PRONONCE DANS I. EGLISE PATRONALE DE PARIS
A l'occasion
De l'installation du Doyen et des Chapelains de Sainte-Geneviève.
Le 1" Novembre 1867.
Mes Frères,
Ce n'est pas sans une vive émotion que je remonte clans cette chaire où il m'avait été donné, il y a quinze ans, de vous faire entendre la parole de Dieu. Depuis cette époque déjà lointaine, le cours des événements a modifié bien des choses. Issue de la pensée d'un prince généreux et d'un éminent prélat, l'institution de Sainte-Geneviève
a traversé plus d'une phase et subi des destinées diverses. D'autre part, beaucoup d'entre ceux qui aimaient à se grouper autour de cette chaire, et c{ui nous édifiaient par leur assiduité à fréquenter nos offices, sont allés dans un monde meilleur recevoir la récompense de leurs vertus. Ainsi en est-il des choses d'ici-bas! Dix, quinze années suffisent pour ((u'en reparaissant au milieu d'une assemblée de chrétiens on n'y retrouve plus les mêmes visages et qu'on n'y sente plus battre les mêmes cœur ni tressaillir les mêmes âmes. Tant les générations se pressent sur le chemin de Tétcrnité; tant la mort est prompte à éclaircir nos rangs et à rompre les liens qui unissent entre eux les hommes sur la terre.
Mais, dans l'Église de Dieu, cette instabilité n'est qu'apparente. Les hommes passent, les institutions demeurent. Que dis-jc, elles demeurent? elles se développent, elles progressent. Au lieu de fatiguer leur sève dans des efforts stériles, le temps, ce grand maître de la vie humaine, les fait arriver à leur maturité. L'expérience, en indiquant les améliorations nécessaires, sait emprunter au passé des leçons utiles pour l'avenir; et
les épreuves elles-mêmes, bien loin de les affaiblir, ne servent qu'à les consolider, en montrant ce qu'il y a en elles de force et de vie. Voilà ce qui est arrivé pour l'institution de Sainte-Geneviève. Mûrie par le temps, améliorée par l'expérience, éprouvée par les événements, elle se présente à vous dans de nouvelles conditions d'éclat, de vigueur, de fécondité. Et tout d'abord je dois remercier le gouvernement de l'empereur d'avoir mis le sceau à son œuvre en lui donnant une forme définitive, et d'avoir fait appel au clergé de France tout entier pour constituer à sainte Geneviève une garde d'honneur dans une réunion de prêtres d'élite, éprouvés par les luttes de la science et de la parole. Ces remerciements, nous les adresserons en même temps à l'illustre archevêque dont la haute intelligence a compris l'utilité de cette institution, et qui, en lui ouvrant des voies plus larges et plus sûres, vient d'ajouter aux mérites d'un épiscopat déjà si glorieux et si fécond pour l'Eglise de Paris. Je manquerais à la justice et à la vérité, si je ne rendais également un hommage public au digne représentant du premier pasteur, à M. l'Archidiacre de
Sainte-Geneviève, qui a su déployer, dans la restauration de cette œuvre, un zèle, une sûreté de coup d'oeil et une expérience des affaires qui permettent de présager tout le bien qu'il lui sera donné d'accomplir lorsqu'il plaira au Seigneur de l'appeler à des fonctions plus hautes encore (1).
Nous voilà donc, Mes Frères, faibles, mais dociles instruments de Dieu pour le bien de vos âmes; nous voilà devant vous, tout prêts à vous consacrer notre temps, notre parole, nos fatigues, nos veilles. Mais avant de traiter aucun autre sujet, et au début de cette organisation nouvelle, il est une C{uestion que j'ai dû me poser tout d'abord, et que je vais tâcher de résoudre. Qu'est-ce que l'église Sainte -Geneviève? Quelle est son idée ou sa raison d'être?
Quand je parcours l'une après l'autre ces églises qui forment pour la capitale une parure si splendide, jeu trouve une qui occupe un rang à part et au-dessus de toutes. Ce n'est pas sa haute antiquité ni les merveilles de son architecture qui lui assurent
(I) M. Lagardo, vicaire-gOnéral de Paris, archidiacre de Sainte-Geneviève.
ce privilège. Non ; ne daterait-elle que d'hier, lut-elle de bois, qu'elle n'en resterait pas moins la première en dignité. Pourquoi cela? Parce que, dans cette église unique entre toutes, il y a ce qui ne se trouve nulle part ailleurs, quelque chose de central et de souverain, d'où part la doctrine et le gouvernement spirituel : je veux dire la chaire ou le siège de l'évéque, catedrci episcopalis. De là vient qu'on appelle cette église l'église cathédrale. Elle est, pour tout un diocèse, le symbole de l'unité doctrinale et de l'autorité hiérarchique, la marque de l'apostolicité et le signe sensible de la communion avec l'Église universelle. Là siège l'évéque, successeur des apôtres, avec son sénat de prêtres groupés autour de sa chaire pour recueillir sa parole et transmettre ses instructions; et lorsque dans un diocèse, dans une église cathédrale s'élève une chaire épiscopale comme celle de Paris, une chaire dans laquelle se sont assis depuis dix-huit siècles des hommes tels que les Denys, les Marcel, les Germain, les Pierre Lombart, les Maurice de Sully, les Christophe de Beaumont, oh ! alors, les peuples s'arrêtent avec respect devant ce mémorial des temps
passés, pour saluer dans la lignée des pontifes qu'il fait revivre à leurs yeux, la triple majesté du pouvoir, de la science et de la sainteté.
L'église Sainte-Geneviève n'est pas une église cathédrale. Elle n'a pas non plus le caractère ni le Init des églises entre lesquelles se partage la grande famille diocésaine, et auxcfuelles vous appartenez tous par le lien de la naissance ou par le choix de l'habitation. Oui, il est pour chaque chrétien un temple auquel se rattachent ses souvenirs les plus chers et les plus intimes. Là s'est opérée son initiation à la vie chrétienne; là, l'eau du baptême a coulé sur son front pour lui conférer les droits de l'adoption divine; là, vni jour, au début de la vie sérieuse, le Verbe incarné s'est uni pour la première fois à son âme afin de lui servir de soutien et d'aliment; là, à une heure non moins solennelle de son existence, il paraîtra avec la compagne de son choix pour sceller devant Dieu l'union qui devra faire son bonheur; et enfin c'est encore là qu'au terme de sa carrière, sa dépouille mortelle, escortée des prières de l'Église, viendra recueillir au seuil de la tombe les promesses de la résurrec-
tion. Voilà certes des relations étroites et profondes. Aussi, j'aime à le dire hautement, Dieu nous garde, Mes Frères, de vouloir rompre les liens qui vous unissent à vos paroisses, et d'affaiblir le moins du monde les droits de cette paternité spirituelle dont le pouvoir est en raison de la charge d'âmes. Nous agirions contrairement aux intentions de l'Eglise, de l'Église qui, en exigeant de chaque fidèle qu'il vienne accomplir dans l'église paroissiale, à une époque déterminée, le plus grand acte de l'année chrétienne, montre assez par là que ces foyers multiples de la vie religieuse contribuent puissamment à entretenir et à fortifier la communion des âmes.
Vous le voyez, Mes Frères, nous tenons avant tout à conserver à l'église Sainte-Geneviève son caractère particulier, et à ne pas la confondre avec tout ce qui n'est pas elle. Quelle est donc, me direz-vous, sa situation propre, et par suite son idée, sa raison d'être? Cette situation, je vais la caractériser d'un mot. Entre l'église cathédrale et les églises paroissiales, l'église Sainte-Geneviève occupe une place intermédiaire, un rang exceptionnel et unique, parce qu'elle seule
est l'église patronale de Paris. Et à ce titre elle est d'abord un centre de prières pour toute la capitale, parce que le patronage de sainte Geneviève s'étend à toute cette immense cité. Oui, c'est ici, dans ce lieu de pèlerinage, l'un des plus augustes du monde chrétien, que la prière doit affluer des divers points de Paris et de la France, pour venir demander à Dieu, par l'intercession de sainte Geneviève, la persévérance des justes, le retour des pécheurs, la guérison des infirmes, la prospérité de la patrie, le triomphe de l'Eglise. Et c'est d'ici, de ce réservoir des largesses divines que la prière, fécondée de Dieu, doit refluer dans tous les sens sur cette grande ville, comme un fleuve de grâces et de bénédictions, pour aller porter aux riches l'abnégation et l'esprit de charité, aux pauvres la résignation dans le malheur, à l'ouvrier et au travailleur la force de lutter contre les difficultés de la vie. Ainsi voit-on dans le corps humain le premier élément de la vie aboutir au cœur par une infinité de veines, et repartir de là pour se répandre par mille artères jusqu'aux membres les plus reculés. Ne vous étonnez donc pas que cette église soit un centre de vie religieuse, un
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lieu de réunion pour tous : ni qu'à certains jours de l'année sa vaste enceinte semble trop étroite pour contenir la foule qui s'y presse. Vos pères vous ont appris qu'il est un sanctuaire dont tout enfant de Paris doit connaitre le chemin, un sanctuaire d'où les faveurs divines se répandent sur la cité entière; et chaque fois que vous apparaissez sous les voûtes de ce temple, vous n'y venez pas seulement remplir les devoirs de la religion. Xon; c'est encore un pèlerinage que vous accomplissez; c'est une grâce spéciale que vous pouvez y recueillir; car, si vous y apportez la foi, vous en retirerez les bénédictions et la récompense du pèlerin.
