmes et nos enfants puissent voir jamais la fumée d'un camp ennemi. Et alors vous avez reculé les barrières de la grande cité, vous vous êtes enveloppés d'un réseau de fer, vous

avez assis des forts sur les collines qui vous entourent, et vous vous êtes écriés avec le prophète : super muros tuos, Jérusalem, posui custodes, tota die et tota. nocte in perpetuum non tacebunt « Sur tes murs, Jérusalem, j'ai établi des gardes, et ils y veilleront nuit et jour (1). » A'oilà ce que vous avez fait; mais qu'est-ce que cela? Qu'est-ce que la protection de vos forts et de vos murs? Une ceinture de pierres que la main de l'homme peut déchirer. Aussi, non contents d'être protégés par vos murailles, vous avez invoqué une deuxième défense et vous vous êtes dit : Armons nos enfants du glaive des batailles ; privons-nous pour quelques années du travail de leurs mains, et tandis que ces braves jeunes gens veilleront l'arme au bras sur leurs pères, sur leurs mères, sur leurs sœurs, nous reposerons en paix sous la garde de nos armées; car ce qui protège une cité plus encore que ses murs, c'est le courage de ses enfants. Aussi, dans les jours mauvais qui se sont levés sur vous, vous les avez vus, vos généreux enfants, offrir leurs poitrines à la mort pour vous défendre,

(1) Isaïc, Lxii, 6.

et, vous faisant un rempart de leurs corps, tomber dignes de vous et dignes de la patrie. Voilà votre deuxième patronage; et cependant, si vous n'aviez pour protéger votre ville que vos murs et vos enfants, vous seriez bientôt à la merci de l'étranger. Il faut que derrière vos murailles et derrière vos armées apparaisse une main souveraine qui porte le sceptre de la justice et le glaive du commandement. C'est pourquoi vous avez crié vers Dieu : Fiat manus tua. super virurn dexterse tupe et super fîlium hominis quem conflrmasti tibi « Que votre main, Seigneur, repose sur l'homme de votre droite et sur le fils de l'homme que vous avez confirmé en puissance (1). » Vous que vos vieux rois appelaient leur bonne ville de Paris, vous avez compris de nouveau qu'il n'y aurait de sécurité pour vous que dans une intelligence et une volonté souveraines, et par là vous avez abrité vos familles et vos foyers derrière la majesté du pouvoir. Telle est, Mes Frères, la troisième force qui protège votre cité : après vos murailles et vos armées, il semble qu'il n'y ait de sauvegarde

(1) Psaume, lxxix, 16.

pour vous que dans le patronage du pouvoir. Et pourtant, il y a quelque chose de plus fort, de plus majestueux, de plus souverain que tout cela; une puissance qui vous protège mieux encore que vos murailles, vos armées et vos pouvoirs : c'est la loi. La loi est en effet la gardienne inflexible de vos droits, la protectrice suprême de vos intérêts; c'est la patronne humaine et terrestre de la cité. Partout où vous portez vos pas, la loi vous précède, elle vous suit, elle vous couvre de son égide : êtes-vous blessé dans votre honneur, attaqué dans votre personne ou dans vos biens, vous implorez son patronage, vous vous réfugiez derrière l'image de la loi, dans le sanctuaire de la loi, sous le glaive de la loi, et, ainsi préservés contre l'ennemi du dedans et l'ennemi du dehors, vous vivez heureux et confiants, à l'ombre et sous la protection de vos murs, de vos armées, de vos pouvoirs et de vos lois.

Voilà certes. Mes Frères, un patronage bien puissant, que la force de vos murs, la valeur de vos armées, la majesté de vos pouvoirs, la sagesse de vos lois; et cependant il y a eu pour votre ville des moments où la force de ses murs n'a pas tenu contre les

assauts de l'étranger, où la victoire, infidèle à vos armes, n'a laissé à vos malheurs que les consolations de la gloire; il y a eu pour votre ville des moments où vos princes descendaient de leur trône comme ces rois de Juda qui échangeaient les honneurs de la souveraineté contre les humiliations de l'exil; des moments où vos lois, impuissantes à réprimer le désordre, ont laissé subsister au milieu de vous le crime impuni et l'anarchie triomphante. Donc, chrétiens, ni la protection de vos murs et de vos armées, ni le patronage de vos pouvoirs et de vos lois ne suffisent pour assurer vos têtes contre les retours de la fortune et les vicissitudes des événements. Mais, je le veux bien, les forces humaines que je viens de réunir peuvent préserver votre ville des fureurs de la discorde et des calamités de la guerre; mais n'y a-t-il que ces maux-là qui menacent une cité? Quand le fléau, sortant du puits de Tabime, promène le deuil et la tristesse le long de vos rues, lorsque, invisible et souverain, il envahit vos demeures pour assiéger vos familles, et qu'ainsi, étendant son voile funèbre sur la cité, il frappe depuis le premier né de Pharaon,

