LIVRE II, dHAP. Xlt
de la suffisante énumération des parties, vault il pas autant que le chien le sçachede soy que de Trapezonce*?
Si ne sont pas les bestes incapables d’estre encores instruictes à nostre mode : les merles, les corbeaux, les pies, les perroquets nous leur apprenons à parler; et ceste facilité que nous recognoissons à nous fournir leur voix et haleine si souple et si maniable pour la former et l’astreindre à certain nombre de lettres et de syllabes, tesmoigne qu’ils ont un discours au dedans qui les rend ainsi disciplinables et volontaires à apprendre. Chascun est saoul, ce crois je, de veoir tant de sortes de singeries que les basteleurs apprennent à leurs chiens ; les danses où ils ne faillent une seule cadence du son qu’ils oyent ; plusieurs divers mouvements et saults qu'ils leur font faire par le commandement de leur parole. Mais je remarque avecques plus d’admiration cest effect, qui est toutefois assez vulgaire, des chiens de quoy se servent les aveugles et aux champs et aux villes ; je me suis prins garde comme ils s’arrestent à certaines portes d’où ils ont accoustumé de tirer l’aulmosne ; comme ils évitent le choc des coches et des charrettes, lors mesme que, pour leur regard, ils ont assez de place pour leur passage ; j’en ay veu, le long d’un fossé de ville, laisser un sentier plain et uni et en prendre un pire pour esloingner son maistre du fossé ; comment pouvoit on avoir faict concevoir à ce chien que c’estoit sa charge de regarder seulement à la seureté de son maistre et meapriser ses propres commodités pour le servir? Et comment avoit 11 la cognoissancc que tel chemin luy estoit bien assez large qui ne le seroit pas pour un aveugle? Tout cela se peut il comprendre sans ratiocination?
Il ne fault pas oublier ce que Plutarque1 * dict avoir veu à Rome d’un chien, avecques l'empereur,Vespasian le pere, au theatre de Marcellus : ce chien servoit à un basteleur qui jouoit une fiction à plusieursminesetà plusieurs personnages, et y avoit son roolle. 11 falloit, entre aultres choses, qu’il contrefeist pour un temps
(I) Georg lui Trapnmlha, que nous appelons George de JVC. biztmde, un de cet savants grecs qui, forcés de quitter Corsent dan» le quinziéme siècle, se réfugièrent en occident ou Ils firent revivre les lettres. Eugène Iv lui coulia la direction d'un des collèges de Rome. c.
(a) ne rinduttrte dri mitonner , c. 18. C. , — , .
Momuos».
le mort, pour avoir mangé de certaine drogue : après avoir avalé le pain qu’on feignoit estre ceste drogue, il commencea tantost à trembler et bransler, comme s’il eust esté estourdi : finalement, s’estendantet se roidissant, comme mort, il se laissa tirer et traisner d’un lieu à aultre , ainsi que portoit le subject du jeu; et puis, quand il cogneut qu’il estoit temps, il commencea premièrement à se remuer tout bellement, ainsi que s’il se feust revenu d’un profond sommeil, et, levant la teste, regarda çàet là, d’une façon qui estonnoit touts les assistants.
les bœufs qui servoient aux jardins royaux de Suse, pour les arrouser, et tourner certaines grandes roues à puiser de l’eau, ausquelles il y avoitdes bacqnetsattachés (comme il s’en veoid plusieurs en Languedoc ), on leur avoit ordonné d’en tirer par jour jusques à cent tours chascun, dont ils estoient si accoustumés à ce nombre qu’il estoit impossible , par aulcune force , de leur en faire tirer un tour davantage ; et , ayants faict leur tasche , Us s’arrestoient tout court*. Nous sommes en l’adolescence avant que nous sçaehions compter jusques à cent, et venons de descouvrir des nations qui n’ont aulcune cognoissancc des nombres.
11 y a encores plus de discours à instruire aultruy qu’à estre instruict : or, laissant à part ce que Democritus* jugeoit et prouvoit, que la pluspart des arts , les bestes nous les ont apprinses, comme l’araignée à tistre et à coudre, l’arondelle à bastir, le cygne et le rossignol la musique, et plusieurs animaulx, par leur imitation, à faire la medeeine : Aristote 3 tient que les rossignols instruisent leurs petits à chanter, et y employent du temps et du soing , d’où il advient que ceulx que nous nourrissons en cage, qui n’ont point eu loisir d’aller à l’escholc soubs leurs parents , perdent beaucoup de la grâce de leur chant : nous pouvons juger par là qu’il receoit de l’amendement par discipline et par estnde; et , entre les libres mesme , il n’est pas un et pareil, chascun en a prins selon sa capacité; et sur la jalousie de leur apprentissage , ils se débattent , à l’envy, d’une contention si courageuse que, par fois , le vaincu y demeure mort, l’haleine luy faillant plustost que la voix. Les plus jeunes ruminent pensifs,
(I) PLüTARQéS, lie C Industrie des antottuuc, c. 90. C.
(i) lo.,fWtl.,c. 14. C.
