‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 136 sur 449 · LIVRE I, CIIAP. \LIf · texte numérisé non relu

LIVRE I, CIIAP. \LIf

une cité de faire tout ce qui loy plaist : et souvent , à ceste cause , la montre et publication de leur vice biece plus que le vice mesme*. Chascun craint à estre espié et contrerooUé : ils le sont jusques à leurs contenances et à leurs pensées, tout le peuple estimant avoir droict et interest d’en juger; oultre ce que les taches s’agrandissent selon l'eminence et clarté du lieu où elles sont assises, et qu’un seing et une verrue au front parroissent plus que ne faict ailleurs une balafre. Voilà pourquoy les poètes feignent les amours de Jupiter conduictes soubs aultre visage que le sien; et de tant de practiques amoureuses qu’ils luy attribuent, il n’en est qu’une seule, ce me semble, où il se treuve en sa grandeur et majesté.

Mais revenons à Hieron : il recite aussi combien il sent d’incommodités en sa royauté, pour ne pouvoir aller et voyager en liberté, estant comme prisonnier dans les limites de son pais; et qu’en toutes ses actions il se treuve enveloppé d’une fascheusc presse. De vray, à veoir les nostres touts seuls à table, assiégés de tant de parleurs et regardants incogneus, j’en ay eu souvent plus de pitié que d’envie. Le roy Alphonse disoit que les asnes estoient en cela de meilleure condition que les roys ; leurs maistres les laissent paistre à leur ayse , là où les roys ne peuvent pas obtenir cela de leurs serviteurs. Et ne m’est jamais tombé en fantasie que ce feust quelque notable commodité, à la vie d’un homme d’entendement, d’avoir une vingtaine de contrcroolleurs à sa chaize percée; ny que les services d’un homme qui a dix mille livres de rentes, ou qui a prins Casai ou deffendu Siene, luy soyent (dus commodes et acceptables que d’un bon valet et bien expérimenté. Les advantages principesques sont quasi advantages imaginaires; chasque degré de fortune a quelque image de principaulté ; Cæsar appelle roytelels touts les seigneurs ayants justice en France de son tempe1. De vray, sauf le nom de rire , on

fl) Phoque exemplo quam peccaio nocenl. Cic-, de Leg-, ni, u.

p) Connue César ne dit rien de KmblaNe de» Gaulois , Crète a prétendu , d’après Barbeyrac , Que Montaigne, par une Inadvertance qu’il a rwtunlee encore ailleurs , Ht. n,c. 8, avait rapporté Irt aux Gaulois ee que César a dit des Germains { de teU. GM., VI , 13) : In pace nulho communie eel magielralui ; srd principes regionum alqve pagorum huer tua jus dicvnt, etmtrovereiaeque minutait. Il est possible aussi que Montaigne lasse allusion à c* passage que Cicéron ( Ep. Sim., VU, S) nous

Mohtaiguk.

va bien avant avecqucs nos roys. Et veoyez, aux provinces esloingnées de la court, nommons Bretaigne pour exemple, le train, les subjects, les officiers, les occupations, le service et cerimonie d’un seigneur retiré et casanier, nourry entre ses valets ; et veoyez aussi le vol de son imagination, il n'est rien plus royal : il oyt parler de son maistre nne fois l’an, comme du roi de Perse, et ne le recognoist que par quelque vieux cousinage que son secrétaire tient en registre. A la vérité, nos loix sont libres assez; et le poids de la souveraineté ne touche un gentilhomme françois à peine deux fois en sa vie. La subjection essentielle et effectuelle ne regarde, d’entre nous, que ceulx qui s’y convient et qui aiment à s’honorer et enrichir par tel service : car qui se veut tapir en son foyer, et sçait conduire sa maison sans querelle et sans procès, il est aussi libre que le duc de Venise. Paucot servitus, plures servitutem fanent *.

Mais sur tout Hieron faict cas de quoy il se veoid privé de tonte amitié et société mutuelle, en laquelle consiste le plus parfaict et doulx fruict de la vie humaine. Car quel tesmoignage d’affection et de bonne volonté puis je tirer de celuy qui me doibt , veuille il ou non tout ce qu’il pcult? Puis je faire estât de son humble parler et courtoise reverence, veu qu’il n’est pas en luy de me la refuser? L'honneur que nous recevons de ceulx qui nous craignent, ce n’est pas honneur; ces respects se doibvent à la royauté, non à moy.

