‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 208 sur 449 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

qu’il est ainsi, comme disent les cosmographes, qu’il y a des nations qui receoivent un chien pour leur roy1 , il faut bien qu’ils donnent certaine interprétation à sa voix et mouvement*. 11 nous faut remarquer la parité qui est entre nous : nous avons quelque mo) enne intelligence de leurs sens; aussi ont lesbestesdes nostres, environ* mesme mesure: elles nous flattent, nous menacent, et nous requièrent; et nous elles. Au demourant, nous descourrons bien évidemment qu’entre elles il y a une pleine et entière communication, ctqu’elles’entr’entendent, non seulement celles de mesme espece, mais aussi d’especes diverses :

Et mutee pende t, et dcnlque tecta ferarum Dissimiles suerunt voce* variatque clerc,

Quum metus aut dolor est, aui quumjam gaudia gliscunt* .

En certain abbayer du chien, le cheval cognoist qu’il y a de la cholere ; de certaine aultre sienne voix, il ne s’effroye point . Aux bestes mesme qui n’ont pas de voix, par ia société d’oDices que nous veoyons entre elles, nous argumentons aiséement quelque aultre moyen de communication ; leurs mouvements discourent et traictent :

Non alla longe ratlone, atque Ipta tiderur Proira here ad gestum puer os tnfantta lingua fJ.

Pourquoy non ? tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent et content des histoires par signes; j’en ay veu de si souples et formés à cela, qu’à la vérité il ne leur manquoit rien à la perfection de se sçavoir faire entendre. Les amoureux se courroucent, se reconcilient, se prient, se remercient, s'assignent, et disent enfin toutes choses des yculx :

£7 tilemio ancor suoU Axer prieghl e parole

Quoy des mains? nous requérons, nous promettons, appelons, congédions, menaceons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doublons, instruisons,

(i) Pust, irm. Uùl , vi, so. c.

fi; Le» animaux domestique» ei le# bétes féroces font en* tendre de# sons differents, selon que la crainte, ia douleur ou la joie agissent eu eut. Luciftct, V, 1068.

(3) Ainsi l'impuissance de se foire entendre par des bégaienicuu force Us eufauts 4 recourir aux gestes, lucaècr, T, 10».

(Ij Le silence même a son laugago ; U sait prier, il sait sc faire entendre. Amtnia Uel T&sso, alto fl, ne! choro, v. 34.

commandons, incitons, encourageons, jurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, mesprisons, desfions, despitons, flattons, applaudissons, bénissons, humilions, mocquons, réconcilions, recommendons, exaltons, festoyons, resjouîssons, compagnons, attristons, desconfortons, désespérons, estonnons, escrions, taisons, et quoy non? d’une variation et multiplication, à l’envy de la langue. De la teste, nous eonvions, renvoyons, advouons, desadvouons, desmentons, bienveignons, honorons, vénérons, desdaignons, demandons, esconduisons, esguayons, lamentons, caressons, tansons, soubmettons, bravons, enhortons, menaceons, asseurons, enquerons.

Quoy des sourcils? quoy des espaules? Il n’est mouvement qui ne parle, et un langage intelligible sans discipline, et un langage publicque; qui faict, veoyant la variété et usage distingué des aultres, que cestuy cy do'ibt plustost estre jugé le propre de l’humaine nature. Je laisse à part ce que particulièrement la nécessité en apprend soubdain à ceulx qui en ont besoing ; et les alphabets des doigts, et grammaires en gestes; et les sciences qui ne s’exercent et ne s’expriment que par iceulx ; et les nations que Pline dict n’avoir point d’autre langue1. Un ambassadeur de la ville d’Abdere, après avoir longuement parié au roy Agis de Sparte, luy demanda : • Et bien, sire, quelle response veulx tu que je rapporte à nos citoyens? — Que je t’ay laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans jamais dire mot*. » Voilà pas un taire parlier, et bien intelligible ?

Au reste, quelle sorte de nostre suffisance ne recognoissons nous aux operations des animaulx? Est ii police réglée avecques plus d’ordre, diversifiée à plus de charges et d’offices, et plus constamment entretenue que celle des mouches à miel? ceste disposition d’actions et de vacations si ordonnée, la pouvons nous imaginer se conduire sans discours et sans prudence?

Bis quidam siynlt atque hœc exempla t equuti.

Esse aplbus par tan divlnas mentis, et haustus Æihereot, disert J.

(I) U?. TI, e. 30. C.

(1) Plutarque, Apophihegmes des Lacédémoniens. C.

(3) Frappé» de a» merveilles, de» sages col pensé qu’il y . avait dans les abeilles une parcelle de h dlviuc intelligence, | Yl«c., Gfory., IV, «9.

