‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 116 sur 449 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Du jeune Caton.

Je n’av point ceste erreur commune de juger d’un aultre selon que je suis : j’en crois ayséementdes choses diverses à moy. Pour me sentir engagé à une forme, je n’y oblige pas le inonde, comme chascun faict ; et crois et conçois mille contraires façons de vie ; et, au rebours du commun, reçois plus facilement la différence que la ressemblance en nous. Je descharge tant qu’on vcult un aultre estre de mes conditions et principes, et le considéré simplement en luy mesme, sans relation, l’estoffant sur son propre modèle. Pour n’estre continent, je ne laisse d’advouer sincèrement la continence des feuillants et des capucins, et de bien trouver l'air de leur train : je m'insinue par imagination fort bien en leur place, et les aime et les honore d’autant plus qu’ils sont aultres que moy. Je desire singulièrement qu’on nous juge chascun à part soy, et qu’on ne me tire en conséquence des communs exemples. Ma foiblesse n’altere aucunement les opinions que je dois avoir de la force et vigueur de ceulx qui le méritent .Sun! qui nihil sua rient, quam r/uod se imitari posse eonfidunt *. Rampant au limon de la terre, je ne laisse pas de remarquer jusques dans les nues la haulteur inimitable d’aulcunes âmes héroïques. C’est beaucoup pour moy d’avoir le jugement réglé, si les effects ne le peuvent estre, et maintenir au moins ceste maistresse partie exempte de corruption : c’est quelque chose d’avoir la volonté bonne, quand les jambes me faillent. Ce siecle auquel nous vivons, au moins pour nostre climat, est si plombé que, je ne dis pas l’execution, mais l’imagination mesme de la vertu en est à dire : et semble que ce ne soit aultre chose qu’un jargon de college ;

YirttUem verba putani, ut Lucum ligna • ;

(1) Il y a des geus qui dc coudDel que ce qu’ils croient pouvoir Imiter. — Montaigne parait citer de mémoire cette phrase de Cicéron, Orator , c. 7 : If une tantum quisque laudat, quantum sc pos.se sperai imitari; ou plutôt ce passage des Tusculanes. 11, I : Reperiebantur nonmtiii. qui nihil laudarcul, nisi quod sc imilari possc confidercnt. J. V. L.

(i) Us croient que la yertu n’est qu'un mol, comme Us ne voient que du bois à brûler dans un bois sacré, non., Epist., 1,0, 31.

quam vereri deberenl , eliam si percipere non prissent * ; c'est un afliquet à pendre en un cabinet, ou au bout de la langue, comme au bout de l’aureille, pour parement. Il ne se recognoist plus d’action vertueuse : celles qui en portent le visage, elles n’en ont pas pourtant l'essence ; car le proulit, la gloire, la crainte, l’aecouslumance, et aultres telles causes estrangieres , nous acheminent à les produire. La justice, la vaillance, la débonnaireté que nous exerçons lors, elles peuvent estre ainsi nommées pour la considération d'aultruv et du visage qu’elles portent en publicque ; mais chez l'ouvrier ce n’est aulcunement vertu, il y a une aultre fin proposée , aultre cause mouvante. Or, la vertu n’advoue rien que ce qui se faict par elle et pour clic seule.

En ceste grande battaille de Potidée s, que les Grecs soubs Pausanias gaignerent contre Mardonius et les Perses, les victorieux, survant leur coustume , venants à partir entre eulx la gloire de l'exploict , attribuèrent à la nation Spartiate la prccellence de valeur en ce combat . Les Spartiates , excellents juges de la vertu , quand ils vïndrent à décider à quel particulier de leur nation debvoit demourer l’honneur d’avoir le mieulx faict en ceste journée, trouvèrent qu’Aristodcmc s’estoit le plus courageusement bazardé; mais pourtant ils ne luy en donnèrent point de prix , parce que sa vertu avoit esté incitée du désir de se purger du reproche qu’il avoit encouru au faict des Thermopyles , et d’un appétit de mourir courageusement pour garantir sa honte passée.

Nos jugements sont encorcs malades, etsuvvent la dépravation de nos moeurs. Je veois la pluspart des esprits de mon temps faire les ingénieux à obscurcir la gloire des belles et généreuses actions anciennes , leur donnant quelque interprétation vile, et leur controuvant des occasions et des causes vaines : grande subtilité ! Qu’on me donne l’action la plus excellente et pure, je m’en vovs y fournir vraysemblablement cinquante vicieuses intentions. Dieu sçail,

(I) La vertu qu'ils devraient respecter, quand même ils ne pourraient la eomprendre. Ctc., Tusc. Qitirtt., V, I. Montaigne applique k la vertu ee que Cicéron dit de la philosophie et dc ceuv qui osent la blâmer. C.

(J) L'auteur a mis par mépris Fonder au Heu île platets. Voyez boasiuu stroi, Paus., c. I ; et lurtout iusoiiote,

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