LIVRE II
mission ci obéissance à son auctorité : mais cculx cy veulent estre fouettés à leurs propres despens , et ne veulent souffrir qu’on combatte leur raison que par elle mesme.
Considérons doncques pour ceste heure l’homme seul , sans secours estrangier, armé seulement de ses armes, et despourveu delà grâce et cognoissancc divine, qui est tout son honneur, sa force, et le fondement de son estre : voyons combien il a de tenue en ce bel equippage. Qu’il me face entendre, par l’effort jle son discours , sur quels fondements il a basty ces grands advantages qu’il pense avoir sur les aultres créatures : qui luy a persuadé que ce bransle admirable de la voulte celeste , la lumière cternelle de ces flambeaux roulants si Cerement sur sa teste, les mouvements espoventablesdecestemer infinie, soyent establis, et se continuent tant de siècles, pour sa commodité et pour son service? Est il possible de rien imaginer si ridicule que ceste misérable et chestifve créature, qui n’est pas seulement maistresse de soy, exposée aux oflenses de toutes choses , se die maistresse et emperiere de l'univers, duquel il n’est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie, tant s’en fault de la commander? Et ce privilège qu’il s’attribue d’estre seul en ce grand baslimcnt qui ayt la suffisance d’en recognoistre la beautéct les pièces, seul qui en puisse rendre grâces à l’architecte, et tenir compte de la receple et mise du monde; qui luy a scellé ce privilège? Qu’il nous montre lettres de ceste belle et grande charge : ont elles esté octroyées en faveur des sages seulement? elles ne touchent gueres de gents : les folsetlesmeschants sont ils dignes de faveur si extraordinaire, et, estant la pire piecedu monde, d’estre préférés à tout le reste? En croirons nouscestuy là'? Quorumigitur causa qui» dixerit effectua* esse mundum? Eorurn scilicet animantium , qua rations utuntur ; hi sunt dii et homines , quibus profeclo nihil est melius : nous n’aurons jamais assez baffoué l’impudence de cest accouplage. Mais, pauvret , qu’a il en soy digne d’un tel advantage? A considérer ceste vie incorruptible des corps celestes, leur beauté,
(I) Le stolden Balbus, qui, dans Cicéron, de N ai. deor., II, W, parie ainsi : Quorum igitur, etc. « Pour qui dirons-nous
« donc que le monde a été fait ? C'est sans doute pour les êtres
« animés qui ont l'usage de la raison, savoir, les dieux et les « Domines, qui sont les plus parfaits de tous les êtres. » Mojitaigï*.
CH AP. XII. 2't I
leur grandeur, leur agitation continuée d’uno si juste réglé;
Quum suspiclmus magni caicstia mundi Templa super, stellisque mlcanttbns œlhera fijeum.
Et venù in memem lu tue sollsque viarum
à considérer la domination et puissance que ces corps là ont, non seulement sur nos vies et conditions de noslre fortune,
Facta etenlm et vilas hominum suspendis ab astris
mais sur nos inclinations mesmes, nos discours, nos volontés qu’ils régissent , poulsent et agitent à la mercy de leurs influences , selon que noslre raison nous l’apprend et le treuve ;
Spécula raque longe
Deprendft lacilis domlnanila legibus aslra,
Et totum alterna mundum raiionc moveri,
Faiorumqne vices ceriis dlscurrere si gui s(I) * 3;
à vcoir que non un homme seul, non un roy, mais les monarchies, les empires, et tout ce bas monde, se meut au bransle des moindres mouvements celestes;
Quaniaque qttam parti fartant discrimina motus... Tantum est hoc regnum, quod regibus imiterai ipsis ! *
si noslre vertu, nos vices, nostre suffisance et science, et ce mesme discours que nous faisons de ia force des astres , et ceste comparaison d’eulx à nous, elle vient , comme juge nostre raison, par leur moyen et de leur faveur;
Furil aller amore,
El ponium tranarepotest , eivertere Trojam:
Allerius sors csl scribcndis legibus opta.
Ecce patrem naii perlmum, natosque parentes *; Multtaque armati coeunt in vulnera fratres.
Non nostrum hoc bellttm est ; cogunlur tanta movere, lnque suas ferri pcenas, lacerandaque membra.
Hoc quoque fatale est, sic Ipsum expendere fatums ;
(I) Quand on contemple au-dessus de sa tète ces immenses voûtes du monde, et les astres dont elles étincellent ; quand on réfléchit sur le cours réglé de la lune et du soleil. Le ex Lee, V, 1805.
(8) Car la vie et les actions des hommes dépendent de l'influence des astres. Maml., III, 08.
p) Elle reconnaît que ccs astres que nous voyons si éloignés de nous ont sur l'homme un secret empire ; que les mouvements de l'univers sont assujettis 5 des lois périodiques et que l'enchaînement des destinées est déterminé par des signes certains. Maml., i, 60.
(4) Que les plus grands changements sont produits par ces mouvements insensible*, dont l'empire suprême s'étend jusque sur les rois. Maml., I, 85 ; IV, 95.
