‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 166 sur 449 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De rincomtance de not actions.

Ceulx qui s’exercent à contrerooller les actions humaines nese trouvent enaulcune partie si empcschés qu’à les rapiécer et mettre à mesme lustre; car elles se contredisent communéement de si estrange façon qu’il semble impossible qu’ellesssoyent parties de mesme boutique. Le jeune Marius se trouve tantost fils de Mars, tantost fils de Venus 4 : le pape Boniface huictiesme entra dict on en sa charge comme un regnard, s’v porta comme un lion, et mourut comme un chien : et qui croiroit que ce feust Néron, cestc vraye image de cruauté, qui, comme on lui presentaàsigner.suyvant le stvle, la sentence d’un criminel condamné, eust répondu : « Pleust à Dieu que je n’eusse jamais sceu escrire’ ! « tant lecteur luy serroit dccondamner un homme à mort ! Tout est si plein de tels exemples, voire chascun en peult tant fournir à soy mesme, que je trouve estrange de veoir quelquesfais des gents d’entendement se mettre en peine d’assortir ces pièces, veu que l’irresolution me semble le plus commun et apparent vice de nostre nature: tesraoing ce fameux verset de Publius le farceur :

(IJ Lorsque Teflort puissant des années a courbe le corps et usd les ressorts d'une machine épuisée, le jugement chancelle, r esprit s'obscurcit, la langue bégaie. Luc*. , Ht, 4M.

fs) Ptrr. , rie de C. Marins. C.

(5) Yrttem nrscirr luurta! SÉswj., de c lemenlia, U, 1. C.

Monatoag.

Malum constltum est, quod mutarl non polesl l.

Il y a quelque apparence de faire jugement d’un homme par les plus communs traicts de sa vie ; mais veu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m’a semblé souvent que les bons aucteurs mesmes ont tort de s’opiniastrer à former de nous une constante et solide contexture : ils choisissent un air universel ; et, suyvant ceste image, vont rongeant et interprétant toutes les actions d’un personnage ; et, s’ils ne les peuvent assez tordre, les renvovent à la dissimulation. Auguste leur est eschappé ; car il se trouve en cest homme une variété d’actions si apparente, soubdaine et continuelle, tout le cours de sa vie, qu’il s’est faict lascher entier et indécis aux plus hardis juges. Je crois, des hommes, plus malayséement la constance que toute aultre chose, et rien plus ayséement que l’inconstance. Qui en jugeroit en detail et distinctement , pièce à pièce, rencontreroit plus souvent à dire vrav. En toute l’ancienneté, il est malavsé de choisir une douzaine d’hommes qui avent dressé leur vie à un certain et asseuré train, qui est le principal but de la sagesse : car, pour la comprendre toute en un mot, dict un ancien4, et pour embrasser en une toutes les réglés de nostre vie, « C’est vouloir, et ne vouloir pas, tousjours mesme chose : je ne daignerais, dict il,

(I) C'eut un mauvais plan que celui qu'on ne peut changer. Et. Publii mimis, apud A. GLLL-.XVU, 14.

ftSftü., Eptsl. JO. C.

adjouster, pourvou que la volonté soit juste; car, si elle n’est juste.il est impossible qu'elle soit tousjours une.» De vray, j’ai auhrefois apprins que le vice n’est que desreglement et faulle de mesure; et par conséquent il est impossible d’y attacher la constance. C’est un mot de Demostbenes', dict on, • que le commencement de toute vertu, c’est consultation et deliberation; et la lin et perfection, constance.» Si, par discours, nous entreprenions certaine voye, nous la prendrions la plus belle ; mais nul n’y a pensé :

Quod petilt, spemtt ; repetit, quod nttper omlsit ;

Æstuai , et vitat disconvenu ordlne 1010 *.

Rostre façon ordinaire, c’est d'aller après les inclinations de noslre appétit, à gauche, à dextre, contre mont, contre bas, selon que le vent des occasions nous emporte. Nous ne pensons ce que nous voulons qu’à l’instant que nous le voulons; et changeons comme cest animal qui prend la couleur du lieu où on le couche. Ce que nous avons à ceste heure proposé, nous le changeons tantost; et tantost encores retournons sur nos pas: ce n’est que bransleet inconstance;

Dueimur, ut nervis nlienis mobile lignum *.

