LIVRE II
difficile composition, comme dict le conte: «Tout beau et bonnesle que vous estes, quand vous aurez failly vostre poincte, n’en concluez pas incontinent une chasteté inviolable en vostre maistresse; ce n’est pas à dire que le muletier n’y treuvc son heure. »
Antigonus, avant prins en affection un de ses soldats pour sa vertu et vaillance, commanda à ses médecins de le panser d’une maladie longue et intérieure qui l’avoit tormenté longtemps; et s’apperccvant , après sa guarison, qu’il alloit beaucoup plus froidement aux affaires, luv demanda qui l’avoit ainsi changé et encouardy. «Vous mesme, sire, luv respondict il, m’ayant deschargé des maulx pour lesquels je ne tenois compte de ma vie'.» L* soldat de Lucullus, ayant esté desvalisé par les ennemis , feit sur eux , pour se revencher, une belle entreprinse : quand il se feut remplumé de sa perte, Lucullus, l’ayant prins en bonne opinion, l’employoit à quelque exploiet hazardeux, par toutes les plus belles remontrances de quov il se pouvoit adviser;
Verbls, quœ limido quoque postent addere menton • ;
« Employez y, respondict il, quelque misérable soldat dévalisé ; «
Quanlumviz rvttietts, ibit,
Ibtt to, quo lit, gui zonam perdidU, inquiti ;
et refusa resoluement d’y aller. Quand nous lisons que Mahomet, ayant oultrageusement rudoyé Chasan, chef de ses janissaires, de ce qu’il veoyoit sa troupe enfoncée par les Hongres, et luy se porter laschement an combat , Chasan alla, pour toute response, se ruer furieusement, seul, en l’estât qu’il estoit, les armes au poing, dans le premier corps des ennemis qui se présenta, où il feut soubdain englouty : ce n’est, à l’adventure, pas tant justification que radvisement , ny tant prouesse naturelle qu'un nouveau despit. Ccluy que vous vistes hier si avantureux, ne trouvez pas estrange de le venir aussi poltron le lendemain ; ou la cholere, ou la nécessité, ou lacompaignie, ou le vin, ou le son d’une trompette, luy avoit mis le cœur au ventre ; ce n’est pas un cœur
(I) Plot. , rie de Pelopldai , c. I. C.
M Eu leruM* capables diuspirer du courage au plus timide. IIoju , Epitt., n, % ».
(5) Tout grossier qu'U était, il répondit : «Ira là qui aura perdu sa bourse. » lion. , ibid. , v. 39.
ainsi formé par discours, ces circonstances le luy ont fermy; ce n’est pas merveille si le voylà devenu aultre par aultres circonstances contraires. Cestc variation et contradiction qui se veoid en nous si souple a faict que aulcuns nous songent deux âmes, d’aultres deux puissances, qui nous accompaignent et agitent cliascunc à sa mode, v ers le bien l’une, l’aultre vers le mal, une si brusque diversité ne se pouvant bien assortir à un subject simple.
Non seulement le vent des accidents me remue selon son inclination, mais en oultre je me remue et trouble moy mesme par l’instabilité de ma posture; et qui y regarde primement ne se treuve gueres deux fois en mesme estât. Je donne à mon ame tantost un visage, tantost on aultre, selon le eosté où je la couche. Si je parle diversement de moy, c’est que je me regarde diversement ; toutes les contrariétés s’y treuvent selon quelque tour et en quelque façon; honteux, insolent; chaste, luxurieux; bavard, taciturne; laborieux, délicat; ingénieux, hébété; chagrin, débonnaire; menteur, véritable; savant, ignorant ; et liberal, et avare, et prodigue ; tout cela je le veois en moy aulcunement, selon que je me vire; et quiconque s’estudie bien atlentifvement treuve en soy , voire et en son jugement mesme, ceste volubilité et discordance. Je n’ay rien à dire de moy entièrement , simplement et solidement , sans confusion et sans meslange, ny en un mot : distinguo, est le plus universel membre de ma logique.
Encores que je sois tousjours d’advisde dire du bien le bien , et d’interpreter plustost en bonne part les choses qui le peuvent cslre, si est cequel’pslrangetédenostre condition porte que nous soyons souvent , par le vice mesme , poulsés à bien faire, si le bien faire ne se jugeoit par la seule intention : par quoy un faict courageux ne doibt pas conclure un homme vaillant ; celuy qui le seroit bien à |>oinct, il le seroit tousjours et à toutes occasions. Si c’estoit une habitude de vertu, et non une saillie, elle rendroit un homme pareillement résolu à touts accidents; tel seul qu’en compaignie ; tel en champ clos qu’en une battaille ; car, quoy qu’on die, il n’y a pas aultre vaillance sur le pavé et aultre au camp; aussi courageusement porteroit il une maladie en son lict qu’une bleceure au camp; et ne craindroit non plus la.
