LIVRE II
monde sçait, qu’en tontes les armées qni se conduisoient du pais de Levant , l’une des plus grandes forces consistoit aux dépliants , desquels ontiroit des effectssans comparaison plus grands que nous ne faisons à présent de nostre artillerie, qui t ent à peu près leur place en une battaille ordonnée (cela est aysé à jugera ceulx qui cognoisscnl les histoires anciennes ) ;
Siquidem Tyrio servi re solebant Annibali, et nostris ducibus, reglque Molosso , tlorum majores, et dorso ferre cohortes,
Partem aUquam belti, et èuntem tn prœlia turrim *î
il falloit bien qu’on se respondist à bon escient de la creance de ces besteset de leur discours, leur abandonnant la teste d’une battaille, là où le moindre arrest qu’elles eussent soeu faire pour la grandeur et pesanteur de leur corps, le moindre effroy qui leur eust faict tourner la leste sur leurs gents, estoit suffisant pour tout perdre : et s’est veu peu d'exemples où cela soit advenu qu’ils se rejectassent sur leurs troupes , au lieu que nous mesmcs nous rejectons les uns sur les aultres et nous rompons. On leur donnoit charge, non d’un mouvement simple, mais de plusieurs diverses parties au combat ; comme faisoient aux chiens les Espaignols à la nouvelle conqueste des Indes* ausquels ils payoicnt solde et faisoient partage au butin : et montroient ces animaulx autant d’addresse et de jugement à poursuvvre et arrester leur victoire, à charger ou à reculer, scion les occasions, à distinguer les amis des ennemis comme ils faisoient d’ardeur et d'aspreté.
Nous admirons et poisons mieulx les choses estrangicres que les ordinaires; et sans cela, je ne me feusse pas amusé à ce long registre; car, selon mon opinion, qui contreroolera de près ce que nous vcoyons ordinairement ès animaulx qui vivent parmi nous il y a de quoy y trouver des efTects autant admirables que ceulx qu’on va recueillant ès pays et siècles eslrangiers. C’est une mesme nature qui roule son cours ; qui en auroit suffisamment jugé le présent estât en pourroit seurement conclure et tout l’advenir et tout le passé. J’ay veu aultrefois parmi nous des hommes amenés par mer
(t) Les ancêtre» de nos éléphants combattaient dans les armées d'Anuibal, du roi d’Epire, et des généraux de Rome ; Ils portaient sur leur dos des cohortes entières, et des tours que Ton voyait s’avancer au milieu des batailles. Juv., XII, 107.
(4) C’est ce que plusieurs peuples avaient bit longtemps auparavant. Foy. Pluie, viii,40; Elien, For. XI v, 46, etc. C.
de lointains pais, desquels, parce que nous n’entendions aulcunernent le language, et que leur façon, au demourant, et leur contenance, et leurs vestements estoientdu tout esioingnés des noslres, qui de nous ne les estimoit et sauvages et brutes? qui n’attribuoit à stupidité et à bestise de les voir muets, ignorants la langue françoise, ignorants nos baisemains et nos inclinations serpentera, nostre port et nostre maintien, sur lequel, sans faillir, doibt prendre son patron la nature lramaine? Tout ce qui nous semble estrange nous le condamnons et ce que nous n’entendons pas. Il nous advient ainsin au jugement que nous faisons des brates. Elles ont plusieurs conditions qui se rapportent aux nostrra; de celles là, par comparaison, nous pouvons tirer quelque conjecture; mais de ce qu’elles ont particulier, qùpsçavonsnous que c’est? Leschevaulx, les chiens, les bœufs, les brebis, les oyseaux et la pluSparl des animaulx qui vivent aveeques nous reèognoissent nostre voix et se laissent conduire par elle : si faisoit bien encore* la muresne de Crassus', et venoit à luy quand il l’appelloit ; et le font aussi les anguilles qui se treuvent en la fontaine d’Arelbuse ; et j’ay veu des gardoirà assez où les poissons accourent pour manger à certain cri de ceulx qui les traictent,
Nomen habent, et ad maglstri Vocem quisqne sut mrfi rit oins*:
nous pouvons jugerdecela. Nous pouvonsaussi dire que les éléphants ont quelque participation de religion1, d’autant qù’après plusieurs ablutions et purifications on les veoid haulsant leur trompe comme des bras; et, tenant les yeutx fichés vers le soleil levant, se planter longtemps en méditation et contemplation, à certaines heures du jour, de leur propre inclination, sans instruction et sans précepte. Mais, pour ne veoir aulcune telle apparence ès aultres animaulx, nous ne pouvons pourtant eslablir qu’ils soient sans religion, et ne pouvons prendre en aulcune part ce qui nous est caché ; .comme nous veoyons quelque chose en cestc action que le philosophe Clèanthcs remarqua, parce qu’elle retire aux nostres : il voit4, dict
(I) Plut arque, de 1‘lnditsirie des animaux, c. 44. C.
