‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 118 sur 449 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Comme nous pleurons et rions d'une mesme chose.

Quand nous rencontrons dans les histoires qu'Antigonussceut très mauv ais gré àson fils de lui avoir présenté la teste du roy Pyrrhus, son ennemy, qui venoit sur l’heure niesniç d'estre tué combattant contre luy,et que, l’ayant veue, il se print bien fort à pleurer*; et qui- le duc' René de Lorraine plaingnit aussi la mort du duc Charles de Bourgoigne qu’il venoit de desfaire5, et en porta le dueil en son enterrement ; et qu’en la bataille d'Aurov c, que le comte tle Mont fort gaigna contre Charles de Blois, sa partie pour le duché de Bretaigne, le victorieux, rencontrant le corps de son ennemy trespassé, en mena grand dueil, il ne fault pas s’écrier soubdain:

E cosl avven, che i animo dascuna Sua passion sotlo ’l contrario manio Eicopre , coh la visla or' chiara , or ’ brima

Quand on présenta à César la teste de Pompeius, les histoires" disent qu'il en destourna sa veue comme d’un vilain et malplaisant spectacle. Il v avoit eu entre eulx une si longue intelligence et société au maniement des affaires publicques, tant de communauté de fortunes,

•fl) Les dieux sont pour César, mais Caton suit Pompée. 1-t CAIN , 1 , 118.

fi) Tout le monde à ses pieds, hormis le lier Caton. Hor., Orf.,11, *,*3.

n) El Caton , qui leur dicte d<*s lois, y IRC., Ettdd,, VIH , 070.

(l) Put., l ie de Pyrrhus, vers b lin. C.

(5) Dosant Nancy, on I4T7. C.

(ü) Ou d' Auraij , près de Vannes. Celle bataille fut livrée sous Charles V , le 49 septembre I3t;i. J. V. !..

(7) C'est ainsi que l’âme couvre ses mouvements secrets sous ono apparence contraire , triste sous un visage gai, gaie sous un visage triste. PrriURqie, fol. 15 de Féd. de tab. Giolilo,

(h) pur.. Fie de C*sart c. 15. C-

tant d’offices réciproques et d'alliances, qu’il ne fault pas croire que ceslc cootcnqpcc l'cust toute fauise et cootrcfaicte, comme estime cest aultre :

Tulumque puiarll

Jnm bonus esse tarer; lacrymas non sponie endente*

Vf fit dit , gemitusque e xpressii pectore larlo * ;

car, bien qu’à la vérité la pluspart de nos actions ne soient que masque et fard, et qu’il puisse quelquesfoys estre vray ,

Hctredl v fletus sub persona risus est * ,

si est ce qu’au jugement de ces accidents, il fault considérer comme nos&messetreuvent souvent agitées de diverses passions et tout ainsi qu'en nos corps ils disent qu’il y a une assemblée de diverses bunteurs, desquelles celle là est maistresse, qui commande le plus ordinairement en nous, selon nos complexions : aussi en nos aines, bien qu'il y ayt divers mouvements qui les agitent, si fault il qu’il y en ayt un à qui le cbamp demeure; mais ce n’est pas avecques si entier advantage que, pour la volubilité et souplesse de nostre aine, les plus foibles par occasion ne regaignent encores la place, et ne facent une courte charge à leur tour. D'où nous voyons non seulement les enfants qui vont tout naïfvement après la nature pleurer et rire souvent de mesme chose : mais nul d’entre nous ne se peult vanter, quelque voyage qu’il face à son souhait, qu’encores, au despartir de sa faqiille et de ses amis, il ne se sente frissonner le courage ; et si les lamies ne luy en eschappent tout à faict, au moins met il le pied à l’eslrier d’un visage morne et contristé. Et quelque gentille flamme qui cschauffcle cœur des filles bien nées, cncores les despend on à force du col de leurs ineres pour les rendre à leurs espoux, quoy que die ce lion conipaignon :

Paine novis nuptis odio Venus t aune pareninm Prusirantur (alsix tjaudia tarrymnUs , l'bertim lhalumi quai luira Utnina fondant?

Son , lia me diil , vera gemunt , juverint 4.

y) Dès qu’il rrui pouvoir sans péril se montrer sensible aux malheurs do son gendre, il répandit quelques larmes forcera e| arracha quelques gémissement* d’un cœur rempli de jok*. LCCARI.IX, I0B7.

(1) Les pleurs d'un héritier sont des ris sous le masque.

Dinars Saris , apud A. OeUium , XVII , 14.

( Traduction fie mademoiselle de (iournay. )

(X) Vénus est-elle odieuse aux nouvelles mariées? ou se jouent -elles de leurs parents par ce» Mutes larme* qu’elles versent en abondance * rentrée de la chambre nuptiale? Que je meure ai ces larmes août sincères ! Catulle, LXVI , 18.

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