‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 213 sur 449 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

très poissons, se coulants par dessus, frappés et endormis de eeste sienne froideur, tombent en sa puissance. Les grues, les arondelles et aultres oyseaux passagiers, changeants de demeure selon les saisons de l’an, montrent assez la cognoissance qu’elles ont de leur faculté divinatrice et la mettent en usage, les chasseurs nous asseurent que , pour choisir d’un nombre de petits chiens celuy qu’on doit conserver pour le meilleur, il ne fault que mettre la mere au propre de le choisir elle mesme ; comme si on les emporte hors de leur giste, le premier qu’elle y rapportera sera tousjours le meilleur, ou bien, si on fait semblant d’entourner de feu leur giste de toutes parts, celuy des petits au secours duquel elle courra premièrement : par où il appert qu’elles ont un usage de prognostique que nous n’avons pas, ou qu’elles ont quelque vertu à juger de leurs petits, aultre et plus vifve que la nostre.

La manière de naistre, d’engendrer, nourrir, agir, mouvoir, vivre et mourir des bestes estant si voisine de la nostre, tout ce que nous retrenchons de leurs causes motrices et que nous adjoustons à nostre condition au dessus de la leur cela ne peult aulcunement partir du discours de nostre raison. Pour reglement de nostre santé, les médecins nous proposent l’exemple du vivre des bestes et leur façon ; car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple:

Tenez cliaulds les pieds et la teste ;

Au demourant, virez en hestc.

La génération est la principale des actions naturelles ; nous avons quelque disposition de membres qui nous est plus propre à cela : toutesfois ils nous ordonnent de nous ranger à l’assiette et disposition brutale, comme plus ef-

Quadrupedumque magie ritu, p/erumque putaniur Ooncipcrc tut ores : quia tic loca sumere possunt , Pectoribut positif, tublatis sembla lumbit * ;

et rejectent comme nuisibles ces mouvements indiscrets et insolents que les femmes y ont meslé de leur creu ; les ramenant à l’exemple

(I) On croit communément que, pour être féconde, l'union des deux epoux doit se faire dans l'altitude des quadrupèdes, parce qu'a lors la situation horizontale de la poitrine et l’élévation des reins favorisent la direcliou du Guide générateur. Lvcaice, !▼, 1*1.

et usage des bestes de leur sexe, plus modeste et rassis :

.Vam mutier prohiba te concipcre a (que répugnai,

Clunibu* ipta uiri Vencrem si loua retractet,

Atque exossato des omni pectore fluctue.

Eicit enim tulcl recta regione viaque

Vomerem, algue /ods avertit seminis ictum1.

Si c’est justice de rendre à chascon ce qui luy est deu, les bestes qui servent, aiment et deffendent leurs bienfaicteurs, et qui poursuyvent et oultragcnt les estrangiers et ceulx qui les offensent, elles représentent en cela quelque air de nostre justice, comme aussi en conservant une egualité très équitable en la dispensation de leurs biens à leurs petits. Quant à l’amitié, elles l’ont, sans comparaison, plus vifve et plusconstante que non pas les hommes. Hyrcanus1, le chien du roy Lysimachus, son maistre mort, demeura obstiné sur son lict, sans vouloir boire ne manger ; et le jour qu’on brusla le corps, il print sa course et se jecta dans le feu, où il feut bruslé : comme feit aussi le chien d’un nommé Pyrrhus5; car il ne bougea de dessus le lict de son maistre depuis qu’il feut mort; et, quand on l’emporta, il se laissa enlever quand et luy, et finalement se lancea dans le bucliier où on brusloit le corps de son maistre. 11 y a certaines inclinations d’aifection qui naissent qnclquesfois en nous sans le conseil de la raison, qui viennent d’une témérité fortuite que d’aultres nomment sympathie ; les bestes en sont capables, comme nous vcoyons les chevaulx prendre certaine accointance des uns aux aultres, jusques à nous mettre en peine pour les faire vivre et voyager separéement : on les veoid appliquer leur affection à certain poil de leurs compaignons comme à certain visage, et, où ils le rencontrent, s’y joindre incontinent avecques festc et démonstration de bienveuillancc, et prendre quelque aultre forme à contrecœur et en haine. Les animaulx ont choix, comme nous, en leurs amours, et font quelque triage de leurs femelles; ils ne sont pas exempts de nos jalousies et d’envies extremes et irréconciliables.

Les cupidités sont ou naturelles et neces-

(i) Le. mouvements lajdts par lesquel, la tourne nxcile r ardeur de son epoux soûl un obstacle a la fécondation ; Usaient le soc du sillon et détournent les germes de leur but. Le-

cafeca, IV, 1266.

(J) PxrT sauta, de l'tmtuitrie des animaux, c. 15.

(J)Id.,IMd.