mort en sa maison qu’en un assault -, nous ne verrions pas nn mcsmc homme donner dans la bresche d’une brave asseurance, et setormenter après, comme une femme, de la perte d'un procès ou d’un fils; quand, estant laschcà l’infamie, il est ferme à la pauvreté ; quand, estant mol contre les razoirs et les barbiers, il se treuve roide contre les espées des adversaires: l’action est louable, non pas l’homme. Plusieurs Grecs, dict Cicero •, ne peuvent veoir les ennemis, et se treuvent constants aux maladies; lesCimbres et les Celtibericns.touts au rebours: Nihil enim potest esse œquabile quod non a certa ratione proficiscatur*. Il n’est point de vaillance plus extreme en son espece que celle d’Alexandre ; mais elle n’est qu’en espece, nv assez pleine par tout et universelle. Toute incomparable qu’elle est, si a elle encores ses taches : qui faict que nous le veoyons se troubler si esperduement aux plus legiers souspeçons qu’il prend des machinations des siens contre sa vie, et se porter en reste recherche d’une si vehemente et indiscrette injustice , et d’une crainte qui subvertit sa raison naturelle. La superstition aussi, de quoy il estoit si fort attainct, porte quelque image de pusillanimité ; et l’excès de la penitence qu’il feit du meurtre de Clitus est aussi tesmoignage de l’inequalité de son courage. Nostre faict, ce ne sont que pièces rapportées5, et voulons acquérir un honneur à faulses enseignes. La vertu ne veult estre suyvie que pour elle mesme; et si on emprunte parfois son masque pour aultre occasion, elle nous l’arrache aussitost du visage. C’est une vifve et forte teincture, quand l’ame en est une fois abbruvée , et qui ne s’en va qu’elle n’emporte la pièce. Voylàpourquoy, pour juger d’un homme, il fault suyvre longuement et curieusement sa trace. Si la constance ne s’y maintient de son seul fondement, cui vivendi via considérait! atque provisa est *; si la variété des occurrences luy faict changer de pas ( je dis de voye, car le pas s’en peult ou haster,
(t) Tutc. Qumt. , n , *7. c.
(SJ Pour avoir une conduite uniforme, U but partir d’un principe invariable. CIC. , Und.
(3) On trouve cette intercalation intcriinéalre dans t’eieroptaire de l’édition in-4- de 13S8, corrigé par Montaigne : rohtplatcm conumnimt; In doiore sont molles : glortam neqllgwu ; frangtmlur infamie. ».
(IJ De sorte <|u’ll suive, sans Jamais s’écarter, la route qu’il s'est cbohic. Qc. , Paradox. , V, t.
ou appesantir), laissez le courre; celuy là s’erl va avau le vent *, comme dict la devise de nostre Talebot.
Ce n’est pas merveille, se dict un ancien*, que le hazard puisse tant sur nous , puisque nous vivons par hazard. A qui n’a dressé en gros sa vie à une certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulières; il est impossible de renger les pièces à qui n’a une forme du total en sa teste ; à quoy faire la provision des couleurs à qui ne sçait ce qu’il a à peindre? Aulcun ne faict certain desseing de sa vie, et n 'en délibérons qu’à parcelles. L’archer doibt premièrement sçavoir où il vise, et puis y accommoder la main, l'arc, la chorde, la flesche , et les mouvements : nos conseils fourvoyent , parce qu’ils n’ont pas d’adresse et de but : nul vent ne faict, pour celuy qui n’a point de port destiné. Je ne suis pas d’advis de ce jugement qu’on feit pour Sophocles 3 de l’avoir argumenté suffisant au maniement des choses domestiques , contre l’accusation de son fils , pour avoir veu l’une de ses tragédies; ny ne treuve la conjecture des Pariens, envoyés pour reformer les Milesiens, suffisante à la conséquence qu’ils en tirèrent * : visitant l’isle, ils remarquoient les terres mieulx cultivées et maisons champestres mieulx gouvernées; et, ayants enregistré le nom des maisires d’icelles, comme ils eurent faict l’assemblée des citoyens en la ville, ils nommèrent ces maistres là pour nouveaux gouverneurs et magistrats; jugeants que, soigneux de leurs affaires privées ils le seroient des publicques. Nous sommes touts des lopins, et d’une contexture si informent diverse que chasque piece, chasquc moment faict son jeu ; et se treuve autant de différence de nous à nous mesmos, que
(i) Régulièrement, ces mots devraient être écrits ainsi, a vau le vêtu, aussi bien que dans celte c* pression, à vau de route , dont on se serl encore pour signifier mie déroule entière, comme si l’ennemi qui est mis en fuite était poussé du haut d'une montagne vers le bas ; ce qui précipiterait sa fuile , et le jetterait dans la dernière confusion. A vau le vent, c’est selon le cours du vent, lequel, soufflant sur l'eau, lui donne un cours déterminé, assez semblable à celui d’un torrent, ou d’une rivière qui coule de haut en bas. A vau , à val, en bas , comme qui dirait du haut d'une montagne ver» la vallée, a monte ad vallon. c. — L’ancien root, amont ou à mont, qu’on trouvera dans le chapitre suivant, signifie le contraire. J. V. L.*
(*) Sfc». , F.plst. 71 et 7*. C.
(31 Ctc. , de Senectute, c. 7. C.