Centre de prières et de pèlerinage pour toute la capitale, l'église patronale de Paris doit être en second lieu un centre d'enseignement. De même que la prière descend de la montagne Sainte-Geneviève pour enlacer les esprits et les cœurs dans un réseau mystérieux et invisible, ainsi faut-il que la doctrine rayonne de ce sommet sacré sur les intelligences; ainsi faul-il que la parole de Dieu s'y fasse entendre à tous, vive, profonde, savante, pour la jeunesse des écoles échelonnée dans ce quartier des études et du
du savoir humain; élevée et pratique tout ensemble pour les pieux fidèles c[ue leur dévotion à sainte Geneviève attire dans cette enceinte; instructive et attachante pour les classes ouvrières qui ont besoin tout à la fois de trouver dans la religion un frein et une consolation. Le passé et le présent se réunissent d'ailleurs pour assigner à l'église patronale de Paris cette destination particulière. Oui, c'était une grande idée de la part d'un de nos vieux rois que d'avoir construit sur ces hauteurs • la basilique de Sainte- Geneviève, a(in d'en faire un centre d'enseignement pour toute la capitale. Car c'est d'ici, de cette montagne fameuse que la science de la religion s'était jadis répandue sur toute l'Europe. C'est à ([uatre pas du lieu où je vous parle que les Pierre Lombard, les Thomas d'Aquin, les Albert le Cirand étalaient devant leurs contemporains émus et ravis les magnificences de la doctrine chrétienne. C'est sur les flancs de cette colline que les Abélard et les Guillaume de Champeaux tenaient suspendue à leurs lèvres une jeunesse avide d'instruction religieuse; que Hugues et Richard de Saint-Victor initiaient les esprits aux méditations les plus pro-
fondes. Depuis lors, la montagne Sainte-Geneviève est restée ce qu'elle était auparavant, le berceau des grandes écoles, le siège d'institutions sans rivales dans le monde, le rendez-vous des sciences, des lettres et des arts. Voilà pourquoi il fallait que la chaire catholique se dressât sur cette cime, visible à tous, abordable à tous, pour y faire entendre sous toutes les formes, à travers les bruits et les contradictions humaines, la parole et les enseignements de Dieu.
Ce n'est là, toutefois, qu'un deuxième caractère propre à l'église Sainte-Geneviève. Car la prière commune engendre l'association, et la doctrine trouve dans les œuvres son expression pratique. Donc, pour répondre pleinement à son idée, l'église patronale de Paris doit devenir, en troisième lieu, un centre d'œuvres et d'associations. Ces mots, je les prends dans leur sens le plus large et le plus étendu. Car dans l'église Sainte-Geneviève, rien ne doit s'arrêter aux limites d'une paroisse ni d'un quartier; il faut que tout y soit vaste, expansif et central comme elle-même. Telle est, en effet, la forme que nos vénérables prédécesseurs ont cherché à imprimer aux institutions qui se
rattachent à ce temple. C'est dans tous les rangs de la bourgeoisie de Paris que se recrute la confrérie des porteurs de la châsse de sainte Geneviève, cette antique et pieuse compagnie dont les plus hauts personnages se glorifiaient de faire partie dans les siècles de foi, et à laquelle nous nous efforcerons de rendre son éclat et sa splendeur passée. C'est aussi de tous les points de la capitale que nous sont arrivés les membres de cette association du Rosaire vivant, qui forme comme une couronne de perles déposée par les mains de sainte Geneviève sur le front de la très sainte Vierge. C'est encore de loin comme de près que la piété des familles députe vers le village de Nanterre cette congrégation de jeunes filles qui se réunissent sous ses auspices pour vénérer sa mémoire et s'inspirer de ses vertus. Voilà autant d'associations qui ont leur raison d'être et leur place marquée au milieu de nous. Mais coml)ien n'aimerions-nous pas en voir augmenter le nombre, afin que Tépanouisscment de la vie religieuse pût être en harmonie avec les magnificences de ce temple et avec sa destination propre ! Que j'aimerais à voir ces associations ouvrières, ces sociétés chré-
tiennes de secours mutuels, ces confréries de Saint-François-Xavier se réunir, à certains jours de l'année, dans l'église patronale de Paris, pour y offrir l'imposant spectacle de cinq à six mille hommes jetant vers Dieu, de leurs mâles poitrines, le cri d'une foi ardente! Que j'aimerais avoir les conférences de Saint-Vincent de Paul, cette admirable milice de la charité, adopter pour le siège de leurs réunions annuelles et générales ce temple qui n'est limité par aucune circonscription, et dont la périphérie s'étend aussi loin que leur dévouement! Que j'aimerais à voir les cercles catholiques, où la jeunesse des écoles alimente et fortifie sa foi, venir se placer sous le patronage de la vierge de Paris, et choisir ce sanctuaire pour la consécration religieuse de leurs travaux scientifiques et littéraires! Que j'aimerais à voir ces œuvres de militaires disséminées sur divers points de la capitale se rattacher entre elles, se réunir en faisceau et se grouper autour de ce temple pour trouver leur point de ralliement et leur centre d'unité, en sorte que l'église patronale de Paris puisse devenir pour les braves jeunes gens de notre armée active ce qu'est l'église des Invalides pour les
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Grlorieux vétérans de nos milices. Ce sont là
des rêves, diront quelques esprits pusillanimes qui s'effrayent plus des obstacles qu'ils n espèrent dans le secours de la Providence. Eh bien, ces rêves, nous essayerons de les convertir en réalités, dans la mesure de nos forces, avec Taide de Dieu et sous l'égide de sainte Geneviève. Si nous ne parvenons pas à construire l'édifice tout entier, nous poserons du moins des pierres d'attente; ce que nous ne ferons qu'ébaucher, nos successeurs l'achèveront; mais ce que je ne crains pas d'affirmer dès maintenant, le regard tourné vers l'avenir, c'est que tel sera le rôle, telle sera la destinée de cette église. Oui, ce vaste foyer de prières et d'enseignements deviendra tôt ou tard, pour la capitale entière, un centre non moins fécond d'amvres et d'associations.
Et maintenant, Mes Frères, après vous <ivoir dit lidéo de l'église Sainte-Geneviève, son but, sa raison d'être, je devrais, ce semble, faire un appel à votre piété, et vous demander votre l)ienveillant concours pour notre institution restaurée et agrandie. Mais déjà cette assistance si nombreuse et si recueillie, la touchante attention que vous
venôz de prêter à ma parole, Tallégresse spirituelle que je vois peinte sur vos visages, tout cela m'indique assez que vos sympathies chrétiennes nous sont acquises, et qu'il ne nous reste plus ([u"à les justifier par notre zèle pour le bien de vos âmes. Dans ce travail d'édification mutuelle, nous n'avons pas cru pouvoir mieux répondre à vos désirs qu'en inaugurant le nouvel ordre de choses par l'octave solennelle des Morts. Car s'il est une église indiquée pour ces exercices si consolants du culte catholique, c'est assurément celle que l'usage avait destinée à la sépulture des grands serviteurs de la patrie. Voilà pourquoi, en implorant tout d'abord la miséricorde divine sur nos parents et nos amis défunts, nous étendrons nos prières à tous les morts inlumiés dans cette nécropole souterraine. Parmi ces hommes, il s'en trouve qui ont eu le malheur de combattre la religion chrétienne par des ouvrages tristement célèbres. Ces hommes ai-je besoin de le dire? nous passons notre vie à les réfuter par nos discours et par nos écrits. Mais devant leur avenir éternel, devant l'incertitude qui enveloppe leurs destinées futures il ne reste plus sur nos lèvres que la prière de la
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charité. Ce n'est pas à nous de prononcer un jugement réservé à Dieu seul. Comme saint Paul, nous voudrions être anathème pour nos frères coupables, afin de pouvoir adoucir leur infortune; et s'il est un spectacle capable de frapper les esprits les plus prévenus, c'est de voir l'Église catholique priant ici même sur la tombe de ses ennemis, et leur rendant en bénédictions après leur mort les outrages qu'elle avait reçus deux pendant leur vie. Donc, Mes Frères, accourez de tous les points de Paris pour prendre part à la sainte ligue de prières que nous allons organiser pendant cette octave, afin de procurer à vos chers défunts le rafraîchissement, la lumière et la paix. Et vous, 6 notre bien-aimée patronne, dont le nom vient toujours se placer sur nos lèvres, dont le souvenir se retrouve au commencement de toutes nos joies, demandez à Dieu, pour ces prêtres qui vont se dévouer à votre culte, la grâce (raccomplir avec fruit leur belle mission, et pour ce religieux auditoire la force de persévérer dans le bien, afin que tous, prêtres et fidèles, ne se proposent d"autre but dans leurs paroles et dans leurs œuvres que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Ainsi-soit-il.