Les arondellex, que nous veoyons au retour du printemps fureter touts les coins de nos maisons, cherchent elles sans jugement, et choisissent elles sans discrétion, de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger? Et en cestc belle et admirable contexture de leurs bastiments, les oyseaux peuvent ils se servir plustost d'une figure quarréc que de la ronde, d’un angle obtus que d’un angle droit, sans en sçavoir les conditions et les effects? prennent ils tantost de l’eau, tantost de l’argile, sans juger que la dureté s’amollit en i’humectant? planchent ils de mousse leur palais, ou de duvet, sans prévoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l’ayse? se couvrent ils du vent pluvieux, et plantent leur loge à l'orient, sans cognoistrc les conditions differentes de ces vents, et considérer que l’un leur est plus salutaire que l’aullre? Pourquoi espessit l’araignée sa toile en un endroict, et relasche en un aultre, se sert à ceste heure de ceste sorte de nœud, tantost de celle là, si elle n’a et deliberation, et pensement, et conclusion? Nous recognoissons assez, en la pluspart de leurs ouvrages, combien les animaulx ont d’excellence au dessus de nous, et combien nostre art est foibleà les imiter; nous veoyons toutesfois aux nostres, plus grossiers, les facultés que nous y employons, et que nostre ame s’v sert de toutes ses forces; pourquoy n’en estimons nous autant d’eulx? pourquoy attribuons nous à je ne sçais quelle inclination naturelle et servile les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature et par art ? En quoy, sans y penser, nous leur donnons un très grand advantage sur nous, de faire que nature, par une doulceur maternelle, les accompaigne et guide, comme par la main, à toutes les actions et commodités de leur vie ; et qu’à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à quester, par art, les choses necessaires à nostre conservation ; et nous refuse quand et quand les moyens de pouvoir arriver, par aulcune institution et contention d’esprit, a la suflisance naturelle des bestes ; de maniéré que leur stupidité brutale surpasse en toutes commodités tout ce que peult nostre divine intelligence. Vrayement, à ce compte, nous aurions bien raison de l’appeller une très injuste marastre; mais il n’en est rien; nostre police n’est pas si difforme et desrrgl-e.

Nature a embrassé universellement toutes ses créatures, et n’en est aulcune qu’elle n’ayt bien pleinement fournie de touts moyens necessaires à la conservation de son estre ; car ces plainctes vulgaires que j’ois faire aux hommes (comme la licence de leurs opinions les esleve tantost au dessus des nues, et puis les ravalle aux antipodes) , que nous sommes le seul animal abandonné, nud sur la terre nue, lié, garotté, n’ayant de quoy s’armer et couvrir que la despouiüe d’aultruy ; là où toutes les aultres créatures nature les a revestues de coquilles, de gousses, d’escorce, de poil, de laine, de poinctes, de cuir, de bourre, de plume, d’escaille, de toison et de soye, selon le besoing de leur estre ; les a armées de griffes, de dents, de cornes, pour assaillir et pour deffendre, et les a elle mesme instruicles à ce qui leur est propre, à nager, à courir, à voler, à chanter ; là où l'homme ne sçait ny cheminer, ny parler, ny manger, ny rien que pleurer, sans apprentissage ;

Tum porro puer, ut servis projet tus ab tmdis ffaiita, nu dus humi jacet, in [ans, indignas omnl Viiali auxilio, quum primum in luminis oras ffixibus ex alvo mains natura profudit,

Vagiluque locum lugubri complet ; ut crquum est,

Cui tantum in vlta restet transire malorum.

Al varice crescunl pecudes, armenta, [craque, fiée crepitacula eis opus est, nec cuiquam adhibenda est Alma nutricis blanda atque infracta loquela ; fiée varias quarunt vestes pro tempore cœli ;

Denique non armis opus est, non mamibus al Us ,

Quels sua tutentur, quando omnibus omnia large Tcllus ipsa parit, naturaque dœdala rerum1:

ces plainctes là sont faulses; il y a en la police du monde une egualité plus grande et une relation plus uniforme. Nostre peau est pourveue, aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les injures du temps ; tesmoing plusieurs nations qui n’ont encores gousté aucun usage de vestements ; nos anciens Gaulois n’estoient

(l) Semblable au naulouoier qu'une affreuse tempête a jeté sur k* rivage, l'enfant cal étendu à terre, nu, sans parole, dénué de loua les secours de la vie, dès le moment que la nature l'a arrache avec effort du sein maternel, pour lui faire voir la lumière. Il remplit de ses cris plaintifs le lieu de sa naissance; et n'a-l-ll pas raison de pleurer l'infortuné à qui il reste tant de maux A souffrir ? Au contraire, les animaux domestiques et les bétes féroces croissent sans peine ; Ils n'oot besoin ni du hochet bruyant, ni du langage enfantin d'une nourrice caressante ; la différence des saisons ne les force pas à changer de vêlements : U ne leur faut ni armes pour détendre leurs biens ni forteresses ppur les mettre & couvert, puisque de son sein fécond la nature leur prodigue ses inépuisables bienfaits. Lucrèce, Y, HJ.

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