‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 187 sur 449 · LIVRE II, CHàP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHàP. VIII

avecques beaucoup d’aultres. Il me feit sout enir du conte que j’avois oui faire d’un aultre gentilhomme, si faict cl façonné à ce beau mestier du temps de sa jeunesse que , venant après à estre maistre de ses biens, délibéré d’abandonner ceste tralicquc, il ne se pouvoit garder pourtant , s’il passoit près d’une boutique où il y eust chose de quoy il eust besoing, de la desrobber, en peine de l’envoyer payer après. Et en ay veu plusieurs si dressés et duits à cela que, parmy leurs compaignons mesmes, ils desrobboient ordinairement des choses qu’ils vouloient rendre. Je suis Gascon, et si n’est vice auquel je m’entende moins : je te hais un peu plus par complexion que je ne T accuse par discours ; seulement par désir je ne soustrais rien à personne. Ce quartier en est, à la vérité, un peu plus dcscrié que les aultres de la françoise nation : si est ce que nous avons veu de nostre temps, à diverses fois, enlre les mains de la justice, des hommes de maison, d’aultres contrées, convaincus de plusieurs horribles voleries. Je crains que de ceste desbauche il s’en faille aulcunement prendre à ce vice des peres.

Et si on me respond ce que feit un jour un seigneur de bon entendement, «qu’il faisoit espargne des richesses, non pour en tirer aultre fruict et usage que pour se faire honorer et rechercher aux siens ; et que l’aage luy ayant esté toutes aultres forces, c’estoit le seul remede qui luy restoit pour se maintenir en auctorité dans sa famille et pour éviter qu'il ne veinst à mespris et desdaing à tout le monde;» de vray, non la vieillesse seulement, mais toute imbécillité, selon Aristote1, est promotrice de l’avarice : cela est quelque chose ; mais c’est la médecine à un mal duquel on debvoit éviter la naissance, lîn pere est bien misérable qui ne tient l’affection de scs enfants que par le besoing qu’ils ont de son secours, si cela se doibt nommer affection : il fault se rendre respectable par sa vertu et par sa suffisance, et aimable par sa bonté et doulceur de ses mœurs; les cendres mesmes d’une riche matière , elles ont leur prix; et les os et reliques des personnes d’honneur, nous avons accoustumé de les tenir en respect et revcrence. Nulle vieillesse pcult estre si caduque et si rance à un personnage

(I) Moral r ù Xkaniaqtie, IV. 3. C.

qui a passé en honneur son aage, qu’elle ne soit venerable, et notamment à ses enfants desquels il fault avoir réglé l’ante à leur debvoir par raison, non par nécessité et par le bcsoing, ny par rudesse et par force :

F.i errât longe, mea quidem tenlentla,

Qui Imperium credai esse grat ins, aut Habilites,

Vi quod fit, quam illud, quod amlcllla adjumjitur *,

J’accuse toute violence en l’éducation d’une ame tendre qu’on dresse pour l’honneur et la liberté. 11 y a je ne sçais quoy de servile en la rigueur et en la contraincte; et tiens que ce qui ne se peult faire par la raison et par prudence et adresse ne se faict jamais par la force. On m’a ainsi eslevé : ils disent qu’en tout mon premier aage je n’ay tasté des verges qu’à deux coups et bien mollement. J’ay deu la pareille aux enfants que j’ay eu : ils me meurent touts en nouirice; mais Leonor, une seule fille qui est eschappée à ceste infortune1, a attainct six ans et plus sans qu’on ayt employé à sa conduire et pour le chasliemenl de sesfaultes puériles ( l’indulgence de sa mere s’y appliquant ayséement ) aultre chose que paroles et bien doulces : et quand mon désir y seroil frustré, il est assez d’aultres causes ausquelles nous prendre sans entrer en reproche avecques ma discipline que je sais estre juste et naturelle. J’eusse esté beaucoup plus religieux eneores en cela envers des masies, moins nays à servir et de condition plus libre : j’eusse aymé à leur grossir le cœur d’ingénuité et de franchise. Je n’ay veu aultre cffect aux verges sinon de rendre les aines plus lasebes ou plus malicieusement opin, astres.

Voulons nous estre aimés de nos enfants ? leur voulons nous osier l’occasion de souhaiter nostre mort ( combien que nulle occasion d’un si horrible souhait ne peult estre ny juste ny excusable : A ’ullum scelus rutiunem babel 3 ) ? accommodons leur vie raisonnablement de ce qui est en nostre puissance. Ponr cela, il ne nous fauldroil pas marier si jeunes que nostre aage vienne quasi à se confondre avecques le

|t) C>st se tremper tort, A mon Sri», que de croire mieux établir sim amortie par I» force que par raftectlon. Ttsoc», Adelph., acte |, sc. I, r. 4a

(*) Montaigne parle encore de «a fille an chapitre 5 du tnUsfcme livre de» Essais. Elle fui mariée depuis au vicomte do Ganaches.

(3) Car nul crime n’ert fondé en rafaon. Trr. Lrr., XXVTTI, sa.

