‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 188 sur 449 · LIVRE II, CHAR VIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAR VIII

Ireme alteration que l’aagc apporte naturellement et au corps et à l'ame, qui, à mon opinion, est eguale, si l’ame n’en a plus de la moitié, a perdu la réputation de la pluspart des grands hommes du monde. J’ay veu, de mon temps, et cogneu familièrement des personnages de grande auctorité, qu’il estoit bien aysé à veeir estre merveilleusement descheus de ceste ancienne suffisance, que je cognoissois par la réputation qu’ils en avoient acquise gn leurs meilleurs ans; je les eusse, pour leur honneur, volontiers souhaités retirés en leur maison à leur ayse, et deschargés des occupations publicques et guerrières, qui n’estoient plus pour leurs espaules. J’ai aultrefois esté privé en la maison d’un gentilhomme veuf et fort vieil , d’une vieillesse toutesfois assez verte; cestuy cy avoit plusieurs filles à marier, et un fils dcsjà en aage de paroistre ; cela chargeoit sa maison de plusieurs despenses et visites estrangieres, à quoy il prenoit peu de plaisir, non seulement pour le soing de l’espargne, mais cncorcs plus pour avoir, à cause de l’aage, prins une forme de vie fort esloingnée de la nostre. Je luy dis un jour, un peu hardiement, comme j’ay accoustumé, qu’il luy sieroit mieulx de nous faire place, et de laisser à son fils sa maison principale ( car il n’avoit que celle là de bien logée et accommodée ), et se retirer en une sienne terre voisine, où personne n’apporteroit incommodité à son repos, puisqu’ il ne pouvoit aultrement éviter nostre importunité, veu la condition de ses enfants. Il m’en creut depuis, et s’en trouva bien.

Ce n’est pas à dire qu’on leur donne, par telle voye, d’obligation de laquelle on ne se puisse plus desdire ; je leur lairrois, moy qui suis à mesme de jouer ce roole, la jouissance de ma maison et de mes biens, mais avccques liberté de m’en repentir, s’ils m’en donnoient occasion; je leur en lairrois l’usage, parce qu’il ne me seroit plus commode ; et de l’auctorité des affaires en gros, je m’en reserverois autant qu’il me plairoit : ayant tousjours jugé que ce doibt estre un grand contentement à un pere vieil.de mettre luy mesme ses enfants en train du gouvernement de ses affaires, et de pouvoir, pendant sa vie, contrerooller leurs deportements, leur fournissant d’instruction et d’advis suyvant l’experiencc qu’il en a, et d’acheminer luy mesme l’ancien honneur et ordre Mohtaiguc.

de sa maison en la main de ses successeurs, et se respondre par là des espérances qu'il peult prendre de leur conduicte à venir. Et pour cest effect.je ncvouldrois pasfuyr leurcompaignie; je vouldrois les csclairer de près, et jouir selon la condition de mon aage de leur alaigresse et de leurs festes. Si je ne vivois parmy eulx ( comme je ne pourrois, sans offenser leur assemblée, par le chagrin de mon aage et la subjection de mes maladies, et sans contraindre aussi et forcer les réglés et façons de vivre que j’aurois lors ), je vouldrois au moins vivre près d’eulx, en un quartier de ma maison, non pas le plus en parade, mais le plus en commodité. Non comme je veis, il y a quelques années, un doyen de Sainct-llilaire de Poictiers, rendu à telle solitude par l’incommodité de sa melancholie que, lorsque j’entray en sa chambre, il y avoit vingt et deux ans qu'il n’en estoit sorty un seul pas ; et si avoit toutes ses actions libres et aysées, sauf un rheume qui luy tumboil sur l’estomach : à peine une fois la sepmaine vouloit il permettre qu’aulcun entrast pour le veoir ; il se tenoit tousjours enferme par le dedans de sa chambre, seul, sauf qu’un valet luy portoit une fois le jour à manger, qui ne faisoit qu’entrer et sortir : son occupation estoit se promener, et lire quelque livre, car il cognoissoit aulcunement les lettres , obstiné, au demourant, de mourir en ceste desmarche, comme il feit bientost après. J’cssayerois, par une doulce conversation, de nourrir en mes enfants une vifve amitié et bienvueillancc non feinete en mon endroict, ce qu’on gaigne ayséement en une nature bien née ; car si ce sont bestes furieuses comme nostre siecle en produict à milliers, il les fault haïr et fuyr pour telles.

Je veulx mal à ceste coustumc d'interdire aux enfants l’appellation paternelle, et leur en enjoindre une estrangierc, comme plus reverent iale, nature n’ayant volontiers pas suffisamment pourveu à nostre auctorité*. Nous appelions Dieu tout puissant Pere ; et desdaignons que nos enfants nous en appellent; j’ay reformé cest' erreur en ma famille*. C’est aussi folie et

(1} Comme si la nature n' avait pas assez bien pourvu à noire autorité. C.