{5) L’un, furieux d'amour, brave une mer orageuse pour causer la ruine de Troie, sa patrie. L'autre est destiné, par le sort, h composer des lois. Ici, h» fils assassinent leurs pères ; là, les pères éforaeol leurs tils, et les frères arment contre leurs frè-
si noos tenons de la distribution du ciel ceste part de raison que nous avons, comment nous pourra elle egualerk luy ? comment soubmeltre à nostre science son essence et ses conditions ? Tout ce que nous veoyons en ces corps là nous estonne : Quœ molitio, quœ ferramenta , qui vectes, quœ machina, qui ministri tanti operis fucrunt * ?Pourquoy les privons nous et d’ame, et de vie, et de discours ? y avons noos reeogneu quelque stupidité immobile et insensible, nous qui n’avons aulcun commerce avecques euh, que d’obeïssance? Dirons nous que nous n’avons veu en nulle aultre créature qu’en l'homme l’usage d’une ame raisonnable? Eh quoy ! avons nous veu quelque chose semblable au soleil ! laisse il d’estre, parce que nous n’avons rien veudc semblable?et ses mouvements d’estre, parce qu’il n’en est point de pareils ? Si ce que nous n’avons pas veu n’est pas, nostre science est merveilleusement raccourcie : Quœ sunl lanlœ animi angustiœ *! Sont ce pas des songes de l’humaine vanité de faire de la lune une terre celeste ! y songer des montaignes, des vallées, comme Anaxagoras ? y planter des habitations et demeures humaines, et y dresser des colonies pour nostre commodité, comme faict Platon et Plutarque? et de nostre terre, en faire un astre esclairant et lumineux ? Inter calera mortalilalis incommoda, et hoc eut, caligomentium; nec tantum nécessitas errandi, sed errorum amor J. Corruptibile corpus aggrarat animant , etdeprimit terrena inhubitatio sensum multa cogilantem*.
La presumplion est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fraile de toutes les créatures , c’est l’homme, et quand et quand la plus orgueilleuse : elle se sent et se veoid logée icy parmy la bourbe et le Cent du
rts des mains sacrilèges. N'accusons point les hommes de ces crimes ; le destin le* entraîne et les lorce a se déchirer, à se punir de leurs propres mains.... Et si je parie ainsi du destin, c'est que le destin l'a voulu. ÜAUlurs, IV, 79, f 18.
(ij Quels instruments, quels leviers, quelles machines, quels ouvriers ont élève un si vaste édifice? Cic., de Nat. deor., I, 8.
(91 Ah.! que les bornes de notre esprit sont étroites ! Cic. de Nat. deor., I. 31.
(3) Entre autre* maux attaché* & la nature humaine, est cet aveuglement de l'âme qui force l'homme â errer, et qui lui (ait encore chérir ses erreurs. S4xeqi k, de ira, 11, 9.
(4) Le corps, sujet A la coruption, appesantit l'âme de l'homme, et cette enveloppe grossière abaisse sa jx-jwee et l’attache ft la terre, Liv. de ta Sage ne, IX, ift ; die par saint Augustin, de Ctv. Del, XII, UL
monde, attachée et clouée à la pire, plus morte et croopie partie de l’univers, au dernier estage du logis et le plus esloingné de la voulte celeste, avecques les animaulx de la pire condition des trois; et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la lune et ramenant le ciel soubs ses pieds. C’est par la vanité de eeste mesme imagination qu’il s'eguale à Dieu, qu’il s'attribue les conditions divines , qu'il se trie soy mesme, et sépare de 1a presse des aultres créatures, taille les parts aux animaulx ses confrères et eoinpaignons.et leur distribue telle portion de facultés et de forces que bon lui semble. Comment cognoist il, par l’effort de son intelligence, les bransles internes et secrets des animaulx ? par quelle comparaison d’eulx à nous conclud il ia beslise qu’il leur attribue ? Quand je me joue à ma chatte, qui sçait si elle passe son temps de moy plus que je ne fois d’elle? nous nous entretenons de singeries réciproques; si j’ay mon heure de commencer ou de refuser, aussi a elle la sienne. Platon , en sa peincture de l’aage doré soubs Saturne1, compte, entre les principaulx advantages de l’homme de lors, 1* communication qu'il avoit avecques les bestes, desquelles sVnquerant et s’instruisant, il sçavoil les vrayes qualités et différences de chascune d’icelles; par où il acquérait une très parfaicie intelligence et prudence, et en conduisoit de bien (oing plus heureusement sa vie que nous ne saurions faire. Nous faut il meilleure prouveà juger l’impudence humaine sur le faict des bestes ? Ce grand aucteur a opiné qu’en la plus part de la forme corporelle que nature leur a donnée , elle a regardé seulement l’usage des prognostications qu’on en tirait de son temps. Ce default, qui empesche ia communication d'entre eile cl nous , pourquoy n’est il aussi bien à nous qu’à elles ? c’est à deviner à qui est la faulte de ne nous entendre point; car nous ne les entendons non plus qu'elles nous : par ceste mesme raison, elles nous peuvent est inter bestes, eotume nous les en estimons. Ce n’est pas grand'merveille si nous ne les entendons pas ; aussi ne faisons nous les Basques et les Troglody tes. Toulesfuis auteuns scsont vantés de les entendre, comme Apollonius Tyancus*, Mclampus, Tiresias, Thaïes, et aultres. Et puis
(I) Dans le Politique, t. II, 27i. C.
(Ij Piulostiutk, Vie d'Apollonius de Tyane, 1, 80 — Metainjms, ai’olxolhjre, 1, 9, lt — Tiresias, lu., III, 6, 7, etc. C.
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