‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 209 sur 449 · LIVRE II, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XII

jrueres veslus; rie sont pas les Irlandois nos voisins, soubs un ciel si froid; mais nous le jugeons mieulx par nous mesmes ; car touts les cndroicls de la personne qu’il nous plaist descouvrir au vent et à l’air se trouvent propres à le souffrir, le visage, les pieds, les mains, les jambes, les espaules, la teste, selon que l’usage nous y convie ; car s’il y a partie en nous foible, et qui semble debvoir craindre la froidure, ce debvroit estre l’estomaeb, où se faict la digestion ; nos peres le portoient descouvert, et nos dames, ainsi molles et délicates qu’elles sont, elles s’en vont tantost entr’ouvertes jusques au nombril. Les liaisons et emmailloltements des enfants ne sont non plus necessaires; et les meres lacedemoniennes eslevoient les leurs en toute liberté de mouvements de membres, sans les attacher ne plier ' . Nostre pleurer est commun à la pluspart des aultres animaulx, et n’en est gueres qu'on ne veoye se plaindre et gémir long temps après leur naissance; d’autant que c’est une contenance bien sortahle à la foiblesse en quoy ils se sentent. Quant a l’usage du manger, il est, en nous comme en eulx, naturel et sans instruction;

Sentit enim vim quisque suam quant possit abuti »:

qui faict doubte qu’un enfant, arrivé à la force de se nourrir, ne sccust quester sa nourriture? et la terre en produict et luy en offre assez pour sa nécessité, sans aultre culture et artifice ; et si non en tout temps, aussi ne faict elle pas aux bestes, tesmoing lesprovisionsquenous veoyons faire aux fourmis, et aultres, pour les saisons stériles de l’année. Ces nations que nous venons de descouvrir, si abondamment fournies de viande et de bruvage naturel, sans soing et sans façon, nous viennent d’apprendre que le pain n’est pas nostre seule nourriture, et que, sans labourage, nostre mere nature nous avoit munis à planté(I) * 3 de tout ce qu’il nous falloit'; voire, comme il est vrayscmblable, plus plainement et plus richement qu’elle ne faict à présent que nous y avons meslé nostre artifice ;

Et tellu s nltldas fruget, vinetaque lœla

Spontc sua primum mortalibus ipsa créa vit ;

(I) PixTARQii, Vie de Lycurgue, c. 13. C.

(i) Car chaque animal sent sa force et ses besoins. Lucrèce, V, I0M.

(3) Abondamment, dérivé de plenitas ; ce mot s’est conservé eu anglais dans le même sens (pleitity).

Ipsa dédit dttlces fœtus, et pabula lœta ;

Quœ mine vix nostro grandescunt aucta labore,

Contcrimusque baves, et vires agricolarumi:

le débordement et desreglement de nostre appétit devanceant toutes les inventions que nous cherchons de l’assouvir.

Quant aux armes, nous en avons plus de naturelles que la pluspart des aultres animaulx , plus de divers mouvements de membres et en tirons plus de services naturellement et sans leçon; ceulx qui sont duits à combattre nuds, on les veoid se jecteraux hazards pareils aux nostres : si quelques bestes nous surpassent en cest advantage, nous en surpassons plusieurs aultres. Et l’industrie de fortifier le corps et le couvrir par moyens acquis, nous l’avons par un instinct et précepte naturel : qu’il soit ainsi, l’elephant aiguise et esmould ses dents, desquelles il se sert à la guerre (car il en a de particulières pour cest usage, lesquelles il espargne et ne les employé aucunement à ses aultres services); quand les taureaux vont au combat, ils respandent et jectent la poussière à l’entour d’eulx ; les sangliers affinent leurs deffenses; et l’icbneumon, quand il doibt venir aux prinses avecques le crocodile, munit son corps, l’enduict et le crouste tout à l’entour de limon bien serré et bien paistri, comme d’une cuirasse : pourquoy ne dirons nous qu’il est aussi naturel de nous armer de bois et de fer?

Quant au parler, il est certain que, s’il n’est pas naturel, il n’est pas necessaire. Toutesfois, je crois qu’un enfant qu’on auroit nourri en pleine solitude , esioingné de tout commerce (qui seroit un essay malaysé à faire), auroit quelque espece de parole pour exprimer ses conceptions ; et n’est pas croyable que nature nous ayt refusé ce moyen qu’elle a donné à plusieurs aultres animaulx ; car qu'est ce aultre chose que parler, ccste faculté que nous leur veoyons de se plaindre, de se resjouir, de s’entr’appcller au secours, se convier à l’amour comme ils font par l’usage de leur voix? Comment ne parleroient elles entr’elles? elles parlent bien à nous et nous à elles : en combien de sortes parlons nous à nos chiens? et ils nous

(i) ta terre produisit <i~ rl le-mOme et offrit d’abord aut mortels les humides pâturages, les moissons jaunissantes et les riants vignobles, a pdoe accorde-t-elle aujourd'hui les I résous de cou sein b nos longues fatigues ; et nous épuisons les forces des laboureurs cl des taureaux. Lucrèce, II, 1 157.

respondent : d’aultre langage, d’aultres appellations, devisons nous avecques eulx qu’avecques les oyseaux; avecques les pourceaux, les .1 neufs , les chevauLx ; et changeons d'idiome, selon l'espece.

