LIVRE II, CHAP. XII
naîfves que celles que j’aurois esté mendier et quester de l’apprentissage: il n'est pas en nostre puissance d’acquérir une plus belle recommendation que d'estre favorisé de Dieu et de nature.
Par ainsi, le regnard, de quoy se servent les habitants de la Tlirace quand ils veulent entreprendre de passer par dessus la glace de quelque riviere gelée, et le lasehent devant eulx pourcesl effect, quand nous le verrions au bord de l’eau approcher son aureille bien près de la glace, pour sentir s’il orra d’une longue ou d’une voisine distance bruire l'eau courant au dessoubs, et, selon qu’il treuve par là qu'il y a plus ou moins d’espaisseur en la glace, se reculer ou s’advancer*, n’aurions nous pas raison déjuger qu’il luy passe par la teste ce mesme discours qu’il feroit en la nostre, et que c’est une ratiocination et conséquence tirée du sens naturel : «Ce qui faict bruirt se remue; ce qui serentue n’est pas gelé, cequi n’est pas gelé est liquide; et ce qui est liquide plie soubslefaix?» car d’attribuer cela seulement à une vivacité du Bcnsdel'ouïe, sans discours et sans conséquence, c’est une chimere et ne peult entrer en nostre imagination. De mesme faut il estimer de tant de sortes de ruses et d’inventions de quoy les bestes se couvrent des entreprinses que nous faisons sur elles.
Et si nous voulons prendre quelque advantage de cela mesme qu’il est en nous de las saisir, de nous en servir et d’en user à nostre volonté, ce n’est que ce mesme ad vantage que nous avons les uns sur les aultres : nous avons à eeste condition nos esclaves; et les Climacides* estoit ce pas des femmes, en Syrie, qui servoient, couchées à quatre pattes, de marchepied et d’eschelle aux dames à monter en coche? et la pluspart des personnages libres abandonnent, pour bien legieres commodités, leur vie et leur estre à la puissance d'aultruy : les femmes et concubines des Thraces plaident à qui sera choisie pour estre tuée au tumbeau de son mary1 * 3' : les tyrans ont ils jamais failli de trouver assez d'hommes voués à leur dévotion, aulcuns d’eulx adjouslants davantage ceste nécessité de les accompaigner à la mort comme
(I) Put. , de l'Industrie des animaux, c. 14. C.
(i) plut Comment on peut discerner le flatteur d’avec l'ami, C. 3. C.
(3) HEM., V, 5 ; Pour. m*la, II, % etc. J. V. L.
en la vie? des armées entières se sont ainsin obligées à leurs capitaines 1 : la formule du serment , en ceste rude cschole des escrimeurs à oultrance, portoit ces promesses: «Nous jurons de nous laisser enebaisner, brusler, battre et tuer de glaive, et souffrir tout ce que les gladiateurs légitimes souffrent de leur maistre; engageant très religieusement et le eorps et Pâme à son service* : »
I re mmm, si lis, flamma caput, et petc ferro Corpus, et (mono verbere terga seca s :
c’estoit une obligation véritable; et si, il s’en trouvoit dix mille, telle année, qui y entroient cl s’y perdoienl. Quand les Scythes enterroient leur roy, ils estrangloienl sur son corps la plus favoric de ses concubines, son cschanson, escuyer d’escuirie, chambellan, huissierde chambre et cuisinier; et, en son anniversaire, ils tuoient cinquante chevaulx montés decinquante pages qu’ils avoienl empalés par l’espine du dos jusqu’au gozier, et les laissoient ainsi plantés en parade autour de la tumlie*. Les hommes qui nous servent le font à meilleur marché et pour un traictcment moins curieux et moins favorable que celuy que nous faisons aux oyseaux, aux chevaulx et aux chiens. A quel souley ne nous desmettons nous pas pour leur commodité? il ne me semble point que les plus abjects serviteurs facent volontiers pour leurs maistres ce que les princes s'honorent de faire pour ces bestes. Diogenes voyant ses parents en peine de le racheter de servitude : « Ils sont fols, disoit il, c’est celuy qui me traicte et nourrit qui me sert8. » Et cculx qui entretiennent les [testes se doibvent dire plustost les servir qu’en estre servis. Et si elles ont cela de plus genereux que jamais lion ne s’asservit à un aultre lion, ny un cheval à un aultre cheval, par faulte de cœur. Comme nous allons a la chasse des bestes , ainsi vont les tigres et les lions à la chasse des hommes; et ont un pareil exercice les unes sur les aultres, les chiens sur les lievres, les brochets sur les lenches, les
(IJ Csua, de btll. OaU., III, Si. i. V. L.
(f)Parm., sot., c. 117. C.
(3) Brûle- mol, j’y consens , brûle-moi la ttte, perce-moi le corps d‘un glaive, et dédiire-moi le dos h coups de fouet. Tu»., 1, 9, il.
(4) H»., IV, 71 et 75. J. V. L.
(») Dioc. Unes, VI, 78. C.