assis sur le trône, jusqu'au dernier-né du plus obscur citoyen : oh! alors, Mes Frères, où trouver sur la terre une force qui vous protège? De quoi vous sert le patronage des hommes? Le fléau se rit de vos murs, il défie vos armées, il brave vos pouvoirs, il échappe à vos lois, il passe et repasse sur vos têtes, comme l'ange du Seigneur à travers le camp de l'Assyrien. Qui l'arrêterait dans sa marche victorieuse? Les hommes? Ah! vous auriez beau crier vers eux comme cette femme de Samarie vers le roi d'Israël : « 0 roi mon seigneur, sauvez-moi de la famine! » Les hommes vous répondraient avec Joram : « Que me voulez-vous? Où prendrai-je de quoi vous sauver? » Quid tibi vis? Unde te possum salvare (l)? Vous le voyez. Mes Frères, ni la protection de vos murs et de vos armées, ni le patronage de vos pouvoirs et de vos lois ne réussissent à écarter de vous les fléaux qui assiègent le corps, pas plus qu'ils ne suffisent pour assurer vos têtes contre les coups de la fortune et les éventualités de l'avenir. Et d'ailleurs, n'y a-t-il dans votre cité que des corps à protéger?

(1) IV, Rois, Yi, 27.

N'y a-t-il que cette misérable enveloppe qui ait besoin d'un patronage surhumain? Et vos âmes, ces âmes bien plus précieuses que la gloire de votre ville, que l'honneur de la patrie, que le sang de vos veines, vos âmes, qui les protégera? Serait-ce peut-être qu'elles comptent des ennemis moins formidables que ceux du corps? Écoutez l'apôtre saint Paul : Non est nobis colluctatio adversus CcLiiiem et sanguinem. « Nous n'avons pas à combattre contre la chair et le sang », sed adversus principes et potestates^ adversus viundi rectores tenehrarum harutn « mais nous avons à combattre contre les principautés et les puissances, contre les princes de ce monde de ténèbres », contra spiritualia neciuitiœ in celestibus, contre les esprits de malice répandus dans l'air (1). » Voilà, Mes Frères, les fléaux de l'âme suspendus sur votre ville : c'est l'esprit de haine, l'esprit d'orgueil, l'esprit d'impureté qui vous harcèlent et vous poursuivent. Ah ! si Dieu dessillait vos yeux, pour vous montrer les ennemis invisibles qui vous assaillent, comme il découvrait à Judas Machabée

(1) Ep. aux Eph., VI, M, 12. • •

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les célestes auxiliaires qui combattaient pour Israël, vous verriez les esprits de malice répandant sur cette immense cité la coupe du mensonge et de la volupté; vous les verriez amassant les ténèbres, semant le doute, soufflant la discorde; vous les verriez planant sur votre tête, frappant à votre cœur, assiégeant toutes les issues de votre âme. Je le sais, vous ne croyez plus guère à ces choses : les sophistes du dernier siècle vous ont persuadé qu'il n'y a de réel que ce qui est sensible et palpable. Mais de temps à autre vos adversaires spirituels vous avertissent de leur présence par des signes irrécusables. Hier encore vous jouiez avec les éléments du monde, vous tourmentiez les forces de la nature, et, comme aux anciens jours, derrière le rideau de matière qui les cache à vos yeux, vos ennemis invisibles se révélaient à vous avec leurs artifices et leurs prestiges. Voilà, chrétiens, les esprits de malice dont parle saint Paul. Eh bien, qui protégera votre cité contre les princes de ce monde de ténèbres, contre ces puissances plus terribles pour vous que les barbares ({ui jadis assaillirent votre ville, ou les hommes de la mer dont les drapeaux ont flotté

sur VOS remparts, ou les armées étrangères qui ont foulé le pavé de vos rues? Ces principautés, ces puissances insaisissables, vos murs ne les arrêtent point, vos armées ne peuvent les combattre, vos pouvoirs ne sauraient les atteindre ni vos lois les enchaîner. Donc un patronage humain ne suffît pas à votre cité ; il faut que Dieu établisse sur vos familles et vos foyers, sur vos corps et sur vos âmes, une protection surhumaine qui, écartant de vous les calamités de la terre, les fléaux du ciel et les puissances de Tenfer, permette à votre ville de goûter les douceurs de la paix et les joies du bonheur.

