‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 186 sur 449 · A MADAME D'ESTISSAC · texte numérisé non relu

A MADAME D'ESTISSAC

Madame, si l’estrangeté ne me sauve et la nouvelleté, qui ont accoustumé de donner prix aux choses, je ne sors jamais à mon honneur de ceste sotte entreprinse : mais elle est si fantastique, et a un visage si esloingné de l'usage commun, que cela luy pourra donner passage. C’est une humeur melancholique, et une humeur par conséquent très ennemie de ma complexion naturelle, produictc par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années que je m'estois jecté, qui m’a mis premièrement en teste ceste resverie de me mesler d'eserire. Et puis, me trouvant entièrement despourveu et vuide de toute aultre matière, je me suis présenté moy mesme à moy pour argument et pour subject. C’est le seul livre au monde de son espece, d’un desseing farouche et extravagant. Il n’y a rien aussi en ceste besongne digne d’estre remarqué, que ceste bizarrerie; car à un subject si vain et si vil, le meilleur ouvrier de l’univers n’eust sceu donner façon qui mérité qu’on en face compte. Or, madame, ayant à m’y pourtraire au vif, j’en eusse oublié un traict d’importance, si je n’y eusse repre-

(I) It parai» que te fllade cette dame accompagna Montaigne, en 1580, dans son voyage a Rome, a le pape, d’un visage courtois, admonesta M. ifEstissac i l'estude et » la vertu. » Voyages, 1. 1. p. 387. 1. V. L.

senté l’honneur que j’ay tousjours rendu à vos mérités : et l’ay voulu dire signamment à la teste de ce chapitre ; d’autant que, parmy vos aultres bonnes qualités, relie de l’amitié que vous avez montrée à vos enfants tient l'un des premiers rengs. Qui sçaura l’aage auquel mon sieur d’Eslissac, vostre mari, vous laissa veufve, les grands et honorables partis qui vous ont esté offerts autant qu’à dame de France de vostre condilion, la constance et fermeté de quoy vous avez soustenu, tant d’années, et au travers de tant d'espineuses difficultés , la charge et conduicte de leurs affaires, qui vous ont agitée par touts les coings de France, et vous tiennent encores assiégée, l’heureux acheminement que vous y avez donné par vostre seule prudence ou bonne fortune ; il dira ayséement , avecques moy , que nous n’avons poinct d’exemple d’affection maternelle en nostre temps plus exprès que le vostre. Je loue Dieu , madame , qu’elle aye esté si bien employée; car les bonnes espérances que donne de soy monsieur d’Estissac, vostre lils, asseurent assez que, quand il sera en aage, vous en tirerez l’obeîssancc et recognoissance d’un très bon enfant. Mais d’autant qu’à cause de sa puérilité il n’a peu remarquer les extrêmes offices qu’il a reeeus de vous en si grand nombre, je veulx, si ces escripts viennent un jour à luy tumber en main lors que je n’auray plus ny bouche ny parole qui le puisse dire, qu’il receoive de moy ce tesmoignage en toute vérité, qui luy sera encores vifvcment tesmoigné par les bons effects de quoy, si Dieu plaist, il se ressentira , qu’il n’est gentilhomme en France qui doibve plus à sa merc, qu’il faict ; et qu’il ne peult donner à l’advenir plus certaine preuve de sa bonté et de sa vertu qu’en vous recognoissant pour telle.

S’il y a quelque loy vrayement naturelle, c’est à dire quelque instinct qui se veoye universellement et perpétuellement empreint aux bestes et en nous ( ce qui n’est pas sans controverse), je puis dire, à mon advis, qu’après le soing que chasque animal a de sa conservation et de fuyr ce qui nuit, l’affection que l’engendrant porte à son engeance tient le second lieu en ce reng. Et, parce que nature semble ; nous l’avoir recommendée, regardant à estendre et faire aller avant les pièces successives | de ceste sienne machine, ce n’est pas merveille

si, à reculons, des enfants aux peres elle n’est pas si grande : joinet ceste aultre considération aristotélique1, que celuy qui bien faict à quelqu’un l’aime mieulx qu’il n’en est aimé; et celuy à qui ii est deu aime mieux que celuy qui doibt ; et tout ouvrier aime mieulx son ouvrage qu’il n’en seroit aimé si l’ouvrage av oit du sentiment : d’autant que nous avons cher, estre; et estre consiste en mouvement et action ; parquoy cliascun est aulcunement en son ouvrage. Qui bien faict exerce un’ action belle et honneste; qui receoit l’exerce utile seulement. Or, rutile est de beaucoup moins aimable que l’honneste : Pbonneste est stable et permanent, fournissant à celuy qui t’a faict une gratification constante; l’utile se perd et escbappe facilement et n’en est la mémoire ny si fresehe ny si doulce. Les choses nous sont plus cheres qui ous ont plus couslé ; et le donner est de plus e cousl que le prendre.