(2) Lebon roi Henri IV la réforma aussi dans sa lamilte : « Car n il uc voulait pas, dit PcréBxo, que scs enfouis l'appelassent

A moniteur, nom qui seiaMe rendre Ira enfauli étrangère a

injustice de priver les enfants qui sont en aage ' de la familiarité des peres, et vouloir maintenir en leur endroict une morgue austere et dcsdaigneuse, espérant par là les tenir en crainte et obéissance; car c’est une farce très inutile qui rend les peres ennuyeux aux enfants, et, qui pis est, ridicules. Ils ont la jeunesse et les forces en la main, et par conséquent le vent et la faveur du monde, et receoivent avec mocquerie ces raines fieres et tyranniques d’un homme qui n’a plus de sang ny au cœur ny aux veines ; vrais espovantails de cheneviere. Quand je pourrais me faire craindre, j’aimerois encores mieuLx me faire aimer; il y a tant de sortes de defaults en la vieillesse, tant d’impuissance, elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest qu’elle puisse faire, c’est l’affection et amour des siens ; le commandement et la crainte, ce ne sont plus ses armes. J’en ay veu quelqu’un, duquel la jeunesse avoit esté très impérieuse ; quand c’est venu sur l'aage, quoyqu’il le passe sainement ce qui se peult, il frappe, il mord, il jure, le plus tempeslatif maistre de France; il se ronge de soing et de vigilance. Tout cela n’est qu’un bastelage auquel la famille mesme complotte; du grenier, du cellier, voire et de sa bource, d’aultres ont la meilleure part de l'usage, ce pendant qu’il en a les clefs en sa gibbcciere, plus chèrement que ses yeulx. Ce pendant qu’il se contente de l’espargne et chicheté de sa table, tout est en desbauche en divers rcduicts de sa maison, enjeu et en despense, et en l’entretien des comptes de sa vaine cholcre et pourvoyance. Chascun est en sentinelle contre luy. Si, par fortune, quelque chestif serviteur s’y addonne ', souhdain il luy est mis en souspeçon, qualité à laquelle la vieillesse mord si volontiers de soy mesme. Quantcs fois s’est il vanté à moy de la bride qu’il donnoit aux siens, et exacte obéissance et reverence qu’il en recevoit ; combien il veoyoit clair en ses affaires !

llle s o lus nescit omnia*.

Je ne sçachc homme qui peust apporter plus de parties, et naturelles et acquises, propres à con-

« leur père, et qui marque la servitude et la sujétion, mais • qu'ils l'appelassent papa, nom de tendresse et d'amour. » (Ulst. de Untri-lc-Grand.) C.

(1) S’attache ù lui. C.

(*) H Ignore, seul, tout ce qu'on bit chez lui. TÉ*., Adclph., acte IV, ic. *, y. 9.

server lamaistrise, qu’il faict ; et si en ostdcschcu comme un enfant ; partant l’a y je choisy , parmy plusieurs telles condit ions que je cognois, comme plusexemplaire. Ce serait matière à une question scholastique: « s’il est ainsi mieulx ou aullrement. » En présence, toutes choses luy cedent ; et laisse l’on ce vain cours à son auetorité, qu’on ne luy résisté jamais. On le croit, on le craint, on le respecte, tout son saoul. Donne il congé à yn valet ? il plie son paquet, le voylà parlv ; mais hors de devant luy seulement ; les pas de la vieillesse sont si lents, les sens si troublés, qu’il vivra et fera son oflice en mesme maison, un an, sans estre apperceu. Et quand la saison en est, on faict venir des lettres loingtaines, piteuses, suppliantes, pleines de promesses de mieulx faire ; par où on le remet en grâce. Monsieur faict il quelque marché ou quelque despesche qui desplaisc? on la supprime, forgeant lantost après assez de causes |K>ur excuser la faillie d’execution ou de response. N u Iles lettres estrangieres ne luy estants premièrement apportées, il ne veoid que celles qui semblent commodes à sa science. Si, par cas, d’adventure il les saisit, ayant en couslume de se reposer sur certaine personne de les luy lire, on y treuve sur le champ ce qu’on veult; et faiet-on, à touts coups, que tel luy demande pardon, qui l'injurie par mesme lettre. 11 ne veoid enfin ses affaires que par une image disposée et desseignée1, et satisfactoire le plus qu’on peult, pour n’esveiller son chagrin et son courroux. J’av veu, soubs des figures differentes, assez d’ieconomies longues, constantes, de tout pareil effect.

Il est tousjours proclive* aux femmes de disconvenir à leurs maris; elles saisissent à deux mains toutes couvertures de leur contraster ; la première excuse leur sert de pleniere justification. J’en ay veu une qui desrobboit gros à son mary, pour, disoit elle à son confesseur, faire ses aulmosnes plus grasses. Fiez vous à ceste religieuse dispensation ! Nul maniement leur semble avoir assez de dignité, s’il vient de la concession du mary ; il fault qu’elles l’usurpent, ou finement, ou fierement, et tousjours injurieusement, pour luy donner de la grâce et de l’auctorité. Comme en mon propos, quand c’est contre

(0 Faite à dessein, préparée d'avance.

(*' Les femmes ont totdoura du penchant h contrarier ta volonté de leurs maris.

Page 1