‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 111 sur 449 · LIVRE I, CHAP. XXXIt · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XXXIt

sonnage poissant et de grande auctorité autour de l’empereur, de changer ceste vie voluptueuse et pompeuse, et de se retirer de ceste ambition du monde à quelque vie solitaire, tranquille et philosophique; sur quoy Lucilius alleguoit quelques difficultés : « Je suis d’advis, dict il, que tu quittes ceste vie là, où la vie tout à faict ; bien te conseille je de suyvre la plus doulcc vove, et de destacher plustost que de rompre ce que tu as mal noué; pourveu que, s’il ne se peult aultrement destacher, tu le rompes : il n’y a homme si couard qui n’avme miculx tumber une fois que de demourer tousjours en bransle. » J’eusse trouvé ce conseil sortable à la rudesse stoïcquc ; mais il est plus estrange qu’il soit emprunté d’Epicurus, qui escript à ce propos choses toutes pareilles à Idomeneus. Si est ce que je pense avoir remarqué quelque traict semblable parmv nos gents, mais avec la modération chrestienne.

Sainct Hilaire, evesque de Poictiers, ce fameux ennemy de l’hcresie arienne, estant en Syrie, feut adverty qu’Ahra, sa fille unique, qu’il avoit par deçà avecques sa mere, estoit poursuvvie en mariage par les plus apparents seigneurs du pais, comme fille très bien nourrie, belle, riche, et en la fleur de son aage : il luy escrivit ( comme*nous veoyons ) qu’elle ostast son afîection de touts ces plaisirs et advantages qu’on luy presentoit; qu’il luy avoit trouvé en son voyage un partv bien plus grand et plus digne, d’un mary de bien aultre pouvoir et magnificence, qui luy feroit présent de robes et de joyaux de prix inestimable. Son desseing estoit de lui faire perdre l’appctit et l'usage des plaisirs mondains pour la joindre toute à Dieu. Mais à cela le plus court et le plus certain moyen luy semblant estre la mort de sa fille, il ne cessa par vœux, prières et oraisons, de faire requeste à Dieu de Poster de ce monde, et de Pappeller à sov, comme il advient; carhienlost après son retour elle luy mourut, de quoy il montra une singulière joie. Cestuy-cy semble enchérir sur les aullres. de ce qu'il s’adresse à ce moyen de prime face, lequel ils ne prennent que subsidiairement ; et puis, que c’est à l'endroiet de sa fille unique. Mais je ne veulx obmettre le bout de ceste histoire, encores qu’il ne soit pas de mon propos. La femme de sainct Hilaire, ayant entendu par luy comme la mort de leur fille s’estoit conduicte par son desseing

et volonté, et combien elle avoit plus d'heur d’estre deslogée de ce monde que d’v estre, print une si vifve appréhension de la béatitude eternelle et celeste qu'elle solicita son mary avecques extreme instance d’en faire autant pour elle. Et Dieu, à leurs prières communes, l’ayant retirée à soy bientost après, ce feut une mort embrassée avecques singulier contentement commun.

La fortune * se rencontre souvent au train de la raison.

L’inconstance du bransle divers de la fortune faict qu’elle nous doibve présenter toute espece de visages. Y a il action de justice plus expresse que celle cy? le duc de Yalentinois1 , ayant résolu d’empoisonner Adrian, cardinal de Cornete, chez qui le pape Alexandre sixiesme son pere et luy allovent souper au Vatican, envoya devant quelques bouteilles de vin empoisonné, et commanda au sommelier qu’il la gardast bien soigneusement : le pape y estant arrivé avant le fils, et ayant demandé à boire, ce sommelier,

(I) Ce mot de fortune , employé souvent par Montaigne, et dans de» passages même ou H aurait pu se servir de edui de providence, fut censure par le* docteurs moines qui examiné* mut le* Essais, pondant son séjour à Rome en 1381 ( Voyages, t. II. p. 36 et 76;. ban* le* pays d'inquisition, il nome surtout, il était défendu de dire fatum nu fata. l'n auteur fit imprimer facta ; et dan* l'ErrMa il fit mettre facta, lise? fatu. On a eu plus d'une fois recours à oe stratagème pour tromper ia cour de Rome ; c'est ainsi que le protestant bauiui Ileiustus, envoyant dans cette ville un ouvrage où il parle du pape Urbain VIII, l'a p| m ‘la, dan* le texte, Fcclexiœ caput; et dans rKrrata, K edesite homanœ capnt (Balzac, Dissert., 96 1. H parait que cette censure des livres n’était pas toujours exercée par des gens fort habile*. La Molhe Le Yaycr dit tenir de Naudé même que, dans un ouvrage que celui-d voulait faire imprimer ft Rome, et ou se trouvaient ce* mois : Virgo fata e-U, l'Inquisiteur mit en marge -.ProposUto hæretica ; nùm non daiur fatum (MtXAGtAJU ). La deftiose était si sérieuse qu'Addissou dans son voyage d'Italie lut A Florence, it la tête d'un opéra, celte protestation solennelle, dont il ne put s'empêcher de sourire : Protesta. Ixvoci, Fata, Deltit, Destina, e simili, che pe rentra qnesto ttrammn tracerai, son messe per Ucherto poetico, e non per sentbnento vero, crtdcndo semprr in tutto quello, che crede , e comanda sauta madré C hlesa. Montaigne ae justifie dans le chapitre LVI de ce premier livre d’avoir employé quelques-uns de oe* mots prohibés, ter ha indiscipünata, comme il le* appelle : oo voit, par kw anciennes éditions, qu ll n'a composé cette espèce d'apologie que depuis son retour de Rome. J. V. L.