Mais quelle sera, INIes Frères, cette protection surhumaine? Oîi trouver ce céleste patronage? A qui Dieu va-t-il confier la garde de votre ville? Eh! (|ui donc s'intéresserait plus vivement à vos besoins que l'un de vos frères ou l'une de vos sœurs? Vous l'avez entendu : deux enfants de Juda, Onias et Jérémie, veillaient du haut des cieux sur la ville de Jérusalem. Dieu choisira également au milieu do vous l'un de vos enfants, et, le revêtant d'une puissance souveraine, il lui mettra au cœur un immense amour pour sa patrie; il remplira ses mains de ces parfums

de prières dont parle Tapôtre saint Jean (1), et il lui dira comme autrefois à Jérémie : « Je t'établis aujourd'hui comme une ville forte, une colonne de fer, un nuu- d'airain, siu' toute la cité, sur ses princes, ses prêtres et son peuple. Lorsque tes frères gémiront sous le poids de la souffrance et du malheur, quand la peste ou la famine désolera leur terre, quand l'ennemi assiégera les portes de leur ville, et qu'alors, te présentant devant moi, tu imploreras leur pardon, j'exaucerai ta prière, je soulagerai leur infortune, je tarirai leurs larmes, je guérirai leurs plaies. Car jai mis la prière sur tes lèvres, et ce glaive protecteur délivrera ton peuple des fléaux (]ui l'accablent et des maux qui l'assiègent. » Ainsi, chrétiens, c'est à l'un de vos frères ou à Tune de vos sœurs que Dieu confiera le patronage de la cité; et n"est-il pas juste qu'après avoir combattu avec vous sur la terre, ce soldat de l'éternité combatte pour vous dans le ciel? N'est-il pas juste quinondant de ses bienfaits la terre qui l'a vu naitre et mourir, cet enfant de la patrie ne cesse de veiller sur la destinée de ses frères? Et que

(Ij Apocal., Y, 8.

sont auprès de ce céleste patronage, les forces humaines qui vous protègent? Si Philippe d'Espagne pouvait dire à ses courtisans, dans Fardeur de sa foi : « Je crains plus les prières d'une pauvre femme qu'une armée de Maures », que sera-ce d'une prière tombant des lèvres d'un saint avec la puissance même de Dieu? Aussi, Mes Frères, toutes les nations chrétiennes ont-elles invoqué tour à tour le patronage d'un saint. Dans ses jours de deuil et de tristesse, la ville éternelle élève ses mains suppliantes vers les apôtres qui l'ont fécondée de leurs sueurs et arrosée de leur sang. Quand l'Allemagne veut défendre la foi de ses pères contre les ravages de Fhérésie, ou détourner de ses peuples les maux qui les menacent, elle répète le nom trois fois béni de Boniface, son apôtre et son martyr. Lorsque la Moscovie rassemble ses hommes du Nord sous Tétendard de la patrie, elle appelle saint Nicolas au secours de ses bataillons. Quand l'Angleterre encore fidèle se levait du milieu de l'Océan pour éloigner de ses rivages les fléaux du ciel ou les calamités de la terre elle invoquait saint Georges, son protecteur et son patron. Chaque fois que l'Irlande

veut se vcnc'er de ses oppresseurs par Ténergie qu'elle met à défendre ses croyances, elle jette un cri douloureux vers saint Patrice, pour demander à son apôtre la foi qui fait les confesseurs et le courage qui produit les martyrs. Et enfin, quand le dernier des grands peuples qui vous entourent, lorsque l'Espagne se croisait pour arracher aux infidèles ses villes et ses contrées, saint Jacques menait ses chevaliers à la victoire et comhattait à leur tête pour sauver la liberté et l'indépendance de la patrie. Eh bien, vous Français, vous peuple de Paris, n'avez-vous pas aussi un nom protecteur dont le patronage s'étende sur votre capitale et votre empire? Ah! chrétiens, vos cœurs m'ont répondu, et ce temple, ces reliques, ces drapeaux de la patrie, tant de pompe, tant d'éclat, tant de magnificence me révèlent la patronne de la cité. Son nom est gravé dans vos cœurs, il repose sur vos lèvres; tout enfant de Paris le prononce avec bonheur, tout Français le répète avec un saint orgueil. Cette ligure virginale apparaît au berceau de votre empire, avec le premier de vos vieux rois, comme l'ange tutélaire de la patrie; ce nom protecteur s'est mêlé à vos joies et à vos souf-

