‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 164 sur 449 · CHAPITRE LVI l · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVI l

De l'aage.

Je ne puis recevoir la façon de quoy nous establissons la durée de nostre vie ; je veois que les sages raccourcissent bien fort au prix de la commune opinion. « Comment, dict le jeune Caton à ceulx qui le vouloient enipcscher de se tuer, suis jeà ceste heure en aage où l’on me puisse reprocher d’abandonner trop tost la

(1) totf, lv, p. tis, M. é’RtMme. c.

t*) Qi» des m«lm iouoctntln touchent r»ut#l ; e»m ■paSent aussi sûrement k» dieux pénates avec un gâteau de fleur de farine et quelques grains de sel, qu’eu immolant de riche»

victimes, lion. , Otf. , tli, 4S, I*.

1rs ESSAIS DE

vie? » Si n'avoit il que quarante et huict ans ' . Il estimoit cest aage là bien meur et bien advancé, considérant combien peud'hommes y arrivent. Et ceulx qui s'entretiennent de ce que je ne sçais quel cours, qu’ils nomment naturel, promet quelques années au delà , ils le pourroienl faire, s’ils avoient privilège qui les exemptast d'un si grand nombre d’accidents ausquels chascun de nous est en bute par une naturelle subjection, qui peuvent interrompre ce cours qu'ils se promettent. Quelle resverie est ce de s'attendre de mourir d'une défaillance de forces que l'extreme vieillesse apporte, et de se proposer ce but à nostre durée, veu que c’est l’espèce de mort la plus rare de toutes et la moins en usage? Nous l'appelions seule naturelle; comme si c’estoit contre nature de veoir un homme se rompre le col d’une chute, s’estouffcr d’un naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à une pleuresie, et comme si nostre condition ordinaire ne nous presentoit à touts ces inconvénients. Ne nous flattons pas de ces beaux mots; on doibt à l’advenlure appeller plustost naturel ce qui est general, commun et universel.

Mourir de vieillesse, c’est une mort rare, singulière et extraordinaire, et d'autant moins naturelle que les aultres ; c’est la dernière et extrerne sorte de mourir ; plus elle est esloingnée de nous, d’autant elle est moins esperable : c’est bien la borne au delà de laquelle nous n’irons pas, et que la loy de nature a proscript pour n’estre point outrepassée ; mais c’est un si rare privilège de nous faire durer jusques là ; c’est une exemption qu’elle donne par faveur particulière à un seul en l’espace de deux ou trois siècles, le deschargeant des traverses et difficultés qu’elle a jecté entre deux en ceste longue carrière. Par ainsi, mon opinion est de regarder que l’aage auquel nous sommes arrivés, c’est un aage auquel peu de gents arrivent. Puisque d’un train ordinaire les hommes ne viennent pas jusques là, c’est signe que nous sommes bien avant; et puisque nous avons passé les limites accoustumées, qui est la vraye mesure de nostre vie , nous ne debvons esperer d'aller gueres outre; ayant eschappé tant d’occasions de mourir où nous veoyons tresbueher le monde, nous debvons recognoislre qu’une

(I) PL dt. , rte cte Coton <f l' tique, c. ». C.

, fortune extraordinaire, comme celle là qui nous maintient, et hors de l’usage commun, ne nous doibt gueres durer.

C’est un vice des loix rnesmes d’avoir ceste 1 faulse imagination ; elles ne veulent pas qu’un homme soit capable du maniement de ses biens qu'il n’ait vingt et cinq ans; et à peine conservera il jusque lors le maniement de sa vie. Auguste retrancha cinq ans des anciennes ordonnances romaines, et déclara qu'il suffisoit à ceulx qui prenoient charge de judicature d’avoir trente ans1. Servius Tullius dispensâtes chevaliers qui avoient passé quarante sept ans des courvées de la guerre*; Auguste les remeit à quarante et cinq. De renveoyer les hommes au séjour avant cinquante cinq ou soixante ans, il me semble n’y avoir pas grande apparence. Je scrois d’advis qu’on estendist nostre vacation et occupation autant qu’on ponrroit pour la commodité publicque; mais je treuve la faulte en l’aullre costé, de ne nous y embesongner pas assez lost. Cestuy cy avoit esté juge universel du monde à dix neuf ans , et veult que pour juger de la place d’une gouttière on en avt trente.

Quant à moy, j’estime que nos âmes sont desnouées à vingt ans ce qu’elles doibvent estre, et qu’elles promettent tout ce qu’elles pourront : jamais amc qui n’ayt donné en cest aage là arrhe bien évidente de sa force n’en donna depuis la preuve; les qualités et vertus naturelles produisent dans ce terme là, ou jamais, ce qu’elles ont de vigoreux et de beau :

Si l’rspitK* nou picquc quand nai,

A pene que picquc jamal »,

disent ils en Dauphiné. De toutes les belles actions humaines qui sont venues à ma cognoissance, de qudque sorte qu’elles sovent, je penseras en avoir plus grande part à nombrer en celles qui ont esté produictes et aux siècles anciens et au nostre, avant l’aagc de trente ans que après ; ouy , en la vie des rnesmes hommes souvent. Ne le puis je pas dire en toute seureté de celles de llaimibal et de Scipion son grand advarsaire? la belle moitié de leur vie, ils la vescurent de la gloire acquise en leur jeunesse ; grands hommes depuis au prix de touts

(i) Sun-. , Auguste, c. 19. C.

(3) Alix -Gkluc, X, 98. C.

(3) SI l'épine ne pique poim <n naissant, à peine piquerai elle jamais.

Page 1