(4) Ils ont un nom ; et chacun d’eux vient à b voix du maître qui l'appelle. Martial , IV, 19, 6.
(3) Pline, VIU, t. C.
(4) Plutarque, de C Industrie des animaux, c.
il, des fourmis partir de leur fourmilière, portants le corps d’un fourmi* mort vers une aultre fourmilière de laquelle plusieurs aultres fourmis leur veindrent au devant, comme pour parler à eulx; et, après avoir esté ensemble quelque piece, ceulx cy s’en retournèrent pour consulter, penser, avecques leurs concitoyens et feirent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation: enfin, ces derniers venus apporteront aux premiers un ver de leurtaniere, comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers chargèrent sur leur dos et emportèrent chez eulx laissant aux aultres lecorpsdutrespassé. Voylà l’interprétation que Cleanthesydonna, tesmoignant par làquecelles qui n’ont point de voix ne laissent pas d'avoir pratique et communication mutuelle, de laquelle c’est nostre default que nous ne soyons participants; et nous entremettons, à ceste cause, sottement d’en opiner. Or, elles produisent encore d’aultres effects qui surpassent de bien loing nostre capacité ; ausquels il s’en fault tant que nous puissions arriver par imitation que, par imagination mesme, nous ne les pouvons concevoir. Plusieurstiennent qu’en ceste grande et dernière battaille navale qu'Antonius perdit contre Auguste, sa galère capitainesse feut arrestée au milieu de sa course par ce petit poisson que les Latins nomment rémora , à cause de ceste sienne propriété d'arrester toutes sortes de vaisseaux ausquels il s’attache*. Et l’empereur Caligula, voguant avecques une grande flotte en la coste de la Romanic, sa seule galère feut arrestéc tout court par ce mesme poisson, lequel il feit prendre attaché comme il estoit au bas de son vaisseau, tout despit de quov un si petit animal pouvoit forcer et la mer et les vents, et la violence de touts ses avirons, pour estre seulement attaché par le bec à sa galère (car c’est un poisson à coquille) ; et s’estonna encores, non sans grande raison, de ce que, luv estant apporté dans le bateau, il n’avoit plus ceste force qu’il avoit au dehors*. Un citoyen de Cyzique acquit jadis la réputation de bon mathématicien pour avoir apprins la condition de l’hcrisson ; il a sa tanicre ouverte à divers endroits et à divers vents, et, prévoyant le vent
(l) Fourmi était masculin autrefois, c.
(i) Punk, xxxn, I. c.
(3) lo., Ibid. C.
advenir, il va boucher le trou du costé de ce vent là : ce que remarquant, ce citoyen apportoit en sa ville certaines prédictions du vent qui avoit à tirer*. Le caméléon prend la couleur du lieu où il est assis*; mais le poulpe se donne luy mesme la couleur qu’il luv plaist, selon les occasions, pour se cacher de ce qu’il craint et attraper ce qu’il cherche : au caméléon , c’est changement de passion ; mais au poulpe, c’est changement d’action. Nous avons quelques mutations de couleur à la frayeur, la cholere, la honte et aultres passions, qui altèrent le teinct de nostre visage ; mais c’est par l’effect de la souffrance, comme au caméléon : il est bien en la jaunisse de nous faire jaunir; mais il n'est pas en la disposition de nostre volonté. Or, ces effects, que nous recognoissons aux aultres animaulx, plus grands que les nostres, tesmoignent en eulx quelque faculté plus excellente qui nous est occulte : comme il est vrayscmblablc que sont plusieurs aultres de leurs conditions et puissances, desquelles nulles apparences ne viennent jusqu’à nous.
De toutes les prédictions du temps passé les plus anciennes et plus certaines estoient celles qui se tiroient du vol des oyseaux*: nous n’avons rien de pareil ny de si admirable. Ceste réglé, cest ordre du bransler de leur aile, par lequel on tire des conséquences des choses a venir, il fault bien qu’il soit conduict par quelque excellent moyen à une si noble operation; car c’est prester à la lettre d’aller attribuant ce grand cffcct à quelque ordonnance naturelle sans l’intelligence, consentement et discours de qui le produict ; et est une opinion évidemment faulse. Qu’il soit ainsi : la torpille a ceste condition, non seulement d’endormir les membres qui 1a touchent, mais, au travers des filets et de la seine, elle transmet une pesanteur endormie aux mains de ceux qui le remuent et manient ; voire, dict on davantage, que si on verse de l'eau dessus on sent ceste passion qui gaigne contremont jusques à la main et endort l’attouchement au travers de l’eau. Ceste force est merveilleuse, mais elle n’est pas inutile à la torpille ; elle la sent et s’en sert de manière que, pour attraper la proie qu’elle questc , on la vcoid se tapir sous le limon, à fin que les aul-
(I) PtrîUQci, de l'indutme de» animaux, c. 15. C.
(S) la., ibid., c. SB. C.
P) Sur. Eariuc., Pynh. U'jpoiyp-, 1, 14. &
iode