«rondelles sur les cigales, les esperviers sur les merles et sur les allouettes :
Serpente ciconia pnlloi Sutrit, et inventa per dévia ntra lacerta,..
Et leporem ant capream faniuUe Jovls et generotK In saltu venantur aves
Nous partons» le fruict de nostre chasse avecques nos chiens et oyseaux, comme la peine et l’industrie : et au dessus d’Amphipolis, en Thrace, les chasseurs» et les faulcons sauvages partagent justement le butin par moitié; comme le long des Palus Mæotides , si le pescheur ne laisse aux loups, de bonne foy, une part eguale de sa prinse, ils vont incontinent deschirer ses rets. Et comme nous avons une chasse qui se conduict plus par subtilité que par force, comme celle des colliers», de nos lignes et de rhamesson.il s’en veoid aussi de pareilles entre les bestes : Aristote(I) * 3 4 5 dict que la scche jecte de son col un boyau long comme une ligne, qu’elle estend au loing en le laschant, et le retire à soy quand elle vcult : à mesure qu’elle apperceoit quelque petit poisson s’approcher , elle luy laisse mordre le bout de ce boyau estant cachée dans le sable ou dans la vase, et petit à petit le retire jusques à ce que ce petit poisson soit si prés d’elle que d’un sault elle puisse l’attraper.
Quant à la force, il n’est animal au monde en butte de tant d'offenses que l’homme : il ne nous fault point une haleine, un éléphant et un crocodile, ny tels aultres animaux, desquels un seul est capable de desfairc un grand nombre d’hommes; les pouils sont suffisants pour faire vacqucr la dictature deSylla6; c’est le desjcuner d’un petit ver que le cœur et la vie d’un grand et triumphanl empereur.
Pourquoy disons nous que c’est à l’homme science et cognoissance, bastie par art et par discours, de discerner les choses utiles à son
(I) La dgogne nourrit scs petits de serpents et de têtards qu'elle trouve loto des routes frayées... l'aigle, ministre de Jupiter, chasse daus les forêts le lièvre et le chevreuil. Jcv. XIV, 74, 81.
(j) Du verbe partir, diviser en plusieurs parts. Ce root vieilli n’est plus d’usage que dans cette phrase proverbiale : « Ils ont toujours maille à partir entre eux. » C.
(3) Pline, X, 8. C.
(4) Des collet », sorte de lacs à prendre des lièvres. C.
(5) Plot., de l'Industrie des animaux, c. 88. C.
(6) Allusion 4 la maladie pédiculaire, dont Syda mourut 4 143c de soixante ans.
vivre et au secours de ses maladies de celles qui ne le sont pas; de cognoistre la force de la rhubarbe et du polypode : et, quand nous voyons leschevresde Candie, si elles ont receu un coup de traict, aller, entre un million d’herbes, choisir le dictame pour leur guarison ; et la tortue, quand elle a mangé de la vipere, chercher in-, continent de l’origanum pour se purger ; le dragon, fourbir et esclairer ses yeuix avecques du fenoil ; les cigoignes, se donner elles mesmes des elysteres à tout de l’eau de marine ; les éléphants, arracher non seulement de leurs corps et de leurs compagnons, mais des corps aussi de leurs maislres ( lesmoing celuy du roy Porus>, qu’Alexandre desfeit), les javelots et les dards qu’on leur a jeelés au combat, et les arracher si dextrement que nous ne le sçaurions faire avecques si peu de douleur; pourquoy ne disons nous de raesme que c’est science et prudence? car d’alleguer, pour les déprimer, que c’est par la seule instruction et maistrisc de nature qu’elles le sçavent, ce n’est pas leur oster le tiltre de science et de prudence, c’est la leur attribuer à plus forte raison qu’à nous pour l’honneur d’une si certaine maistressc d’eschole. Chrysippus», bien qu’en toutes aultres choses autant desdaigneux juge de la condition des animaulx que nul aultre philosophe, considérant les mouvements du chien qui, se rencontrant en un carrefour à trois chemins, ou à la queste de son maistre qu'il a esgaré, ou à la poursuitte de quelque proyc qui fuyt devant luy, va essayant un chemin après l’aultre ; et, après s’estre asseuré des deux et n’y avoir trouvéla trace dece qu’il cherche, s’eslance dans le troisiesme sans marchander, il est contrainct de confesser qu’en ce chien là un tel discours se passe : • J’av suyvi jusques à ce carrefour mon maistre à la trace ; il fault nécessairement qu’il passe par l’un de ces trois chemins : ce. n’est ny par cestuy cy, ny par celuy là: il fault doneques infailliblement qu’il passe par cest aultre : « et que, s’asseurant par eeste conclusion et discours, il ne se sert plus de son sentiment au troisiesme chemin ny ne le sonde plus, ains s’y laisse emporter par la force de la raison. Ce traict, purement dialecticien, et cest usage de propositions divisées et conjoinctcs et
(I) Plut., de l'Industrie des animaux, c. 13. C.
(fjSuivs Lxmici.% Pijrr/i. Uypoijp., 1, lé. C,
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