SAIXT r.ERMAI.X D'AUXEHUE
DANS L liGLlSE SAINT-GKRMAIN-L AUXKRROIS
Le 31 Juillet 1S60,
Mamenlote pi-mposilorum vcslvoriun qui vobis locuti sunt verbum Dei.
Souvenez-vous de vos évoques qui vous ont annoncé la parole de Dieu.
Ep. aux Hébr , siii, 7.
Mes Frères,
Lorsqu'une nation chrétienne veut chercher clans son passé ce qui a fait sa grandeur et sa gloire, elle a coutume de parcourir la lignée de ses princes, la lignée de ses hommes de génie, la lignée de ses héros; et c'est là une triple couronne que Dieu dépose sur le front d'un peuple. Mais quand, par
■delà cette gloire terrestre et humaine, elle cherche ce qui fait sa grandeur surnaturelle et divine, elle dépasse Théroïsme militaire, le génie et la royauté, pour compter avec un nol)le orgueil la lignée de ses saints.
Les saints ! voilà le plus bel ornement d'un peuple et sa divine parure. A cette fécondité surnaturelle on peut mesurer sa force et sa vitalité. Or, sil est une nation catholique qui apparaisse dans l'histoire, portant au front la couronne de la sainteté, c'est la nation française; et je n'ai pas besoin de sortir des murs de la capitale pour recueillir les témoignages de ce fait : l'art et la piété l'ont gravé au frontispice de nos monuments, et du haut de ces édifices consacrés par la religion, les Denys, les Germain, les Marcel, les Eloi, les Sulpice, les Séverin, les Médard, les Martin, les Clotilde, les Geneviève, les Louis, les Vincent, attestent de concert que si la sainteté a germé et fleuri sur un sol, c'est assurément sur cette terre prédestinée qu'on appelle la France.
Or, parmi ces grandes figures il en est une que nulle autre ne surpasse en éclat ni •en hauteur. Nommer cet homme de Dieu qui -apparaît au berceau de l'Église de France
comme run de ses fondateurs, c est rappeler Tépoque mémorable à jamais, où il plut à Dieu d'introduire notre patrie au sein de son royaume. Germain d'Auxerre est le type de ces grands évoques de la Gaule dont l'incrédulité elle-même a pu dire qu'ils ont formé notre pays comme les abeilles forment leur ruche. Sa vie apostolique n'a pas deux faces : aussi je ne la diviserai pas. Depuis le moment où Dieu l'enleva aux affaires du siècle pour lui confier le ministère des âmes, il offrit dans sa personne le modèle accompli d'un évoque chrétien. C'est l'aspect unique sous lequel je me propose de l'envisager dans ce discours.
Lorsqu'on veut étudier la mission providentielle d'un homme, il faut tout d'abord jeter un coup d'œil sur le théâtre au milieu duquel Dieu s'est plu à le produire. Or, au quatrième siècle de l'ère chrétienne, à l'une des extrémités de l'empire romain, se trouvait une race, la dernière qu'eût touchée l'épée de Rome, avant que l'épée de Rome se brisât dans des mains devenues trop faibles pour la porter. Tout ce qu'il y avait eu de grand dans le vieux monde s'était rencontré
avec cette race que Caton définissait par deux traits : l'éloquence et la bravoure, res inilitaris et argute loqui. Lorsque Alexandre promenait ses phalanges à travers l'Asie, il était venu se heurter à cette race, et elle avait dit à l'homme devant qui la terre s'était tue : Nous ne vous craignons pas; nous ne craignons qu'une chose, c'est que le ciel ne tombe sur nous. Aussi Rome ne tremblaitelle que devant cette race, qui un jour était allée au Capitole venger d'avance les humiliations de vingt peuples; et chaque fois que l'écho d'une menace franchissait les Alpes, la grande république ordonnait à ses consuls de veiller à son salut. Enfin, pour la dompter, il avait fallu que le plus grand homme de guerre de l'ancien monde déployât contre elle la double ressource du génie et de la cruauté. Mais la Gaule vaincue par César n'en demeurait pas moins pour ses vainqueurs une menace et une terreur; et il n'était pas besoin de creuser bien avant dans la terre des Civiliset des Vindex pour voir qu'elle n'avait rien perdu de sa sève ni de sa fécondité. Telle est la race au sein de laquelle Dieu avait fait naître Germain, avant que les Francs, s'unissant aux Gaulois, produisissent ce mé-^
lange providentiel d'activité et de force qui est devenu la nation française.
J'ai nomme la patrie de Germain; je n'ai pas dit encore ce qu'elle était devant Dieu et devant le Christ. Or Dieu, qui destinait la Gaule à devenir l'un des plus beaux fleurons de la couronne de FEglise, Dieu voulut que la foi y jetât de ])onne heure des racines profondes. Et comme rien de grand ni de durable ne se fonde ici-bas que par le sacrilice d'un sang pur librement versé, les premiers apôtres de la Gaule en avaient été les premiers martyrs. C'est là, chrétiens, un premier fait par lequel les conquêtes de la foi s'inaugurent dans le monde : elle grandit au milieu de la lutte et se fortifie par l'attaque; elle tire sa croissance de ce qui semjjlerait devoir l'étouffer dans son germe, et c'est en cherchant à l'éteindre dans le sang cp'on fait briller sa lumière. Telle est la marche invariable que suit la vérité ; c'est le sacrifice qui lui fraye la voie en lui ouvrant un passage à travers les préjugés et les passions humaines. C'est pourquoi les Denys, les Pothin, les Saturnin, les Firmin, et tant d'autres avaient cimenté par leur sang la doctrine qu'ils prêchaient, et la Gaule chrétienne était
sortie de là comme une tige immortelle d'une semence féconde.
Mais si le sang des martyrs est la semence bénie d'où naissent les Églises, la science des docteurs est la sève vivifiante qui les fait croître et se développer. De là vient que dans l'histoire des conquêtes spirituelles, Dieu a coutume de faire succéder à la phalange des confesseurs de la foi celle de ses défenseurs ; car la science divine ne fleurit nulle part avec plus d'éclat que sur un sol trempé par le sang du sacrifice. Dieu n'y manqua point pour la Gaule. Il y suscita une pléiade de docteurs au milieu desquels saint Irénée et saint Hilaire s'élèvent comme la plus haute expression du génie illuminé par la foi.
Après le martyre qui fonde, après la science qui affermit, vient le gouvernement qui organise et qui achève. Lorsqu'une terre a l)u le sang du sacrifice, qu'elle a été pénétrée des rayons de la doctrine, elle ne réclame plus d'autre principe de fécondité que les labeurs du sacerdoce et de l'épiscopat. C'est pourquoi les grands évoques prennent place dans l'histoire des peuples chrétiens à la suite des grands docteurs et des grands martyrs, et leur activité merveilleuse vient donner à Té-
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difice entier sa forme et son couronnement. La Gaule eut ce privilège qui n'échut à aucune autre nation dans un plus haut degré. Dieu fit naitrc dans son sein au quatrième et au cinquième siècle, une génération d'évêques telle qu'il s'en offre rarement dans l'histoire de l'Église. C'étaient les Martin de Tours, les Marcel de Paris, les Loup de Troyes, les Remy de Reims, les Mamert de Vienne : hommes grands par le cœur, grands par le caractère, grands par la foi et par les œuvres, groupe sublime d'où se détache la figure de saint Germain d'Auxerre.
J'ai marqué le rang que Dieu lui assignait; il me reste à vous dire comment il a su l'occuper. Or parmi ceux que Dieu destine au ministère des âmes, il en est qui semblent en quelque sorte porter avec eux en naissant le signe de l'élection. Comme Samuel, ils entendent dès le bas âge la voix de Dieu qui les appelle ; et cette voix qui leur parle au cœur ne laisse de son ni d'autorité à aucune autre.. Ils suivent docilement l'attrait souverain dela grâce et, comme un vaisseau cfui se laisse' aller au gré d'un vent protecteur, ils arrivent devant l'Eglise qui les reçoit et aux pieds du Christ qui les bénit, poussés par une force
secrète qui dirige leur jeunesse clans un cours non troublé. Il en est d'autres, au contraire, que les événements ou les hommes détournent brusquement de leur voie pour les rejeter sur des routes d'où ils ne rapportent le plus souvent qu'un esprit inquiet ou un cœur blessé; et alors pour réparer ce que le monde a détruit, il faut l'une de ces illuminations soudaines ou l'un de ces coups d'autorité qui triomphent des âmes et dont Dieu seul a le secret.
Germain fut du nombre de ces derniers; et il semble que, pour assurer à cet homme une action puissante sur son époque, Dieu ait permis qu'il la vit en face, mêlé aux erreurs et aux agitations du temps. La jurisprudence et les armes l'avaient enlevé à l'Eglise, et les honneurs couronnant ses grandes qualités paraissaient fermer devant lui la voie du retour. Gouverneur d'Auxerrc, sa ville natale, il consacrait aux plaisirs d'une vie mondaine tout le temps que ne réclamaient point ses fonctions ; et, comme la plupart des grands seigneurs de cette Gaule moitié barbare et moitié civilisée, il supportait impatiemment le joug de l'autorité spirituelle. Un blâme sévère qu'il s'était attiré de la part de Févêquc
dAuxcrre pour une fantaisie coupable avait allumé dans son cœur le feu de la vengeance; mais son âme naturellement droite et fière, était aussi capable d'accepter une humiliation que prompte à la sentir. Ce sacrifice de l'orgueil au devoir fut peut-être le principe de sa conversion; car Dieu n'attend de Thomme égaré dans ses voies qu'un effort généreux pour lui tendre la main et le relever de ses chutes. L"évêque d'Auxerre comprit qu'un tel homme, acquis au sacerdoce, en deviendrait la gloire et la force; et à cette époque où l'acclamation populaire faisait les rois en élevant sur le pavois des chefs de tribu, la voix du peuple, désignant Germain pour évoque fut regardée avec raison comme la voix même de Dieu.