Puisqu’il a pieu à Dieu nous douer de quelque capacité de discours, à fin que, comme les bestes, nous ne feussions pas servilement assubjectis aux lois communes, ains que nous nous y appliquassions par jugement et liberté volontaire, nous debvons bien prester un peu à la simple auclorité de nature, mais non pas nous laisser tyranniquement emporter a elle ; la seule raison doibt avoir la conduicte de nos inclinations. J’ay, de ma part, legoust estrangement mousse à ces propensions qui sont produictes en nous sans l'ordonnance et entremise de noslre jugement, comme, sur ce subject duquel je parle, je ne puis recevoir ceste passion de quoy on embrasse les enfants à peine encore nays, n'ayants ni mouvement en l’ame, ny forme recognoissable au corps par où ils se puissent rendre aimables, et ne les av pas souffert volontiers nourrir près de moy. Inc vraye affection et bien réglée debvroit naistre et s’augmenter avecques la cognoissance qu’ils nous donnent d’eulx; et lors, s’ils levaient, la propension naturelle marchant quand et quand la raison , les chérir d’une amitié vrayement paternelle; et en juger demesme s’ils sont aultres : nous rendants tousjoursà la raison, nonobstant la force naturelle. 11 en va fort souvent au rebours; et, le plus communément, nous nous sentons plus estneus des trespigne-

(l) Ajust., Minait à Nicomaque. I\, 7. C.J

tnents, jeux et niaiseries puériles de nos enfants que nous ne faisons après de leurs actions toutes formées ; comme si nous les avions aimés pour nostre passetemps, ainsi que des guenons, non ainsi que des hommes : et tel fournit bien libéralement de jouets à leur enfance, qui se treuve resserré à la moindre despense qu’il leur faull estants en aage. Voire il semble que la jalousie que nous avons de les veoir paroistre et jouir du monde quand nous sommes à mesme* de le quitter, nous rende plus espar gnants et retrains envers eulx : il nous fasche qu'ils nous marchent sur les talons, comme pour nous soliciter de sortir ; et si nous avions à craindre cela, puisque l’ordre des choses porte qu’ils ne peuvent, à dire vérité, estre ny vivre qu'aux despens de nostre estre et de nostre vie, nous ne debvions pas nous mesler d’estre peres.

Quant à moy, je treuve que c’est cruauté et injustice de ne les recevoir au partage et société de nos biens, et compagnons en l’intelligence de nos affaires domestiques quand ils en sont capables, et de ne retrenclier et resserrer nos commodités pour prouveoir aux leurs, puisque nous les avons engendrés à cest eflect. C’est injustice de veoir qu'un pere vieil, cassé etdemy mort jouisse seul, à un coing du foyer, des biens qui suffiroient à l’advancemenl et entretien de plusieurs enfants, et qu’U les laisse ce pendant, par faulle de moyens, perdre leurs meilleures années sans se poulscr au service publicque et cognoissance des hommes. On les jecte au desespoir de chercher par quelque voye, pour injuste quelle soit, à prouveoir à leur besoing : comme j'ay veu, de mon temps, plusieurs jeunes hommes de bonne maison si addonnés au larrccin que nulle correction les en pouvoist destourner. J'encognois un, bien apparenté, à qui, par la prière d’un sien frere très honneste et brave gentilhomme, je parlay une fois pour cest effecl. Il me respondit et confessa tout rondement qu’il avoit esté acheminé à cest’ ordure par la rigueur et avarice de son pere ; mais qu’à présent il y csloit si accoustumé qu’U ne s’en pouvoit garder. Et lors il venoil d’estre surprins en larrecin des bagues d’une dame au lever de laquelle il s’estoit trouvé

(!) Au moment mfmt, sur le point de le qxutter. — Retraits resserres.

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