frances, il a été associé à toutes vos gloires comme à tous vos malheurs. Dieu a établi au milieu de vous quelque chose de plus fort que vos murs et vos armées, que vos pouvoirs et vos lois : il a placé dans ce temple la châsse de votre patronne comme l'arche de son alliance et le palladium de la cité, afin qu'au jour du deuil ou à Theure de l'allégresse, il sorte de vos poitrines des cris de joie ou de douleur vers Geneviève votre protectrice, Geneviève votre patronne et votre sœur.

Mais pourquoi. Mes Frères, Dieu a-t-il donné à votre cité Geneviève pour patronne? C'est le sujet d'une seconde réflexion.

Un jour, un général romain traversait les Gaules, et, descendant le cours de la Seine, il aperçut une ile sur les bords de laquelle s'élevaient quelques huttes de mariniers. A la vue de File que protégeaient les deux bras du fleuve, cet homme, le plus grand de l'an-

liquilô, sembla deviner ce que Dieu et les lionunes pourraient faire d'un tel lieu, et, ])réludant aux destinées de cette misérable bourgade, il y transféra l'assemblée générale des peuples de la (laule. Toutefois cette petite ville de la quatrième Lyonnaise ne sortit guère de l'obscurité jusqu'à ce qu'un deuxième César vint faire de sa chère Lutècc le lieu de sa résidence et la ville de son choix. Eh bien! l'avenir a-t-il trompé le génie des deux Césars? Qu'est devenue la colonie des mariniers de la Seine? Regardez autour de vous, regardez vers le nord, vers le midi, vers l'orient, vers l'occident, et voyez ce que vous êtes. Sortie du sein des eaux, la cité a débordé sur les deux rives du fleuve, elle a jeté au loin des flots d'habitants, et non contente d'élargir son berceau, elle a étendu ses deux l)ras sur les Gaules. Du Rhin à l'Océan, de la ]\Ianche aux Pyrénées, tout reflue vers elle comme vers le cœur de la patrie. Que dis-je? l'Europe entière se tourne vers votre ville comme vers l'arbitre de ses destinées. D'un mot, d'un geste, vous ébranlez le monde, et un signe de votre tête le calme, le rassure, le pacifie. Voilà Paris, voilà ce que vous êtes. Eh bien, à vous les Romains de l'Oc-

cident, à vous dont les drapeaux ont flotté sur toutes les capitales du monde, à vous le peuple le plus fier et le plus puissant de la terre, à vous si avides d'honneur et de gloire, quel céleste patronage Dieu va-t-il vous réserver? Placera-t-il vos armes sous la protection d'un saint guerrier? Va-t-il confier cette reine des cités à la garde d'un saint roi? Et pourquoi pas? La sainteté n'a-t-elle pas brillé au milieu de vos camps? N'est- elle pas montée sur le tronc de vos rois? Sans doute, chrétiens; et pourtant Dieu n'a pas fait ainsi. Une gardeuse de brebis, une pauvre fille du peuple, c'est-à-dire peu de chose, rien selon les hommes, voilà ce que Dieu a choisi pour protéger la capitale du monde. Pourquoi cela ? Ah ! c'est pour vous faire comprendre qu'un rayon de la gloire divine efface toutes les gloires humaines ; que la prière dune simple villageoise est plus efficace pour vous défendre que vos murs et vos armées, vos pouvoirs et vos lois. I^'image de cette sainte bergère. Dieu la tient suspendue sur votre ville, afin de vous préserver de l'orgueil qui perd les grandes cités, et de l'ambition qui perd les grands peuples. Car, qu'est-ce qui a perdu Babylone, Ninive, Tan-

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ciennc Rome, sinon Tivrcsse du succès et l'éblouissement de la gloire? Donc, ce c{ui perdrait égalenicnl; votre ville, c'est l'orgueil qui ne tolère aucun frein, qui secoue le moindre joug, qui foule aux pieds les lois divines et humaines; c'est l'ambition, qui sème la discorde, qui enfante le désordre qui mène à l'anarchie. Voilà vos deux ennemis. Dieu l'avait prévu; c'est pourquoi il vous a donné Geneviève pour patronne, afin qu'ayant toujours devant les yeux tant de faiblesse et de pauvreté unie à tant de force et de gloire, vous admiriez dans Geneviève la puissance que donne la foi, et qu'à son exemple vous cherchiez avant toute autre gloire celle de la vertu.

