‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 117 sur 449 · LIVRE I. CHAP. XXXVI · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAP. XXXVI

à qui les veut «tendre, quelle diversité d’images ne souffre notre interne volonté ! Ils ne font pas tant malicieusement, que lourdement et grossièrement , les ingénieux à tout leur mesdisance.

La mesme peine qu’on prend à detractcr de ces grands noms, et la mesme licence, je la prendrois volontiers à leur prester quelque tour d'espaule pour les haulser. Ces rares figures , et triées pour l’exemple du monde |>ar le consentement des sages, je ne me feindrois pas de les recharger d’honneur, autant que mon invention pourrait, en interprétation et favorable circonstance : et il fault croire que les efforts de nostre invention sont loing au dessoubs de leur mérite. C’est l’office des gents de bien de peindre la vertu la plus belle qui se puisse; et ne nous messieroit pas, quand la passion nous transporterait à la faveur de si sainctes formes. Ce que ceux cy font au contraire, iis le fnnt.ou par malice, ou par ce vice de ramener leur creance à leur portée, de quoy je viens de parler; ou, comme je pense plustost, pour n’avoir pas la veue assez forte et assez nette , ny dressée à concevoir la splendeur de la vertu en sa pureté naïfve : comme Plutarque dict que de son temps aulcuns attribuoient la cause de la mort du jeune Caton à la crainte qu’il avoit eue de Cæsar; de quoy il se picque avecques raison : et peult on juger par là combien ils se feust encores plus offensé de ceulx qui l'ont attribuée à l’ambition. Sottes gents ! 11 eust bien faict une belle action , genereuse et juste , plustot avecques ignominie que pour la gloire. Ce personnage là feut véritablement un patron , que nature choisit ]>our montrer jusques où l’humaine vertu et fermeté pouvoit atteindre.

Mais je ne suis pas icy à mesme pour traicter ce riche argument : je veulx seulement faire luicter ensemble les trajets de cinq poètes latins sur la louange de Caton , et pour I’intercst de Caton, et, par incident, pour le leur aussi. Or, délivra l’enfant bien nourry trouver, au prix des aultres, les deux premiers traisnanls ; le troisiesme plus verd, mais qui s’est abbattu par l’extravagance de sa force : il estimera que là il y aurait place à un ou deux degrés d’invention encores pour arriver au quatriesme , sur le poinct duquel il joindra ses mains par admiration : au dernier, premier de quelque

espace , mais laquelle espace il jurera ne pouvoir estre remplie par nul esprit humain, il s’estonnera, il se transira.

Voicy merveille : nous avons bien plus de poètes que de juges et interprètes de poésie ; il est plus aysé de la faire que de la cognoistre. A certaine mesure basse, on la peult juger par les préceptes et par art : mais la bonne, la suprême , la divine , est au dessus des réglés et de la raison. Quiconque en discerne la beauté d’une veue ferme et rassise, il ne la veoid pas, non plus que la splendeur d’un esclair : elle ne practique point nostre jugement ; elle le ravit et ravage. La fureur qui espoinçonne ccluy qui la scait pénétrer, fiert encores un tiers à la luy ouyr traicter et reciter; comme l’aimant non seulement attire une aiguille, mais infond encores en icelle sa faculté d’en attirer d'aultres : et il se veoid plus clairement aux théâtres que l’inspiration sacrée des Muses, avant premièrement agité le poète à la cholere , au deuil, à la havne, et hors de soy, où elles veulent , frappe encores par le porte l’acteur , et par l’acteur consécutivement tout un peuple ; c’est Penfileure de nos aiguilles suspendues l’une de l’aultre '. Dès ma première enfance, la poésie a eu cela de me transpercer et transporter; mais ce ressentiment bien vif, qui est naturellement en moy, a esté diversement manié par diversité de formes, non tant plus haultes et plus basses ( car c’estoient tousjours des plus haultes en chaque espece), comme differentes en couleur : premièrement , une fluidité gaye et ingénieuse ; depuis, une subtilité aiguè et relevée; enfin, une force meure et constante. L'exemplele diramieux ; Ovide, Lucain, "Virgile.

Mais voylà nos gens sur la carrière :

Sit Cato, dum vMl, tant vcl Car tare major*,

dict l’un ;

El invlcium, devlcia mont, Caionem

dict l’aultre ; et l’aultre , parlant des guerres civiles d’entre Cæsar et Pompeius,

/<) routes ces images sont prises de Yloti de Platon. Voyez le* Pcmtts rie ce philosophe, p. l(ü,éd. de I8S4. 1. V. I„

(ij Que Catou soit pendant sa vie plus grand m&nc que César. Martial, VT, 32.

(3) Et Caton indomptable, avant dompte la mort. Maiilus, Attronow., IV , 87.

Yictrlx raïuq dits pfaeuii, ted t'icfa Catonl 1 ; et le quatriesmc, sur les louanges de César :

El cunrla lerrnrum subacta,

Prœtcr atrocem animum t'.atonis * ;

et le maislre du chœur, après avoir estait- les noms des plus grands Romains en sa peineture, finit en cette maniéré,

Oit danlan jura Calonem s.

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