Maximum hoc regni bonum est ,

Quod facta domini cogilur populus sui Quam ferre, tam laudare *.

Veois je pas que le meschant, le bon roy, celuy qu’on hait, celuy qu’on aime, autant en a l’un que l’aultre? De mesmes apparences, de mesme cerimonie estoitservy mon prédécesseur et le sera mon successeur. Si mes subjects ne m’offensent pas, ce n’est tesmoignage d’aulcune bonne affection : pourquoy le prendrais je en

« conservé d’ooc lettre dé césar: ». or/lm, quem mua conmendas , vet regem Galüce faciam , vel hune Leplœ dclcya. J.V. la.

(I) peu d'hommes sont enchaînés & la servitude ; un grand nombre s’y enchaînent. S*»., Epis!.

(*) Le plus grand avantage de la royauté , c’est que les peuples sont obligés non-seulement de souffrir, mais de louer les actions de leurs maîtres. St»., Thyeai., acte n , sc. I , v.30

ceste part là, puisqu'ils ne pourroient quand ils vouldroient? Nul ne me suyt pour l’amitié qui soit entre luy et moy; car il ne s’y sçauroit couldre amitié où il y a si peu de relation et de correspondance : ma haulteur m’a mis hors du commerce des hommes ; il y a trop de disparité et de disproportion. Ils me suyvent par contenance et par coustume, ou, plustost que moy, ma fortune, pour en accroistre la leur. Tout ce qu’ils me dient et font, ce n’est que fard, leur liberté estant bridée de toutes parts par la grande puissance que j’ay sur eulx : je ne veois rien autour de moy que couvert et masqué.

Ses courtisans louoient un jour Julian l’empereur de faire bonne justice: « Je m'enorgueillirois volontiers, dict il, de ces louanges, si elles venoient de personnes qui osassent accuser ou meslouer mes actions contraires, quand elles y seroient». « Toutes les vrayes commodités qu’ont les princesleur sont communes avecques les hommes de moyenne fortune ( c’est à faire aux dieux de monter des chevaulx aislés et se paistre d’ambrosie ) : ils n’ont point d’aultre sommeil et d’aultre appétit que le nostre ; leur acier n’est pas de meilleure trempe que eduy de quoy nous nous armons ; leur couronne ne les couvre ny du soleil ny dè la pluie.

Diocletiani qui en portoit une si reverée et si fortunée, la resigna, pour se retirer au plaisir d’une vie privée ; et quelque temps après, la nécessité des affaires publicques requérant qu’il reveinst en prendre la charge, il respondit à ceulx qui l’en prioient : « V ous n entreprendriez pas de me persuader cela si vous aviez veu le bel ordre des arbres que j’ay moy mesme plantés chez moy , et les beaux melons que j’y ai semés*. »

A l’advis d’Anacharsis\ le plus heureux estât d’une police seroit où, toutes aultres choses estants equables, la precedence se mesureroit à la vertu et le rebut au vice.

Quand le roy Pyrrhus entreprenoit de passer en Italie, Cineas, son sage conseiller, luy voulant faire sentir la vanité de son ambit ion : - Eh bien ! sire, luy demanda il, à quelle fin dressez vous ceste grande entreprinse ? Pour me faire maistre de l’Italie, respondit il soubdain. Et

(1) , vrais* MjOlceu.1* , xxii , <o. c.

(s: vuii&L. vicTo*;, a l'article DlocUlten. c.

Tj T , sanquel des sept Sages, c. 13. C.

puis, suyvit Cineas, cela faict? — Je passeray dict l’aultre, en Gaule et en Espaigne. — Et après?

— Je m’en irav subjuguer l’Afrique; et enfin, quand j’auray mis le monde en ma subjection, je me reposeray et vivray content et à mon ayse.

— Pour dieu ! sire, rechargea lors Cineas, 'dictes moy à quoy il tient que vous ne soyez des à présent, si vous voulez, encest estât? Pourquoy ne vous logez vous dès cette heure où vous dictes aspirer, et vous espargnez tant de travail et de hazard, que vous jectez entre deux 1 ? »

Nhnlrum , quia non bene noral qu& esstt habendi

Finit , et omnino quoad cretcai vera voluptaf.

Je m’en vais clorre ce pas par un verset ancien que je treuve singulièrement beau à ce propos: Mores cuique sut fingunt forlunam 3.

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