Mais si, comme l'a dit un homme célèbre, Hugo Grotius, votre ville est la capitale du plus beau royaume après celui du ciel, qu'estce encore ({ue Paris ? Paris est le foyer des sciences et des lumières. Depuis que Charlemagne a paru au milieu de vous, tenant dans ses mains impériales le flambeau de la civilisation, vous n'avez cessé d'étonner le monde par l'éclat et la fécondité de votre génie. l'Europe entière admire l'exactitude et la profondeur de vos théologiens, l'ex-

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qiiise simplicité et la brillante correction de vos littérateurs, la rectitude et la précision de vos philosophes. Elle a adopté votre langue comme le plus facile et le plus merveilleux instrument de la pensée. Votre puissance intellectuelle est si grande que Joseph de Maistre a pu dire de vous qu'une idée sortant de votre ville est un bélier plus fort que trente millions dhommes. Il semblerait donc, chrétiens, que Dieu eût dû choisir parmi vos apôtres et vos docteurs pour donner un patron à votre ville si savante et si lettrée. Et cependant, o profondeur des jugements de Dieu! que vois-je sur vos autels? Une pauvre iille ignorante et illettrée, une humble ouvrière dont toute la science consistait à mener paitre ses brebis sur les coteaux de Xanterre ou dans les prés qu'arrose la Seine. Voilà sous quel patronage Dieu a placé la reine de la civilisation. Que signifie cet étrange mystère? Il signifie qu'un acte <lc foi divine est supérieur à toutes les connaissances humaines ; qu'un acte d'amour, nuuniiuré par une pauvre servante, derrière son troupeau, peut avoir plus do valeur que la science d'un savant. Dieu, qui sauva le monde par la folie de la croix, craignait que

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la science ne vint à V(jus enllci' et à vous onorgueillir; qu'elle ne vous portât à mépriser l'humilité de la loi, la simplicité de rÉvangile. C'est pourquoi il vous a donné Geneviève pour patronne, afin qu'à la vue de cette humilité couronnée, de cette simplicité triomphante, vous les aînés de la civilisation, vous n'oubliiez jamais qu'en dépit de vos écoles, de vos universités, de vos académies, sans la foi, votre science ne serait qu'une vaine fumée, une source de perdition, un instrument de mort. Ah! puisse le peuple français, puisse la ville de Paris, en partie éloignée de la foi par un demi-siècle de doute et d'incrédulité, contempler en ce jour l'image de sa sainte patronne, afin cjue, renonçant aux fausses lueurs d'une science légère et superficielle, vous captiviez de nouveau votre raison sous le saint esclavage de la foiîlà est votre avenir, votre bonheur; là €st votre vie et votre salut!

Qu'est-ce enfin que Paris? et pourquoi Dieu a-t-il donné sainte Geneviève pour patronne à votre cité? Lorscjue saint Jean Chrysostôme parlait au peuple d'Antioche, i)our l'arracher il ses plaisirs il lui montrait cette longue file de solitaires qui, aux jours de fête, traver-

saicnt les rues de la voluptueuse cité ; puis ce grand homme s'écriait : « Habitants d'Antioche, on dit dans tout l'Orient que vous aimez le luxe, les plaisirs, la volupté; eh bien, levez les yeux, et voyez ces hommes qui viennent à vous. C'est la pénitence qui traverse votre cité, c'est la chasteté qui parcourt vos rues. Dieu vous ménage un tel spectacle afin que votre ville, qui est la ville des plaisirs, devienne la ville des saints. » Ah! si Chrysostôme vous parlait ici à ma place, à la vue de ce luxe effréné, de ce faste que vous déployez à tous les regards, en face de vos palais, de vos théâtres, de vos lieux de réjouissances, devant ce matérialisme qui déborde de toutes parts, il s'écrierait : Habitants de Paris ! je vois bien que votre ville est la ville des plaisirs, la ville des jouissances, la ville des voluptés. Eh bien levez les yeux, et voyez cette ligure virginale qui domine votre cité. Elle est là qui se dresse entre vous et vos festins, vos bals, vos théâtres; elle est là qui vous suit au milieu de vos fêtes profanes, de vos danses païennes; son innocence proteste sans cesse contre le désordre de vos mœurs, contre le sensualisme qui ravage la capitale. A vous qui ne savez plus ce que c'est que