Germain porta dans la chaire épiscopale l'énergie et l'activité qui distinguaient son âme. Et c'est là une loi morale qui suit son cours régulier dans le gouvernement de la Providence. La grâce ne détruit point les qualités de la nature, mais elle les épure, les agrandit et les transforme; elle fait tourner au bien ce qui servait au mal. Elle renverse Paul sur le chemin de Damas; mais, en se relevant sous la main de Dieu qui l'a
touché, le futur conquérant des âmes restera toujours l'impétueux cavalier qui poussait devant lui son coursier vers Damas, et qui, de persécuteur devenu apôtre, trouvera la terre trop petite pour Tardeur qui le consume. Elle communique à Augustin une force qu'il ne connaissait pas; mais le fils de Monique gardera sous l'action divine cette profondeur et cette vivacité de sentiment qui ont fait la moitié de son génie. Ainsi en futil de Germain, et quelque changement que la grâce eût opéré en lui, on retrouvait dans le pontife, sans mélange de vices, les qualités que déployait le gouverneur d'Auxerre.
C'est que, en effet, Tépiscopat des Gaules exigeait alors un grand caractère joint à une âme pleine de foi. Offrir dans sa personne une expression vivante de l'Evangile, faire germer et fleurir la sainteté dans les âmes, combattre les erreurs qui menaçaient de troubler la pureté de la doctrine, intervenir entre les souffrances des peuples et la tyrannie des princes, comme un ange de paix et de conciliation : telle est la mission qui se présentait à Germain et qu'il accomplit fidèlement.
Et d'abord, ce qui, dans un grand minis-
tère, est compris de tous et s'impose à tous, ' c'est l'ascendant de l'exemple. Car il n'y a rien de plus fort ni de plus puissant sur la terre qu'une parole qui emprunte son autorité à la sainteté de la vie. C'est par là que le christianisme a conquis le monde. Avant lui, bien des philosophes avaient enseigné le devoir, exalté la vertu, recommandé le sacrifice; mais le plus souvent leurs actions démentaient leurs paroles. De là l'inanité de leurs efforts et l'impuissance de leurs discours. Si, au contraire, l'Évangile a triomphé de la race humaine, c'est qu'il a été prêché par des saii}ts. Quand le monde vit se dérouler devant lui cette légion d'hommes détachés d'eux-mêmes, pleins de mépris pour les jouissances de la terre, foulant aux pieds les vanités du siècle, humbles, chastes, charitables jusqu'à l'héroïsme, bénissant ceux qui les maudissaient, répondant à la calomnie par le silence, à l'outrage par le bienfait, au supplice par la patience, au blasphème par la prière : oh! alors, vaincu par un tel spectacle, il se jeta dans les bras d'une religion qui joignait à la persuasion de la parole la force et l'eiricacité de l'exemple. Vous comprenez dès lors l'influence sou-
veraine que la parole de Germain dut exercer sur les populations de la Gaule. Cet homme que les dignités humaines avaient trouvé si ardent aux plaisirs, le voilà qui donne Icxcmple du détachement le plus complet. Une rigidité de conduite qui parle à tous les yeux, répand autour de sa vie une renommée de vertu dont ses contemporains se sont fait Técho. Sa nourriture, c'est un peu de pain d'orge dont il use avec parcimonie : son vêtement, une tunique grossière qui ne «"accomode ni aux intempéries de l'hiver, ni aux ardeurs de Tété; son lit, une couche misérahle qui suffît à la nature et repousse la mollesse. Voilà l'homme sur les pas duquel les multitudes se presseront respectueuses et soumises, qui domptera les hérésies, qui hrisera les armées, qui fléchira les puissances de la terre. Ah! je n"en suis pas étonné. 11 y a dans le sacrifice librement accompli une grandeur et une solennité dont s'émeuvent ceux-là même qui ne le comprennent pas. Et aujourd'hui encore, dans ce siècle où le prestige est aux choses vaines, nul d'entre nous n'échappe entièrement à la domination du sacrifice. Le détachement, sous telle forme qu'il s'offre à nos yeux,
nous inspire un sentiment de respect que n'obtiennent de notre part ni la richesse ni les dignités; et je défie tout homme qui a le sens de la grandeur morale, de rencontrer sur son chemin quelque pauvre franciscain traversant nu-pieds et la corde aux reins les rues de cette capitale, entre la richesse qu'il dédaigne et le plaisir qu'il l'oule aux pieds, sans se dire au fond de son âme : Il y a là de la majesté, il y a de la grandeur; car c'est la grandeur et la majesté du sacrifice.
Non pas que les serviteurs de Dieu recherchent ce prestige de la sainteté qui s'attache à leur vie; non, mais ils le trouvent à côté d'eux; et plus leur humilité s'en effraye, plus Dieu en fait briller l'éclat. Aussi la réputation de Germain se répandit-elle au loin; et quand les évêques de la Gaule, réunis en concile, résolurent de combattre l'hérésie de Pelage sur le sol de la Grande- Bretagne, c'est à Germain d'Auxerre et à Loup de Troyes qu'ils confièrent cette mission, comme aux docteurs les plus propres à défendre la vérité par l'autorité de leur science et l'ascendant de leur vertu.
Dieu, qui a fait descendre la vérité sur la
terre, n'a pas voulu qu'elle triomphât sans combattre. Voilà pourquoi les attaques ne feront jamais défaut à la doctrine catholique, ^t si c'est le propre de l'Église de vaincre toujours, il est également dans sa destinée de ne rester jamais sans ennemis. Ne vous en étonnez pas, mes Frères : Si le Fils de Dieu lui-même, la vérité incarnée, a daigné se livrer à toutes les contradictions humaines, ne faut-il pas que sa doctrine, déposée dans l'Église, partage son sort, et qu'impérissable comme Lui, elle trouve, à son exemple, l'incrédulité à côté de la foi, et le blasphème en face de Tamour? Oui, telle est la loi du monde. Il faut que la vérité règne sur le genre humain par droit de conquête, comme •elle règne sur lui par droit de naissance. Et rien n'est assurément plus beau ni plus glorieux que cette marche patiente et laborieuse de la vérité, qui conquiert pied à pied le terrain des âmes ; qui trouve à chaque pas une victoire dans un combat nouveau; qui s'avance à travers mille obstacles qu'elle renverse, et fait tourner à son éclat jusqu'aux ténèbres mômes dont on cherche à la couvrir. Dieu ne pouvait ménager à la vérité un plus grand triomphe, qu'en permettant aux hom-
mes do la discuter, pour les coutraindre à témoigner, par leurs résistances mêmes, de sa force et de sa souveraineté.
C'est pourquoi il y aura toujours des hérésies, parce qu'il ne manquera jamais d'hommes pour repousser la vérité que Dieu leur présente par les mains de l'Église. Or, si j'examine le caractère de l'hérésie que Germain allait comhattre dans la Grande-Bretagne, je trouve qu'elle fait encore le fond de toutes les erreurs modernes : c'était la négation de la chute de l'homme et de la nécessité d'une rédemption. Comme les rationalistes de nos jours, Pelage, leur ancêtre à tous, soutenait que la nature humaine, telle qu'elle est en chacun de nous, se sufTit à elle-même sans le secours de la grâce. Comme eux, il fermait l'oreille à la voix du genre humain, qui, pendant quatre mille ans, tourmenté par le sentiment de sa faute, demandait, attendait, désirait la délivrance. Comme eux il fermait l'oreille à la voix de la conscience, qui atteste par nos ténèhres, nos défaillances et nos égarements, que nous sommes déchus de notre état primitif, et que, si le Fils de Dieu ne nous avait pas tendu une main secourable, s'il ne nous avait pas touchés de sa croix et
arrosés de son sang, rhumanité retomberait sur elle-même sans lumière, sans force et sans vie. Tant il est vrai que l'erreur est contrainte à se répéter sans cesse, et que, pour châtiment de son orgueil, Dieu la condamne à tourner dans un cercle d'agitations stériles, sans pouvoir y trouver le repos ni même la nouveauté.
Telle est l'hérésie que Germain allait combattre dans la Grande-Bretagne avec les armes de la vérité. Mais, avant de l'y suivre, je dois à votre piété de ne point passer sous silence un incident qui a pour nous tous un intérêt et un charme particuliers.