P) to., Mi., c. ta c.
et prennent à imiter certains couplets de chanson; le disciple escoute la leçon de son précepteur, et en rend compte avecques grand soing ; ils se taisent, l’un tantost, tantost i’auhre; on oyt corriger les faulles, et sent on aulcunes repreliensions du précepteur*. J’ay veu, dict Arrianus s, aullrefois un éléphant ayant à chascune cuisse un cymbale pendu , et un aultre attaché à sa trompe, au son desquels touts les aultres dansaient en rond, s'eslevants et s’inclinants à certaines cadences, selon que l’instrument les guidoit ; et y avoit plaisir à ouïr ceste harmonie. Au» spectacles de Rome, il se veoyoit ordinairement des éléphants dressés à se mouvoir et danser, au son de la voix, des danses à plusieurs cnlrelasseures, coupeures et diverses cadences très difficiles à apprendre 3. Il s’en est veu qui, en leur privé, rememoroient leur leçon, et s’exerçoient par soing et par eslude, pour n’estre t anses et battus de leurs maislres *.
Mais cesl’ aultre histoire de la pie, de laquelle nous avons Plutarque mesme pour respondant5, est estrange. Elle estoit en la boutique d’un barbier, à Rome, et faisoit merveilles de contrefaire avecques la voix tout ce qu’elle oyoit. lin jour, il adveint que certaines trompettes s’arresterent à sonner longtemps devant eeste boutique. Depuis cela, et tout le lendemain, voykà ceste piepensifve, muette et melancholique ; de quoy tout le monde estoit esmervcillé, et pensoit que le son des trompettes l’eust ainsin estourdie et estonnée , et qu’aveoques l’ouïe ta voix se feust quand et quand esteincte : mais on trouva enfin que c’estoit une estude profonde, et une retraicte en soy mesme, son esprit s'exercitant, et préparant sa voix à représenter le son de ces trompettes ; de ntaniere que sa première voix ce feut celte là, d’exprimer pariaictement leurs reprinses, leurs poses, et leurs muances , ayant quitté, par ce nouvel apprentissage , et prins à desdaing tout ce qu’elle sçavoit dire auparavant.
(t) Toul ce partage «ur le chaut de* rossignol» est extrait du PfyK, fiai. UltL, X, ». J. V. L.
(2j Hiu. Indicée. 14, p. r**», édit, de Groiiovius. Il y a ici Arrius dans toutes les éditions de Montaigne. Pourquoi ne pas corriger cette faute évidente de ses imprimeurs ou de ses copistes 1 J. V. L.
(3) puTARyi E, de f industrie des animaux , c. li C.
(*} Iü., IMtt; Pline, Y1II, S. C.
Çty l'UTAtiui t, liid , c. t*. C.
Je ne veulx pas obmettre d’alleguer aussi cest aultre exemple d’un chien que ce mesme Plutarque * dict avoir veu (car, quant à l’ordre, je sens bien que je le trouble ; mais je n'en observe non plus à renger ces exemples qu’au reste de toute ma besongne), luy estant dans un navire ; ce chien , estant en peine d'avoir l'huile qui estoit dans le fond d’une cruche , où il ne pouvoil arriver de la langue , pour l’estroicte emboucheure du vaisseau, alla quérir des cailloux, et en meit daim ceste cruche jusques à ce qu'il eusl l'aicl hauiser l'huile plus près du bord, où il lapeusl atteindre. Cela, qu’est ce, si ce n’est l’elïecl d’un esprit bien subtil? On dict que les corbeaux de Barbarie en font de mesme, quand l’eau qu’ils veulent boire est trop basse1. Ceste action est aucunement voisine de ce que reciloil des éléphants un roy de leur nation , Juba3, que quand , par la finesse de ceulx qui les chassent, l’un d’entre eulx se treuve prias dans certaines fosses profondes qu’on leur préparé, et les recouvre l’on de menues brossailles pour les tromper, ses compaignons y apportent en diligence force pierres et pièces de bois, à fin que cela l’aydeà a’en mettre hors. Mais «est animal rapporte, en tant d’aultrea eilecls , à l’humaine suffisance , que si je voulois suyvre par le menu ce que l’experience en a apprins, je gaignerois ayséement ce que je maintiens ordinairement, qu’il se treuve plus de différence de tel homme à tel homme que de tel animal à tel homme. Le gouverneur d’un éléphant, en une maison privée de Syrie , desrobboit à touts les repas la moitié de la pension qu'un luy avoit ordonnée : nu jour le maislre voulut luy mesme le panser, versa dans sa mangeoire la juste mesure d’orge qu’il luy avoit prescriptc pour sa nourriture; i’elephant , regardant de mauvais oeil ce gouverneur, sépara avecques la trompe et en meit à part la moitié, déclarant par là le tort qu’on luy faisoit. Et un aultre, ayant un gouverneur qui mesloil dans sa mangeaille des pierres pour en croistre la mesure , s'approcha du pot où il faisoit cuire sa chair pour son disner, et le luy remplit de cendre4. Cela, ce sont deselïects particuliers : mais ce que tout le monde a veu , et que tout le
(1) l’LiTARvi'K, de l'industrie des animaux, c. li C.
(2) lo.t ibtd. C.
p) Id., ibtd.,c. 10. C.
(4) ID., ibid.t c. li C.