Cosl per entra loro schiera bruna

S'ammusa lutta con l'a lira formica.

Forse a spiar lor via e lor foriuna '•

Il me semble que Lactance* attribue aux bestes, non le parler seulement, mais le rire encores. Et la différence de langage qui se veoid entre nous, selon la différence des contrées, elle se treuve aussi aulx aniniaulx de inesme espece : Aristote* allégué à ce propos le chant divers des perdrix, selon la situation des lieux : Varlœque volucres

Longe alias alio jaciunt lu lempore voces...

Kt parilm mutant nim tanpestatibus una

Raucisonos canuts *,

Mais cela est à sçavoir, quel langage parleroit cest enfant : et ce qui s'en dict par divination n’a pas beaucoup d'apparence. Si on m’allegue, contre ceste opinion, que les sourds naturels ne parlent point , je responds que ce n’est pas seulement pour n’avoir peu recevoir l'instruction de la parole par les aureilles, mais plustost pourcc que le sens de l’ouïe, duquel ils sont privés, se rapporte à celuv du parler et se tiennent ensemble d'une cousture naturelle; en façon que ce que nous parlons, il fault que nous le parlions premièrement à nous et que nous le facions sonner au dedans à nos aureilles avant que de l'envoyer aux eslrangieres.

J’ay dict tout cecy pour maintenir ceste ressemblance qu'il y a aux choses humaines et pour nous ramener et joindre à la presse : nous ne sommes ny au dessus, ny au dessoubs du reste. Tout ce qui est soubs le ciel, dict le sage, court une loy et fortune pareille ;

Indupedlta suis fatalibus omnfa vinrlis 8 :

il y a quelque différence, il y a des ordres et des

HJ AiiH, dans le noir fjsaiin de» fourmis, on en voit qnf RemMont «'aborder rt «e parler entre cil”*, peui-élre pour fy! r iis drveiiH cl la fortuoc l une de l'autre. Dant*, nel Pur g. . c. XXVI, v. 34.

(fj Inst. Divin., HT, to. G.

(3) Hist. des Animaux, 1. IV, c. 0, vers la fin. C.

(4) Le» oiseau* changent de voit, selon le» différent» letnp«... Il en est à qui une saison nouvelle inspire un nouveau rainage. Lee*., V, 1077, lUttO, IÜ8i, 1083.

fy Tout est rachat né par les Bons de la destinée. Lee*., V, 874,

degrés; mais c’est soubs le visage d’une mesma nature:

Res... qneeque ruo ri lu procedlt; et omnes

Focdere nu titras certo discrimina servant

Il fault contraindre l'homme et le rengerdans les barrières de ceste police. Le misérable n’a garde d’enjamber par eflect au delà : il est entravé et engagé, il est assubjecty de pareille obligation que les aultres créatures de son ordre, et d’une condition fort moyenne, sansauleune prérogative, préexcellence vrave et essentielle; celle qu’il se donne, par opinion et par fantasie, n’a ny corps ny goust. Et s’il est ainsi, que luy seul de touts les animaulx ayt ceste liberté de l’imagination, et ce desreglement de pensées, lui représentant ce qui est, ce qui n’est pas et ce qu’il venlt, le fauls et le véritable; c’est un advanlagc qui luy est bien cher vendn et duquel il a bien peu à se glorifier ; car de là naist la source principale des maulx qui le pressent, péché, maladie, irrésolution, trouble, desespoir. Je dis donc, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a point d'apparence d’estimer que les bestes facenl par inclination naturelle et forcée les mesmes choses que nous faisons par nostre choix et industrie ; nous debvorts conclurre de pareils effects, pareilles facultés; et de plus riches elfects, des facultés plus riches ; et confesser, par conséquent, que ce mesme discours, ceste mesme vove, que nous tenons à ouvrer, aussi la tiennent les animaulx ou quelque aultre meilleure. Pourquoy imaginons nous en culx ceste contrainctc naturelle, nous qui n’en esprouvonsaulcun pareil effect ? joinrt qu’il est plus honorable d'estre acheminé et obligé à rcglécment agir par naturelle et inévitable condition, et plus approchant de la divinité, que d’agir regléement par liberté téméraire et fortuite; et plus seur de laisser à nature qu’à nous les resnesde nostre conduictc. La vanité de nostre présomption faict que nous aimons rnieulx debvoir à nos forces qu’à sa libéralité nostre suffisance ; et enrichissons les auhres animaulx des biens naturels et les leur renonceons pour nous honorer et ennoblir des biens aequis : par une Immeur bien simple, ce me semble; car je priserois bien autant des grâces toutes miennes et

(ij Tous les êtres ont leur caractère propre ; tous gardeat le» différence» que les loi» de la nature ont établies entre eux. Li ui., V, «Jil.

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