Un jour que les deux apôtres de la foi traversaient un village situé sur leur route, la multitude, avertie de leur arrivée, s'était portée à leur rencontre. Car de la Bretagne à l'Aquitaine et de l'Armoriquc à la Provence, il n'y avait pas deux noms plus glorieux ni plus vénérés que ceux de Germain d'Auxerre et de Loup de Troyes. Aussi, à leur approche, on se porte au-devant d'eux, on les entoure, on leur baise les pieds, on s'incline sous leurs mains. Pour eux, émus et attendris, ils traversent les rangs de la foule agenouillée sur leur passage, en ré-
panclant autour d'eux ces bénédictions puissantes dont les successeurs des apôtres ont recueilli Théritage. Mais toup à coup Germain s'arrête, une illumination soudaine a lait tressaillir son âme, et son œil, s'animant d\m regard prophétique, a démêlé dans la foule une jeune fille de sept ans. Comme le vieillard Siméon au temple de Jérusalem, il a lu dans cette âme sa sainteté future, sa merveilleuse destinée. Ainsi le secret des opérations divines se dévoile-t-il aisément à un esprit dont le regard limpide n'est plus troublé par les ténèbres de la concupiscence. Le vieillard donc s'approche de la jeune fille, et levant les yeux vers le ciel, il prédit à tous que cette enfant sera grande devant Dieu et grande devant les hommes. Cette enfant, vous l'avez nommée, c'était sainte Geneviève. Dieu avait réservé à Germain le glorieux privilège de discerner la vocation de la future patronne des Gaules.
A partir de ce moment-là, le saint évêque ne perdit plus de vue celle dont il avait prophétisé la mission et pressenti la sainteté. Quand plus tard le vent de la calomnie vint à se déchaîner sur elle, il défendit son innocence contre les préventions d'une multitude
égarée; et je n'en suis pas surpris. L'Eglise catholique est jalouse de la couronne de ses vierges; car cette gloire si pure est en même temps l'une des preuves les plus éclatantes de sa divinité. La virginité est au milieu d'elle l'arôme préservateur qui bannit la corruption ou qui la neutralise; c'est le parfum céleste qui embaume le champ du père de famille; c'est le lis qui fleurit au milieu des ronces et des épines; c'est une émanation de la nature angélique sur l'humanité; c'est le drapeau de la victoire complète de l'esprit sur les sens; et quand TEglise veut prouver au monde qu'elle vient de Dieu, elle n'a qu'à lui montrer la sainte phalange de ses vierges pour manifester une force et une pureté qui ne sont pas de la terre.
Sa sollicitude n'est pas moindre pour préserver les esprits des atteintes du mensonge. De là cette activité prodigieuse que déploya Germain à son arrivée dans la Grande-Bretagne. Il prêche, il combat, il attaque, il réfute; il réunit des assemblées, établit des conférences publiques, chasse l'hérésie de toutes ses positions, l'accule, la terrasse; et ce que la parole a commencé, le miracle, plus fort que la parole, l'achève et le complète.
Oui, le miracle, car Dieu voulut f{ue la puissance du thaumaturirc vint soutenir la doctrine de rap<3tre. J'entends dire quelquefois : Pourquoi les miracles, si fréquents à cette époque, sont-ils devenus plus rares de nos jours? Pourquoi Dieu intervient-il moins souvent dans les choses d'ici-bas par une action directe et immédiate de sa providence? La raison en est toute simple, Mes Frères, et c'est saint Augustin qui va nous la donner. Lorsqu'une plante, dit-il, est jeune et délicate, on l'arrose fréquemment et on la cultive avec soin; mais dès qu'elle atteint son développement complet, on l'abandonne au cours ordinaire de la végétation : la pluie du ciel et la chaleur suffisent désormais pour entretenir sa force et sa vitalité.
Il en est ainsi de l'Église. A son entrée clans le monde, elle avait besoin d'un secours extraordinaire pour s'y soutenir et s'y développer. Sans le miracle, le genre humain, esclave des sens et des passions, n'aurait pu rompre avec ses traditions de vice et de mensonge. Car le miracle, c'est le signe authentique, le cachet de vérité, le sceau irréfragable que Dieu imprime à son œuvre; c'est le coup d'État de la Providence, c'est
réclair qui sillonne la nue et qui déchire en un clin cVoeil les ténèbres les plus épaisses. Voilà pourquoi le miracle a dû se multiplier autour du berceau de l'Église. Aujourd'hui qu'elle est là debout, victorieuse de l'espace, du temps et des passions, elle se maintient par sa propre force, elle n'a plus besoin, pour prolonger sa vie, de cette intervention fréquente de la puissance divine, car elle est elle-même un miracle permanent et le plus palpable de tous. Pour asseoir ce roc immobile au-dessus du flot des passions humaines, il fallait toute une succession de merveilles ; une fois le roc assis sur une base inébranlable. Dieu a pu retirer sa main ou du moins la laisser voir à de rares intervalles; le roc se soutient par lui-même, et fort de la puissance que Dieu lui a donnée, il se rit de la tempête et de ses colères inutiles. Ne vous étonnez donc pas qu'en plaçant Germain en face de ces hérésies primitives, Dieu ait armé sa main du miracle, et qu'il ait soumis à son pouvoir les fléaux du corps et de l'âme, les éléments de la nature et jusqu'aux puissances de l'enfer. Dieu proportionne ses dons aux besoins de son Eglise, et il sait tirer des profondeurs de son con-
seil les moyens infaillibles qui assurent à la vérité le triomphe sur l'erreur. Ranimée clans sa foi par le zùlc des deux évoques gaulois, la Grande-Bretagne repoussa de son sein l'hérésie de Pelage, et une deuxième mission entreprise par Germain quelque temps après, acheva de couronner le succès de la première.
Je ne sais, Mes Frères, si cet épisode de la vie de saint Germain nous inspire la réflexion quil fait naitre dans mon esprit. La mission des évoques gaulois dans la Grande- Bretagne prouve que dès l'origine l'état religieux de ce pays attirait l'attention et excitait le zèle de l'Église des Gaules. Et lorsque, à une distance de quatorze siècles, nous nous reportons à l'époque actuelle, un sentiment douloureux s'empare de notre âme. Une hérésie plus dangereuse que celle de Pelage a ravagé depuis trois cents années cette ile fameuse que Dieu semble avoir placée au sein des mers pour les couvrir et les dominer. Le protestantisme a rompu violemment les liens qui unissaient l'Angleterre à l'Eglise catholique, et la défection de ce pays est le plus grand obstacle au triomphe de la vérité sur la terre. Oui, comme on Ta dit
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bien de fois, l' Angleterre manque à l'Eglise catholique et le catholicisme manque à l'Angleterre. Que n'eût pas fait, depuis trois siècles, cette race sœur et rivale de la nôtre, avec sa ténacité, son bon sens, son esprit entreprenant; que n'eût-elle pas fait pour le triomphe de la foi, si, en place d'un christianisme amoindri et mutilé, le catholicisme en avait été Tàme et la vie? Au lieu de n'obéir qu'aux calculs d'une ambition égoïste, elle eût porté au loin la foi évangélique sur l'aile de ses vaisseaux; elle eût mis au service de Dieu et de l'Église ses trésors qu'elle prodigue dans des missions stériles, son activité qui ne connaît plus d'autre mobile que l'intérêt matériel; et peut-être, à l'heure qu'il •est, la croix de Jésus-Christ se dresserait d'un continent à l'autre, souveraine et maîtresse des deux mondes.
En perdant la foi catholique, la Grande- Bretagne a méconnu cette mission dans laquelle Dieu lui réservait une si large part. A Dieu ne plaise, néanmoins, que nous désespérions de l'avenir, et si nos pressentiments ne nous trompent pas,.c"est de l'Eglise de France qu'est parti, comme au temps de •Germain d'Auxerre, le coup mortel qui de-
vait frapper rhérésie. Au commencement de ce siècle, quelques évoques français abordèrent également sur les côtes d'Angleterre. En apparence, ce n'était pas le souffle de Dieu qui les portait vers cette rive; une tourmente sociale, à nulle autre pareille, les rejetait loin d'une patrie encore plus malheureuse qu'ingrate. Mais Dieu, qui se plaît à conduire les hommes par des voies secrètes, Dieu dirigeait vers ces rivages les nobles exilés. Depuis un siècle et demi des préjugés invétérés , des colères aveugles avaient égaré les masses, et TEglise catholique n'apparaissait plus à leur œil troublé qu'à travers le bandeau du fanatisme et de la haine. Mais à la vue et au contact de ces augustes débris de l'Eglise de France, de ces évoques qui portaient si noblement le poids de l'infortune sous leurs cheveux blanchis par l'âge et la fatigue, la haine se tut, les colères s'assoupirent, les préventions cédèrent quelque peu de leur force et de leur vivacité. Ce fut le point de départ d'un mouvement de retour qui, depuis, est allé toujours croissant et que nous saluons aujourd'hui des plus vives et des plus légitimes espérances. Dieu avait pris quelques se-
menées de vérité clans l'antique terre des Gaules, et le vent de sa Providence les avait répandues sur les rives d'Angleterre. Et lorsqu'un jour ce grand peuple, revenu à la foi de ses pères, se retournera vers son passé, il comptera parmi les premiers instruments de sa conversion ces évoques français qui avaient su lui faire admirer, au milieu des souffrances de l'exil, la sérénité de leur foi et la dignité de leurs vertus.