Nous n’allons pas , on nous emporte : comme les choses qui llottent, ores doulcement, ores aveeques violence, selon que l’eau est ireusc ou bonasse;

Norme videmtu,

Quld itbl quisque velit, nesetre, et qnœrere semper;

Commutare locum, quasi onus deponere possit 4 f

chasque jour, nouvelle fantaisie; et se meuvent nos humeurs aveeques les mouvements du temps:

Taies sutu Uominum mentes, quali patte ipse

Juppiler auclifcras lustravit lumine terras b.

(I) Dans le Discours funèbre, .attribué à Démosthéncs, wir le* guerriers morts k Chéronée. C.

(4) Il quitte ce qu'il voulait avoir; il retourne à ce qu’il a quitté; toujours (louant, il sc contredit sans cesrc lul-meutc. lion. , Bpist. , I, I, 1».

(N) Sou» nous laissons conduire comme l'automate suit la corde qui le dirige. lion. , .Sur. , 11, 7, 84.

14) Sc voyouMMi» pu que l liouuue cherche toujours, mi» savoir re qu'il Uc-lre, cl qu'il clmtigc sans cesse de place, comme s'il pouvait se délivrer ainsi do fardeau qui l'accable f Lues., 111.1070.

(5) Les pensera des mortels, et leur deuil, et leur Joie, Changent avec les Jours que le det leur envoie.

Les deux vers du texte conserves par S. Augustin (C/IC de

Nous flottons entre divers advis; nous ne voulons rien librement, rien absoluement, rien constamment1 * * * 5. A qui aurait prescript et establv certaines loix et certaine police en sa teste, nous verrions tout partout en sa vie reluire une equalité de mœurs, un ordre et une relation infaillible des unes choses aux aultres (Empedocles1 remarquoit ceste difformité aux Agrigenlins, qu’ils s’abandonnoient aux delices comme s’ils avoient landemein* à mourir, et baslissoient comme si jamais ils ne debvoient mourir) : le discours en seroit bien aysé à faire ; comme il se veoid du jeune Caton : qui en a touché une marche4, a tout touché; c'est une harmonie de sons très accordants, qui ne se peult desmentir. A nous, au rebours, autant d'actions, autant tault il de jugements particuliers. Le plus scur, à mon opinion, serait de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche et sans en conclure aultre conséquence.

Pendant les desbauches de noslre pauvre estât, on me rapporta qu’une fille, de bien près de là où j’estois, s’estoit précipitée du battit d’une fenestre jiour éviter la force d’un belitre de soldat, son lioste. Elle ne s’estoit pas tuée à la chcule, et, pour redoubler son entreprinse, s’est oit voulu donner d'un coultcau par la gorge; mais on l’en avoit empeschée, toutesfois après s’y estre bien fort blecée. Elle mesme confessoit que le soldai ne l’a voit encores pressée que de requestes, solicitations et présents, mais qu’elle avoit eu peur qu’enfin il en veinst à la contraincte: et là dessus les paroles, la contenance, et ce sang lesmoing de sa vertu, à la vraye façon d’une aultre Lucrèce Or, j’ai sceu, à la vérité, qu'avant et depuis clic avoit esté garse de non si

Mm, V, 8), ont été induits par Cicéron de T Odyssée, XVIÏÎ, 13.1. On croit qu’il les avait placés dan» ses Academiques, en rapportant sur l'âme humaine le sentiment «TArteole, qui les a cités hii-méme dans son traité de l'Ame, 111, 3.

(I) Phrase traduite de SfeifcQ., Epist. 54. C.

(4) Dtoc.. , Laerce, VIH, W. Elict» donne ce mot à Platon. Var. Bst., Xtl, ff» C.

(3) C’est ainsi que ce mot est écrit dans l'exemplaire corrigé par Montaigne, il y a apparence que de son temps et eu Gascogne, on disait et on écrivait indifféremment lendemain, landemein, ou t’endemain, au lion de le lendemain, comme on parle aujourd'hui. Voyez ci-dessus, lit. 1, c, 17. N.

(4) C'est-à-dire celui qui a pose le doigt sur une des touches du clavier les a fait resonner toutes. Ou donnait autrefois le nom de marches aux touches du clavier des orgues, etc. A. D.

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