(9) En tison, Uistoria di Francesco Guicciardini. 1. VI.

qui pensoit ce vin ne luy avoir esté rccommendc que pour sa bonté, en servit au pape; et le duc mesme y arrivant sur le poinct de la collation, et se liant qu’on n’auroit pas touché à sa bouteille, en print à son tour : en maniéré que le pcre en mourut soubdain; et le fils, après avoir esté longuement tormenté de maladie, feust réservé à un’ aultre pire fortune.

Quelquesfois il semble à poinct nommé qu'elle se joue à nous. Le seigneur d’Estrée, lors guidon de monsieur de Vandosme , et le seigneur de Licques, lieutenant de la compagnie du duc d’Ascot, estant touts deux serviteurs de la sœur du sieurdc Koungueselles1, quoyque de divers partis(comme il advient aux voisins de la frontière), le sieur de Licques l’emporta : mais le mesme jour des nopces, et qui pis est avant le coucher, le marié, ayant envie de rompre un bois en faveur de sa nouvelle espouse, sortit à l’escarmouche près de Sainet -Orner, où le sieur d’Estrée se trouvant le plus fort le feit son prisonnier : et pour faire valoir son advantage, encores faillis! il que la damoiselle,

Coujuijis atilé coacia novi dimi itéré collurn ,

Quant vntiens utia atque altéra rursùs hijems Koctibus in lonqit aridum saturasse! amorem*,

luv feist elle mesme requeste par courtoisie de luy rendre son prisonnier, comme il feit, la noblesse française ne refusant jamais rien aux dames.

Semble il pas que ce soit un sort artiste? Constantin, fils de Ilelene, fonda l’empire de Constantinople; et tant de siècles après, Constantin, fils de Helene, le finit. Quelquesfois il luy plaist envier surnos miracles : nous tenons que le roy Clovis assiégeant Angoulcsme, les murailles cheurent d’elles mesmes par faveur divine : et Bouchet emprunte de quelqu’aucteur, que le roy Robert assiégeant une ville, et s’estant desrobé du siégé pour aller à Orléans solenniser la leste sainet Aignan, comme il estoit en dévotion sur certain poinct de la messe, les murailles de la ville assiégée s’en allèrent sans aulcun effort en ruine. EÙe feit tout à contrepoil en nos guerres de Milan : car le capitaine Rense assiégeant pour nous la ville d’Eronne5,

(I) Ou plutôt Foiiquerollrs. Mxxv. ul Bel, Mftnolm, liv. II.

{il Contrainte de renoncer au* embrassements de son nouvel epoux avant que le* longues nuit» d'un ou de deux hivers eurent rawasie l'avidité de leur amour. Catulle, LXVUl, 81.

(J) Mtniotrct de gur, ne Belle», liv. II, Arona, sur le lac Majeur. C.

et ayant faict mettre la mine soubs un grand pan de mur, et le mur en estant brusquement enlevé hors de terre, recheut toutesfois tout empenné si droict dans son fondement que les assiégés n’en vaulsirent pas moins.

Quelquesfois elle faict la médecine : Jason Phereus1, estant abandonné des médecins pour une apostemc qu’il avoit dans la poictrine, ayant envie de s’en desfaire, au moins par la mort , se jeeta dans une battaille à corps perdu dans la presse des ennemis, où il feut bleeé à travers le corps si à poinct que son aposteme en creva, et guarit. Surpassa elle pas le peintre Protogenes en la science de son art? ccstuy cy * ayant parfaict l’image d’un chien las et recreu, à son contentement en tout es les aultres parties, mais ne pouvant représenter à son gré l’escume et la bave, despilé contre sa besongne, print son esponge, et, comme elle estoit abruvée de diverses peinctures, la jeeta contre, pour tout effacer ; la fortune porta tout à propos le coup à l’endroict de la bouche du chien, et y parfournit ce à quoi l’art n'avoit pu atteindre. N'adresse elle pas quelquesfois nos conseils et les corrige? Isabelle, royne d’Angleterre, ayant à repasser de Mande en son royaume5, avecques une armée, en faveur de son fils contre son mary, estoit perdue, si elle feust arrivée au port qu’elle avoit projeclé, y estant attendue par ses ennemis : mais la fortune la jeeta contre son vouloir ailleurs, où elle print terre en toute seureté. Etcest ancien qui, ruant lapierre à un chien, en assena et tua sa marastre, eust il pas raison de prononcer ce vers,

T«’jTcaxT6v r,p.wv xsû.Xtw (ScuXcuirai*,

La fortune a meilleur ad vis que nous?

Icetes5avoitpractiqué deux soldatspour tuer Timoleon, séjournant à Adrane en la Sicile. Ils prindrent heure sur le poinct qu’il feroit quelque sacrifice; et se meslants parmy la multi-

ft) Ou mieux, de PMm . en TbcEsaüe. I'LITX, vol. Uiti., vit, 60. 1. V. L.

(S) Plivf., Val. Bill., XXXV. 10. C.

Î3I En 13JG. Voyez Frmssart. C.

(4) Ici Montaigne traduit exactement le vers grec qu'U vient de citer. Ce vers est de Ménandre, et, U était passé en proverbe. Voyez les commentateurs sur les Lettres de Cicénxi à Atlicns, l, |j. c.

(5) Sicilien, ne à Syracuse, qui voulait opprimer la liberté de aa patrie, dont Tùuoléonj était le défenseur. Plut., Vie etc 7Ü-

molcon,,ç.7. c.

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