Vous trouvez peut-être, Mes Frères, que je me suis éloigné de saint Germain. Non, en vous rappelant que son exemple n'a pas été perdu pour ses successeurs, j'ai montré en lui un modèle qu'il suffit d'imiter pour l)ien mériter de Dieu et de l'Église. Ce n'est là, toutefois, qu'un trait dans cette grande figure de l'évêque gaulois, et pour achever de la mettre en relief, il me reste à vous la présenter sous un autre jour non moins pur ni moins éclatant.
C'était alors le moment où l'empire romain se débattait au milieu des barbares acharnés à sa ruine. Or, à mesure que le monde lui échappait. Home redoublait de violence à l'égard des peuples soumis à ses lois : on eût dit qu'elle voulait épuiser contre eux les
derniers restes de son énergie, et, comme tous les pouvoirs fail)les, elle cherchait dans l'oppression le prolongement de sa vie. Prises de la sorte entre l'invasion harbare et la domination romaine, les populations de la Gaule avaient à souffrir également des violences de l'une et des exactions de l'autre. Dès lors la mission des évêques était toute tracée. Se jeter en travers des hordes barbares pour calmer leur fureur et arrêter le pillage; plaider la cause des opprimés auprès des gouverneurs; réprimer les excès de la force matérielle par l'intluence de la force et de l'autorité morale : tel était le ministère de paix et de charité qu'en absence de tout frein, de tout pouvoir modérateur, l'épiscopat seul se trouvait en état d'exercer avec fruit.
Or, je dis que cette mission-là était grande et belle. Sans doute le pouvoir de l'Église s'exerce principalement dans le domaine des choses spirituelles. Elle ne s'implique pas d'elle-même dans les affaires du siècle, et son royaume ne vient pas de ce monde. Mais quand les peuples gémissent sous le poids de la tyrannie, quand les })rinces abusent de leur pouvoir pour opprimer leurs sujets,
et que les cris de la souffrance sortent de toutes les poitrines, douloureux et poignants, -alors l'Église intervient au nom du droit, de la justice, de la morale, de TÉvangile; car l'Eglise est une mère, et les douleurs de ses enfants ne sauraient passer sur son cœur sans y laisser une blessure ou du moins sans y trouver un écho.
Tel est l'office d'intercession, et au besoin de réprimande et de blâme, qui convient à l'Église dans les affaires de ce monde; et ce rôle de médiateur, que des écrivains légers ont traité d'usurpation, a rempli de ses féconds résulats les plus belles pages de notre histoire. Germain comprit à merveille cette mission, qui, pour l'épiscopat au cinquième siècle, était un devoir impérieux et sacré. Le gouverneur de la province accable d'impôts le diocèse d'Auxerre. Touché des maux de son peuple, Germain quitte sa résidence, •descend vers Arles, et, se faisant l'organe de son troupeau, obtient du préfet des Gaules la révocation d'un décret inique. Quelques années après, l'Armorique, poussée à bout par les violences de la domination romaine, se soulève contre elle : Aétius, le dernier soutien de l'empire, charge le féroce Éocaric,
roi des Alains, de punir les révoltés. Germain a vainement supplié le barbare de retarder Texécution de la sentence. Déjà les troupes sont en marche pour saccager la province. Alors le saint évoque, n'écoutant que sa charité, se jette au-devant du chef des Alains, saisit la bride du cheval, le détourne, et le barbare frappé d'un tel courage, suspend sa marche et revient sur ses pas. Puis, non content d'avoir arrêté le fléau, Germain veut l'éloigner à jamais. Oubliant son grand âge, il traverse les Alpes et se rend à Ravenne pour obtenir de l'empereur lui-même la grâce des rebelles. Mais la mort le surprend dans l'exercice de ce ministère de paix et de conciliation.
Certes, Mes Frères, rien n'est plus grand, rien n'est plus beau que cette intervention du pouvoir spirituel apparaissant au milieu des luttes de la terre comme un ange de douceur et de miséricorde. Cet évêque qui se jette au devant d'une horde de barbares et qui la désarme par le seul ascendant de sa vertu et de son caractère, offre à l'âme un des spectacles les plus touchants qu'on puisse trouver dans l'histoire des hommes; car c'est le triomphe le plus éclatant de la
force morale sur la violence et la brutalité. N'eût-elle accompli dans le monde que cette mission de paix et de charité, TEglise catholique se serait acquis des droits immortels à la reconnaissance des peuples. Dans ces temps de désordre où la force remplaçait le droit; au milieu do ces populations à peine sorties de l'état de barbarie, elle était là avec sa croix, son Evangile, ses évoques, ses papes, protégeant la faiblesse des uns, réprimant la violence des autres, adoucissant les souffrances des vaincus, modérant Tinsolence des vainqueurs, imposant des trêves à tous. Souveraine, elle commande; médiatrice, elle concilie; mère, elle intercède, elle prie; et depuis Germain d'Auxerre détournant de son peuple la fureur d'un barbare, jusqu'à rarchevêque de Paris se jetant au travers d'une lutte fratricide en disant : « Que mon sang soit le dernier versé! » l'épiscopat catholique n'a cessé d'apparaître au milieu des haines et des discordes, le pardon sur les lèvres et l'amour dans le cœur.
Et maintenant. Mes Frères, après avoir suivi Germain sur le théâtre où il lui a été donné d'accomplir de si grandes choses, je
devrais pénétrer avec vous clans le silence de la retraite, où se préparait cette éminentc sainteté qui étonnait le monde. Car, pour comprendre les saints, il ne suffît pas d'admirer l'éclat qui environne leurs actions, il faut les étudier loin du monde, dans l'obscurité de la solitude où se renferme leur vie cachée. C'est là, et non pas au milieu du bruit des affaires et de l'agitation des hommes; c'est aux pieds de Jésus-Christ, dans le silence de la prière et de la méditation; c'est là, dis-je, que se font les saints; et cette activité merveilleuse que nous admirons au dehors a pour principe le travail de la grâce ({ui s'opère au dedans. Si donc je voulais rechercher avec vous pourquoi Germain d'Auxerre a été un grand évoque, un grand homme selon Dieu, c'est-à-dire un grand saint, je vous le montrerais dans Thumble monastère qu'il avait fait bâtir près de sa ville épiscopale, et au fond duquel s'est passée sa vie intime. C'est là qu'en purifiant son âme il se rendait digne d'être choisi de Dieu pour devenir un instrument de la Providence; c'est là qu'il puisait ce feu de la charité qui allait se répandre ensuite sur la Gaule entière et au delà; c'est là qu'au terme
de ces grandes missions entreprises pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, il allait se coucher dans la poussière de son néant, en répétant la parole du maître : Servi inutiles sumus (( Je ne suis qu'un serviteur inutile. )) C'est de là, enfin, qu'est sortie cetto merveilleuse sainteté qui, après avoir fait bénir son nom sur la terre, lui a valu d'être inscrit dans le ciel.
Grand évoque, grand saint, vous qui avez été l'un des fondateurs de cette Eglise de France à laquelle nous avons le bonheur d'appartenir, protégez-là par vos prières comme vous l'avez illustrée par vos œuvres. Vous avez offert dans votre personne le modèle de l'évéque et du prêtre; obteneznous la grâce de suivre fidèlement la voie que vous nous avez tracée. Vous avez été choisi de Dieu pour discerner la patronne de cette grande cité; joignez-vous à elle pour appeler sur nos têtes les bénédictions divines. Vous avez arrosé des sueurs de votre zèle un pays voisin que l'hérésie désole de nouveau; obtenez-lui ce retour à la foi catholique que nous désirons si ardemment» Vous avez adouci les maux qui affligeaient la patrie à votre époque; conjurez les mal-
heurs qui la menacent de nos jours. Montrezvous enfin notre protecteur et notre patron, comme vous êtes notre modèle et notre C'ioire.
PRONONCÉ
DANS l'Église des lazaristes, a paris
Le 10 Juillet 1833.
Sa loaaoge sera dans ses œuvres.
Laudenl eum opéra ejus.
PnoTEBEES, 5XÏI, 31.
Mes Frères,
Lorsqu'un homme a traversé Thistoire, laissant derrière lui un grand nom, la question qui se présente est naturellement celleci : Qu'a-t-il fait ou qu'a-t-il opéré? Car tout homme, quel qu'il soit, ne peut attacher son nom qu'à des œuvres. Que ces œuvres meurent avec lui ou qu'il se survive en elles, qu'elles restent stériles ou qu'il leur commu-
nique la fécondité, c'est toujours par elles qu'il aura marqué son passage sur la terre; il ne sera, devant Dieu et devant les hommes, que ce qu'auront été ses œuvres. Voilà pourquoi le Sage a dit ce mot : « La louange de •chacun sera dans ses œuvres. » Lnudent ewm opéra ejus.
