‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 104 sur 449 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Mais il n’y a pas grande apparence que ceste Lsle soit ce monde nouveau que nous venons de descouvrir; car elle touchoit quasi l’Espaigne*, et ce seroit un effect incroyable d’inondation de l’en avoir reculée comme elle est, de plus de douze cents lieues ; oultre ce que les navigations des modernes ont desjà presque descouvert que ce n’est point une islc , ains terre ferme et continente avecques l’Inde orientale d’un costé, et avecques les terres qui sont soubs les deux pôles d'aultre part; ou si elle en est séparée, que c’est d'un si petit destroict et intervalle qu’elle ne mérité pas d'estre nommée isle pour cela.

Il semble qu’il y aye des mouvements, naturels les uns , les aultres ftebvreux , en ces grands corps comme aux nostres. Quand je considère l’impression que ma riviere de Dordoigne faiet, de mon temps, vers la rive droicte de sa descente , et qu’en vingt ans elle a tant gaigné, et desrobé le fondement à plusieurs bast iments, je veois bien que c’est une agitation extraordinaire ; car si elle feust tousjours allée ce train, ou deut aller à l’advenir, la figure du monde seroit renversée : mais il leur prend des changements ; lantost elles s’espandent d’un costé, tanlost d’un aultre, tanlost elles se contiennent. Je ne parle pas des soubdaines inondations de quoy nous manions les causes. En Medoc, le long de la mer, mon frere, sieur d’Arsac, veoid une sienne terre ensepveOe soubs les sables que la mer vomit devant elle ; le faiste d'aulcuns bastiments paroist encores : ses rentes et domaines se sont escbangés en pasquages bien maigres. Les habitants disent que, depuis quelque temps, la mer se poulse si fort vers eulx qu’ils ont perdu quatre lieues de terre. Ces sables sont ses fourriers; et veoyons de grandes montioies d’arene mouvante, qui marchent d’une demie lieue devant elle, et gaignent païs.

L'auhre tesmoignage de l'antiquité auquel on veult rapporter ceste descouverte est dans Aristote , au moins si ce petit livret des Merveilles inouyes est à luy. Il raconte là que certains Carthaginois , s’estants jectés au travers de la mer Atlantique, hors le destroict de Gibal-

(I) Platon oe fût rien de semblable. On trouve aussi dans le» phrase» suivantes quelques erreur» géographiques , répandue» sam doute par le» premiers voyageurs qui parcoururent le Nouveau-Monde. J. V. L.

Page 1