F.SSAî DE MONTAIGNE.

leur ; car cest inconvénient nous jecte à plu- . sieurs grandes difficultés ; je dis spécialement à la noblesse, qui est d’une condition oysifve, et qui ne vit, comme on dict, que de ses rentes ; car ailleurs, où la vie est questuaire ', la pluralité et compaignie des enfants, c’est un adgencement de mesnage, ce sont autant de nouveaux utils et instruments à s’enrichir.

Je me mariay à trente trois ans, et loue l’opinion de trente cinq, qu’on dict cstre d’Aristote*. Platon ne veull pas qu’on se marie avant les trente 3 ; mais il a raison de se mocquer de ceulx qui font les œuvres de mariage après cinquante cinq, et condamne leur engeance indigne d’aliment et de vie. Thaïes y donna les plus vrayes bornes, qui, jeune, respondit à sa mere, le pressant de se marier, - qu'il n’estoit pas temps; - et, devenu surl’aage, «qu’il n’estoit plus temps4.- Ilfault refuser l’opportunité à toute action importune. Les anciens Gaulois5 estimoient à extreme reproche d’avoir eu accointance de femme avant l’aage de vingt ans, et recommendoient singulièrement aux hommes qui se vouloient dresser pour la guerre de conserver bien avant en aage leur pucelage, d’autant que les courages s’amollissent et divertissent par l’accouplage des femmes ;

Mà or congiunlo a giovinetla spota ,

£ lino ornai de' fitjli, era invililo Ne gli affeiti di padre e di marilo 6.

Muleasses, roy de Thunes1, celuy que l’empereur Charles cinquiesme remeit en ses estais, reprochoit la mémoire de Mahomet son pere de sa hantise avecques les femmes, l’appellant brode8, efféminé, engendreur d’enfants. L’histoire grecque remarque de Iccus, Tarcntin, de Crisso, d’Astyllus, de Diopompuset d’aultres9, que, pour maintenir leurs corps fermes au serti) De qittcsiuartiu, mercenaire, qui travaille pour vivre.

(S) Arlslole, PoUltc., VU, 10, dit trente-sept, el Don Irrmecinq. C.

(3) C'est ù la fin du sixième livre de la République, oti U dit, depuU trente jusqu'à Irente-elnq , C.

(4) Diuo. laencE, 1, SO. C.

(5) ce (|oc Montaigne attribue Ici aux Caulob. César le dit expressément des Germains, de Belle Galilco, VI, St. C.

(0) Uni a une jeune épouse, il godtait le bonheur d'etro père ; et ces sentiments si doux avoient amolli son courage. T xs.su. Germât, liber., caolo X, stanza SS.

(7) Buley-Hat an, roi de Tunis.

(8) Lâche, e [femme. — U père de ce roi de Tunis avait eu, de didérentes femme*, trente-quatre enfants,

(0) put., de Legibus, Bv. vin, p. 647. c.

vice de la course des jeux olympiques, de la palestrine', et tels exercices, ils se privèrent, autant que leur dura ce soing, de toute sorte d’acte vénérien. En certaine contrée des Indes cspaignolles, on ne permettoit aux hommes de se marier qu’après quarante ans ; et si le permetloit on aux filles à dix ans. Un gentilhomme qui a trente cinq ans, il n’est pas temps qu’il face place à son fils qui en a vingt ; il est luy mesme au train de paroistre et aux voyages des guerres, et en la court de son prince ; il a besoing de ses pièces, et en doibt certainement faire part, mais telle part qu’il ne s'oublie pas pour aultruy. Et h celuy là peult servir justement ceste response, que les peres ont ordinairement en la bouche : - Je ne me veulx pas despouiller devant que de m’aller coucher. »

Mais un pere altéré d'années et de maulx, privé, par sa foiblesse et faulte de santé, de la commune société des hommes, il se faict tort, et aux siens, de couver inutilement un grand tas de richesses. II est assez en estât, s’il est sage, pour avoir désir de se despouiller, à fin de se coucher, non pas jusques à la chemise, mais jusques à une robbe de nuict bien chaulde : le reste des pompes, de quoy il n’a plus que faire, il doibt en estrener volontiers ceulx à qui par ordonnance naturelle cela doibt appartenir. C’est raison qu’il leur en laisse l’usage, puisque nature l’en prive : aultrement sans double il y a de la malice et de l’envie. La plus belle des actions de l’empereur Charles cinquiesme feut celle là, à l’imitation d’aulcuns anciens de son qualibre, d’avoir sceu recognoistre que la raison nous commande assez de nous despouiller quand nos robbes nous chargent et empeschcnt, et de nous coucher quand les jambes nous faillent ; il resigna ses moyens, grandeur et puissance à son fils, lorsqu’il sentit défaillir en soy la fermeté et la force pour conduire les affaires avecques la gloire qu’il y avoit acquise.

Solve ttencxcentcm mature xanus eqitum, ne Peccet ad ejetremum rldendus, et ilia ducat*.

Ceste faulte, de ne scavoir recognoistre de bonne heure, et ne sentir l’impuissance et ex-

(l) Lutte ou palestre.

(i) Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant.

De peur que tout à coup, efflanqué, bon d'haleine,

11 ne laisse, en tombant, son maître sur l'arène.

Uor., EpUl; 1, 1, 8 (imitation de Boileau).

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