Puis donc qu'il en est ainsi, Mes Frères, la voie que doit suivre ma parole est toute tracée. Ayant à vous entretenir d'un homme dont le nom s'échappe de toutes les lèvres et vit dans tous les cœurs; d'un homme qui a su rendre l'admiration muette, ou du moins qui désespère la louange par la difficulté d'en parler dignement; ayant à vous entretenir d'un tel homme, je dois me demander à son sujet : Qu'a-t-il fait ou qu'a-t-il opéré? Et s'il lui a été donné d'accomplir ici-bas une œuvre forte et durable, quel est le caractère de cette ■œuvre? quelle en est la forme? D'où vient que, parmi les œuvres humaines, il n'en est -aucune qui resplendisse davantage ou qui ait le privilège de s'attirer au môme degré le suffrage de tous? D'où vient enfin qu'auprès •de cet homme parti de si bas et arrivé si haut, toute gloire humaine pâlit ou s'efface à tel point que je ne puis prononcer son- nom
sans me sentir remué jusqu'au fond de mon âme et sans faire tressaillir la vôtre? Voilà mon sujet. Je dois chercher dans les œuvres de saint Vincent de Paul le principe de sa louange et la raison de sa survivance au cœur et dans la mémoire des hommes.
Or, pour vous rappeler ces œuvres, Mes Frères, je n'aurais qu'à vous dire : Regardez autour de vous, elles sont sous vos yeux. Dieu les réunit en ce moment autour des reliques de ce grand saint comme un témoignage vivant de sa glorieuse fécondité. Mais en vous parlant ainsi, je me bornerais à constater la perpétuité d'une œuvre que je dois étudier en elle-même pour vous en expliquer la merveilleuse économie. Je dis donc, et c'est là toute ma pensée : Vincent de Paul a organisé le dévouement chrétien dans les temps modernes. Telle est la grande œuvre qu'il lui a été donné d'accomplir ici-bas, et, cette œuvre, c'est son mérite devant Dieu et sa gloire aux yeux des hommes.
Affirmer que Vincent de Paul a organisé le dévouement chrétien dans les temps modernes, c'est dire assez qu'il trouvait pardevers lui les éléments de son œuvre. Car le dévouement n'était pas né d'hier, il comptait plus de seize siècles d'histoire. Il était né le jour où le Christ avait dit à l'humanité : « Tout ce que vous ferez au plus petit d'entre les hommes, c'est à moi que vous l'aurez fait »; et il avait reçu sa plus haute forme, sa consécration divine à l'heure où le Christ, scellant par son sang la loi du sacrifice, avait embrassé le monde dans l'universalité de son dévouement. Voilà l'origine de la charité chrétienne : la parole d'un Dieu répétée d'âge en âge par tous les échos de la tradition et le sang d'un Dieu qui, rejaillissant sur les âmes, ajoute à l'efficacité d'une parole divine la toute-puissance d'un exemple divin.
En assignant ainsi au dévouement chrétien le Calvaire comme lieu d'origine et comme point de départ, je ne veux pas nier assuré-
ment qu'avant ce grand fait il n'y ait eu clans l'humanité de beaux dévouements. Sans parler, en effet, du peuple juif, qui possédait toutes les choses chrétiennes en germe et par anticipation, la nature humaine, si affaiblie qu'elle put être par les vices et par les erreurs du paganisme, conservait assez de force néanmoins pour ne pas exclure toute es})èce de sacrifice. Le dévouement se produisait, au sein du vieux monde, sous une double forme, l'amour de la famille et l'amour de la patrie; et ce sont là de belles pages à côté de tant d'autres où l'égoïsme inscrivait le sanfflant témoio-naiie de ses haines et de sa barbarie. Mais le dévouement d'homme à homme, sans distinction de castes ni de nationalités, de Grec ni de barlmre, d'homme libre ni d'esclave; ce dévouement universel et profond qui s'élargit à mesure qu'il se répand, et qui, se multipliant par lui-môme, ne s'arrête ni ne calcule, pourvu qu'il consacre au service de la souffrance et de la pauvreté tout ce qu'il a de force et de vie, ce dévouement-là était inconnu ou à peu près; il ne s'explique véritablement que par les deux choses que je viens de dire, la parole d'un Dieu soutenue et fortifiée par l'exemple d'un Dieu.
Donc, issu de la parole et du sang d'un Dieu, le dévouement chrétien a fait son entrée dans le monde, portant avec lui la double énergie qu'il puisait dans son origine. Je ne vous dirai pas tout ce qu'il y a opéré : je serais infini, et, d'ailleurs, je sortirais de mon sujet. Toutefois, pour vous faire apprécier à sa juste valeur l'œuvre de saint Vincent de Paul et marquer la place qu'elle occupe dans les annales du dévouement chrétien, je dois rechercher en peu de mots ce que les siècles passés ont pu offrir de précédents à sa merveilleuse activité.
Or, si je remonte au berceau même de l'Eglise, je trouve qu'un des premiers objets de sa sollicitude a été d'organiser la charité ; et, pour aller au fond de cette organisation naissante, je la réduis à trois éléments principaux : la collecte, le repas de charité et le ministère des secours.
Vous trouverez peut-être, Mes Frères, que ce que je dis là est bien simple, et que l'Église n'avait pas besoin de la grâce divine pour trouver ces trois choses. Eli bien, non. Tout simples qu'ils paraissent, les trois faits que je viens d'énoncer contenaient en germe toute -une révolution. La collecte chrétienne! Mais
qui donc s'était imaiiino auparavant de poser cette base première de l'assistance, de creuser un lit à ce fleuve des largesses privées qui va, grossissant de tout ce qu'il trouve sur son cliemin, porter jusqu'aux extrémités de la terre, comme le tribut de la fraternité, le denier de la veuve et l'offrande du riche? Ce fait-là s'étalant aux yeux d'une société égoïste comme la société païenne, n'était-ce pas un phénomène prodigieux,, inouï? Et quand l'apôtre saint Paul, écrivant aux Corinthiens en faveur des chrétiens de la Palestine, leur disait : « Touchant les collectes qui se font pour les saints, de collectis autem quai fîunt in sanctos, faites ce que jai ordonné aux églises de la Galatie; que le premier jour de la semaine, chacun de vous mette quelque chose à part chez soi, et réunisse ce qu'il veut donner; » lorsqu'il en appelait ainsi au monde entier pour guérir quelques plaies ignorées, n'était-ce pas inaugurer, par un fait manifeste et palpable, ce règne de la charité qui n'a d'autres limites que le temps et l'espace, et dont Tertullien disait aux empereurs païens : Unam omniurti agnosciraus remijublicam raundum..
« Nous ne connaissons pour tous les hommes
qu'une seule et même société, le monde? » C'était donc, pour l'Église primitive, une inspiration aussi neuve que féconde, d'avoir organisé sous la forme de la collecte le tribut de la fraternité. Cela est si vrai, chrétiens, qu'après dix-huit siècles, au moment où je parle, nous ne faisons pas autre chose que ce que saint Paul a dit. Quand le cri de la détresse part d'un point du globe, lorsqu'un désastre inattendu plonge une partie de la chrétienté dans le deuil et dans la misère, aussitôt la collecte chrétienne, bénie par l'Église, fécondée par le dévouement, va de rang en rang, se multiplie du nord au midi, de l'est à l'ouest, partout où il se trouve des cœurs qui savent aimer et compatir; parce que, pour nous comme pour l'apotre saint Paul, il n'y a plus ni Macédoine, ni Galatie, ni Palestine; le dévouement n'a pas de patrie, il n'est d'aucune langue, sa patrie est dans tous les cœurs, son théâtre c'est le monde, unam ovinium agnoscimus rempublicarn, raundum.
Il ne suffisait pas toutefois d'avoir établi dans la collecte chrétienne la base première de l'assistance; il fallait de plus que la charité catholique s'offrit au monde païen sous
une forme éclatante. Je ne puis assez vous (lire, Mes Frères, combien je me sens touché en songeant à cette magnifique conception du christianisme naissant. Réunir autour d'une même table les riches et les pauvres, les grands et les petits, les serviteurs et les maîtres, confondre en un instant les rangs et les conditions dans l'égalité de l'amour, et, après avoir dispensé à tous une même nourriture corporelle, couronner ce repas de charité par l'aliment des âmes : tel est le beau idéal que l'Église des premiers temps conçut et réalisa. Ce n'était là sans doute qu'un phénomène transitoire : inapplicable sur une vaste échelle, cette forme touchante de la bienfaisance ne convenait qu'à l'état de minorité où se trouvaient les premiers lidèles; mais ce sera la gloire éternelle du christianisme d'avoir atteint dès son début la perfection de la charité; et chaque fois que, dans le cours des siècles, le dévouement voudra s'inspirer d'un grand exemple, au souvenir de ces tables communes que la fraternité chrétienne dressait autrefois pour les riches et les pauvres, il se sentira plus de foi pour respecter un égal et plus d'amour pour chérir un frère.