la pônitencc et la mortification, à vous qui chaque jour imaginez de nouveaux rafïincments en fait de bien-être et de délicatesse il fallait pour patronne une vierge dont l'image, toujours présente à vos regards, vous apprit à combattre les sens et à triompher de la chair. Ainsi parleraient les Chrysostôme, les Tertullien, les Cyprien. Et en effet, chrétiens, n'estce pas que votre cité, comme jadis la ville d'Antioche est la reine des plaisirs? N'est-ce pas que le monde entier vient puiser au milieu d'elle comme à la source des jouissances et de la volupté? N'est-ce pas que toutes les délices sensuelles viennent affluer au sein de Paris comme dans une mer sans rivage et sans fond? Or qu'y a-t-il de plus propre à modérer cette soif dévorante, que Timage de votre patronne, de cette vierge si pure dans ses affections, si chaste dans ses désirs, si pénitente, si mortifiée? 0 Geneviève notre patronne et notre sœur, ta virginité efface les désordres de cette grande ville, elle arrête la colère divine suspendue sur cette Babylone des temps modernes. Lorsque tu élèves tes mains innocentes vers le ciel. Dieu oublie nus iniquités, nos souillures disparaissent à ses yeux, et il ne reste plus devant le trône

de la majesté divine que le parfum de tes prières et la bonne odeur de tes vertus.

Voilà pourquoi, Mes Frères, Dieu a donné à votre ville sainte Geneviève pour patronne. Et maintenant permettez-moi de vous dire qu'un tel patronage ne saurait demeurer inefficace : si vous êtes les clients de sainte Geneviève, soyez aussi les imitateurs de ses vertus. Marchez avec elle dans l'humilité de votre foi, dans la simplicité de votre cœur; ne vous laissez ni éblouir par votre puissance, ni enivrer par votre gloire, ni séduire par votre science, ni entraîner par vos plaisirs. Je le sais, vous aimez tous votre illustre patronne, votre langue s'attacherait au palais plutôt qu'on n'arracherait le souvenir de Geneviève du cœur d'un enfant de Paris. Vous avez tous applaudi à l'acte réparateur qui rendit à son culte le plus beau temple de la capitale, et depuis ce moment-là vous n'avez cessé d'honorer sa mémoire en fréquentant ses oifices, en vénérant ses reliques, en témoignant à ses prêtres vos respects et votre sympathie. Une telle conduite est digne de vous, et cependant là ne doit point s'arrêter votre amour poiu^ Geneviève. Ah! je voudrais que ma voix pût percer cette

enceinte et retentir aux ([uatre coins de la capitale, pour dire aux populations cpii la reml)lissent : Peuple de Paris tu t'inquiètes de beaucoup de choses; tu travailles le jour, tu travailles la nuit; tes rues sont sillonnées d'ouvriers, tu es infatigable dans ton activité; les étrangers se pressent dans ton sein pour admirer ton commerce et ton industrie; tu crées, tu inventes, tu perfectionnes; rien n'égale les ouvrages de tes mains ni les ressources de ton génie; mais au milieu de tes fatigues, de tes travaux, de tes plaisirs, n'oublie pas la seule chose nécessaire, ton avenir éternel, ton âme, ton salut! Que le souvenir de sainte Geneviève, que l'image de cette immortelle travailleuse, de cette angélique ouvrière réveille ton apathie, secoue ton indifférence, ranime ta foi au Christ et à l'Evangile, afin qu'éloignant les vices qui font les peuples misérables, tu acquières les vertus ({ui rendent les peuples heureux, et qu'ainsi, à l'exemple de ta sainte patronne, ornant ton front de ta triple couronne de l'humilité, de la chasteté, de la charité, tu mérites la seule récompense qui puisse répondre à nos désirs et satisfaire nos espérances, celle de l'éternité Ijienheureuse. Ainsi-soit-il.

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