Tels sont les deux grands faits par lesquels l'Église inaugura dans le monde le règne de la fraternité : la collecte chrétienne et les agapes. Mais le christianisme naissant est allé plus avant dans l'organisation de la charité. Afin d'étahlir ce qu'il appelait le ministère des Tables, c'est-à-dire le service des pauvres, il ne jugea point que ce fût trop d'exiger pour une si haute fonction un rayon même du sacerdoce. Et bien que le diaconat, dans l'idée divine de son institution, eût une fin plus relevée, l'Eglise ne craignit pas de réunir, sans les confondre, le service de l'autel et le service des pauvres, en ordonnant que ceux-là mêmes exerceraient le ministère des secours à qui revenait par privilège le ministère de Tautel. Tant il est vrai, pour parler avec saint Augustin, qu'aux yeux du christianisme, le service des pauvres est une fonction sainte et comme une sorte de sacrement. Et ne croyez pas que cette divine hardiesse de l'Église n'ait pas laissé de traces profondes dans l'histoire de la charité. Non; quatre siècles durant, ce double ministère se confondit dans un même exercice, et lorsqu'au m" siècle de l'ère chrétienne le diacre saint Laurent,
n'écoutant ([uc l'inspiration de sa foi, disait au préfet de Kome, en lui montrant les pauvres quil avait réunis autour de lui ; Hi sunt thesauri ecclesiœ (c Voilà les trésors de l'Église », il proclamait assez haut ce qu'il allait confirmer })ar le martyre, qu'après la grâce et le sang de Jésus-Christ, l'Eglise n'a rien de plus précieux que ses pauvres, et que pour lui ravir ce trésor dont elle confie la garde à ses ministres, la tyrannie n'aura jamais assez de bras ni la persécution assez de supplices.
Aussi, Mes Frères, ce fut un grand spectacle pour le monde païen, que cette organisation de la charité dont je viens de vous indiquer les trois éléments primitifs. Après avoir essayé d'y répondre par la calomnie,, il en vint à l'étonnement, et de l'étonnement il passa bientôt à l'admiration. Voyez commeils s'aiment entre eux! Tel est le cri qui s'éleva de toutes parts au sein des sociétés idolâtriques. Et ce cri-là, c'était tout autant le cri de l'impuissance que celui d'une admiration forcée. Quand l'empereur Julien, cet homme qui consuma tout son génie à vouloir ressusciter des choses mortes; lorsque, disje, ce dernier des païens essaya de relever
sur des bases fragiles un édifice ruiné, il rencontra sur son chemin la charité chrétienne; et ne pouvant se résoudre à tant d'infériorité, il osa du moins tenter la lutte. Il fit alors ce que le protestantisme fera plus tard en face de Vincent de Paul. Impuissant à imiter le dévouement catholique, il essaya de contrefaire. Il ne sera pas dit, criait-il à ses adeptes qui ne l'entendaient pas, il ne sera pas dit que ces Galiléens nourriront nos pauvres. Mais la voix de Julien se perdit dans le vide. Le dévouement chrétien le laissa dire et passa outre, jusqu'à ce qu'enfin, subjugué par tant d'héroïsme, le monde ancien eût abdiqué ses haines dans les bras de la charité, comme il avait répudié ses erreurs sous la parole triomphante de la foi.
Alors, Mes Frères, au point où j'en suis dans cette marche historique vers Vincent de Paul, le dévouement chrétien se trouva face à face avec un monde nouveau. Quelque admirable qu'eût été Torganisation de la charité chrétienne dans les premiers siècles de l'Église, il ne pouvait pas se faire que les remèdes ne s'accrussent avec les infirmités. Le moyen âge comprit à merveille cette loi du progrès dans le bien, et pour égaler les
consolations aux douleurs, il enrichit l'économie de la charité de deux conceptions neuves : l'hospice chrétien et l'ordre hospitalier. Je sens, Mes Frères, que je lutte à chaque pas contre une difTiculté de mon sujet. Nous chrétiens de deux mille ans, nous sommes tellement familiarisés avec ces institutions que nous n'y prenons plus garde, tant elles nous paraissent simples et naturelles; et c'est là sans doute, pour le dévouement catholique, la plus haute preuve de sa fécondité que d'avoir rendu impossihle jusqu'à l'étonnement même. INIais supposez un instant qu'on eût dit à quelque philosophe de l'antiquité, qu'on eût dit à Socrate ou à Platon : Il y aura une époque dans l'histoire de l'humanité où la souffrance et la pauvreté auront leurs palais, où chaque ville, chaque hourgade du monde civilisé ouvrira un asile au malheur; il n'y aura pas sur la terre de lieu plus saint ni plus respecté que ce refuge des malades et des pauvres, hormis le temple même de la Divinité; si, dis-je, on avait parlé de la sorte à ces hommes de bien qui ne soupçonnaient même pas qu'une telle idée pût venir à l'esprit d'un mortel, ils eussent traité de chimère une pareille prédiction ou
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plutôt ils eussent béni à Tavance et salué de leurs transports une religion capable de concevoir et d'exécuter de si grandes cboses. Eh bien, ce que l'esprit humain n'aurait pas soupçonné, l'Église Ta fait au moyen âge, comme elle continue à le réaliser de nos jours. Tandis que d'une main elle élevait à Dieu ces temples magnifiques qui ne nous ont plus laissé que le mérite de Timitation, de l'autre elle érigeait ses Hôtels-Dieu à côté de ses cathédrales ou à la porte de ses monastères. Pour les multiplier, elle excitait le zèle des peuples et la munificence des princes; elle protégeait leurs biens en les couvrant de son inviolabilité; elle armait ses pontifes de l'anathème pour écarter tout attentat contre ce qu'on appelait l'hospice de Dieu, hospitiu7n Dei, jusqu'à ce que, enveloppée par elle dans un vaste réseau d'établissements de charité, l'Europe entière n'offrit plus une contrée où la souffrance n'eût son asile, ni la pauvreté son hôtel et son serviteur.
Car, vous le concevez sans peine, Mes Frères, cette création merveilleuse de l'hospice chrétien appelait d'elle-même, comme suite et comme complément, une deuxième
création : je veux dire Tordre hospitalier. Il ne SLiflisait pas, en effet, que la pauvreté eût son hôtel; il fallait, de plus, qu'elle eût son serviteur. L'Eglise le lui donna. Quelques lignes de l'Évangile suffirent pour opérer ce prodige. Unissant dans une harmonie féconde la vie d'action et la vie contemplative, l'Église traça le code du dévouement on lui donnant pour principe le détachement de soi-même, et pour lien d'association la perpétuité d'un vœu accepté par elle et ratifié de Dieu. Cela encore était hien simple, comme vous le voyez, mais simple comme tout ce qui est grand, comme tout ce qui est divin. Issu du conseil évangélique et de l'inspiration divine, l'ordre hospitalier se multiplia sous toutes les formes pour faire face à toutes les infortunes. Chaque fois qu'un fléau inconnu jusqu'alors venait fondre sur la société, il trouvait pour le combattre une association nouvelle. Il n'y eut pas jusqu'aux pestiférés et aux lépreux à qui le dévouement catholique n'assurât des serviteurs et des frères. Si la barbarie mahométane, impuissante à réduire l'Europe sous ses lois, se venge de ses revers en lui forgeant des chaînes, le rachat des captifs s'organise aus-
sitôt par les soins des trinitaires ou des pères de la Merci. Trois siècles durant, la pauvreté eut même sa chevalerie, sa milice permanente et réglée. Une main étendue sur le tombeau de Jésus-Christ qu'ils protégeaient contre les infidèles, les chevaliers de Saint-Jean sanctifiaient le métier des armes par le service des pauvres. Tout contribuait au même but; tout venait en aide à cette brillante floraison de la charité chrétienne : la papauté multipliait ses bénédictions, la royauté ouvrait ses trésors, la noblesse donnait ses fils, le peuple imitait ce qu'il avait sous les yeux ou bénissait ce qu'il ne pouvait qu'admirer; et si rien n'était venu arrêter dans son mouvement expansif la charité chrétienne; si, au lieu de s'affaiblir par la division, de rompre violemment cette unité traditionnelle qui faisait sa gloire et sa force, l'Europe avait pu développer en paix les institutions qu'elle portait dans son sein, un avenir merveilleux eût fait suite au passé, et une splendeur sans égale eût couronné à son faite l'édifice de la charité.
Dieu permit qu'il n'en fût pas ainsi. En brisant le lien de la fraternité chrétienne, la prétendue Réforme porta un coup fatal à
l'œuvre du dévouement. Tandis qu'elle détruisait par l'égoïsme individuel le principe même de Tassociation, qu'elle arrêtait l'essor de la charité en proclamant l'inutilité des l)onnes œuvres, qu'elle déliait d'une main téméraire des vœux marqués du sceau de Dieu, d'autre part elle multipliait les maux de rhumanité sans pouvoir les guérir. Un siècle de guerres et de rivalités sanglantes s'était écoulé, ne laissant derrière lui qu'un long deuil et des ruines. La misère des peuples portée à son comble, l'amour faisant place dans les cœurs à des haines fratricides, les âmes desséchées par la soif des richesses, un matérialisme effréné déJDordant sur le monde : tels furent les résultats de cet événement qui prolonge jusqu'à nous sa funeste influence.
Alors Dieu, qui, au milieu de nos disputes et de nos agitations, ne perd jamais de vue le pauvre et ses souffrances, Dieu suscita un homme qui pût reprendre Tœuvre du dévouement catholique au point où le moyen âge l'avait laissée. A cet effet il le doua d'un sens ferme et droit; il lui mit au cœur un immense amour pour les pauvres, et, le faisant apparaître au seuil du monde moderne, il le char-