«aires, comme le boire et le manger , ou naturelles et non necessaires, comme l’accointance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles ny necessaires; de ceste dernière sorte sont quasi toutes celles des hommes ; elles sont toutes superflues et artificielles; car c’est merveille combien peu il fault à nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé à désirer; les apprests de nos cuisines ne louchent pas son ordonnance. Les stoïciens disent qu’un homme auroit de quov se substanter d’une olive par jour ; la délicatesse de nos vins n'est pas de sa leçon, ny la recharge que nous adjoustons aux appétits amoureux :

ftegue ilia

Magno prognatum deposcit consule cannum *•

Ces cupidités estrangicrcs, que l’ignorance du bien et une faulse opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre qu’elles chassent presque toutes les naturelles; ny plus ny moins que si en une cité il y avoit si grand nombre d’estrangiers qu’ils en meissent hors les naturels habitants, ou esteignissenl leur auctorité et puissance ancienne, l’usurpant entièrement et s’en saisissant. Les animaulx sont beaucoup plus réglés que nous ne sommes, et se contiennent avec plus de modération soubs les limites que nature nous a prescripts, mais non pas si exactement qu’ils n’ayent encores quelque convenance à nostredesbauche; et tout ainsi comme Il s’est trouvé des désirs furieux qui ont poulsé les hommes à l’amour des bestes, elles se trouvent aussi par fois esprinses de nostre amour, et roceoivent des affeclions monstrueuses d’une espèce à aultre; tesmoing felephant corrival d’Aristophancs le grammairien, en l’amour d’une jeune bouquetière en la ville d’Alexandrie, qui ne luy cedoit en rien aux offices d'un poursuyvant bien passionné; car, se promenant par le marché où l’on vendoit des fruicts, il en prenoit avecques sa trompe, et les luy portoit; il ne la perdoit de veue que le moins qu’il luy estoit possible ; et luy mettoit quelquesfois la trompe dans le sein par dessoubs son collet, et luy tastoit les teltins1 *. Ils recitent aussi d’un dragon amoureux d’une fille, et d’une oye esprinse de l’amour d’un enfant en la ville d’Asope, et d’un bélier serviteur de la mencs-

(1) La volupté ne tut semble pas plus vive dans les bras de

la tille d‘un consul. Hua., Soi., I, i, 69.

(S) rLiTAïujrr., de l’Industrie des animaux, c. 17. C.

triere Glaucia 1 ; et il se veoit tous les jours des magots furieusement esprins de l’amour des femmes. On veoid aussi certains animaulx s'addonner à l’amour des masles de leur sexe. Oppianus*, et aulires recitent quelques exemples pour montrer la reverence que les bestes, en leurs mariages, portent a la parenté; mais l’experience nous faict bien souvent veoir le contraire :

Nec habetur turpe juvencee

Ferre pattern tergn ; fit egun sua filia eonjux;

Çuasque creavit, Ml pervdsscaper; Ipsague atfltt

Semitte coneepta est, ex lilo eoncipil aies3.

De subtilité malicieuse, en est il une plus expresse que celle du mulet du philosophe Thaïes «? lequel passant au travers d’une rivière, chargé de sel, et, de fortune, y estant bronché, si que les sacs qu’il portoit en feurent touts mouillés, s’estant apperceu que le sel, fondu par ce moyen, luy avoit rendu sa charge plus legicre, ne failloit jamais, aussitost qu’il rencontroit quelque ruisseau, de se plonger dedans avecques sa charge, jusques h ce que son maistre, descouvrant sa malice, ordonna qu’on le chargeast de laine; à quoy se trouvant mesconté, il cessa de plus user de ceste finesse. B y en a plusieurs qui représentent naïfvement le visage de nostre avarice; car on leur veoid un soing extrême de surprendre tout ce qu'elles peuvent, et de le curieusement cacher, quoyqu’elles n’en tirent point d’usage. Quant i la mesnagerie, clics nous surpassent, non seulement en ceste prévoyance d’amasser et espargner pour le temps à venir, mais elles ont encores beaucoup de parties de la science qui y est necessaire; les fourmis eslendent au dehors de l’aire leurs grains et semences pour les esvenlcr, refreschir et seicher, quand ils veoyent qu’ils commencent à se moisir et à sentir le rance, de peur qu’ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la caution et prévention dont ils usent à ronger le grain de froment surpasse toute imagination de prudence humaine ; parce que le froment ne demeure pas tousjours sec ny sain, ains s’amollit, se resoult, et destrempe

(i) PLOT.uiycB, de l’Industrie des animaux, c. 17. C. fi) Poème de la Chasse, I, 33t>. C.

(3) La génisse se livre sans honte à son père; la cavale assouvi i les désirs du cheval dont elle est née ; le bouc s'unit aux chèvres qu'il a engendrées ; cl l’oiseau féconde l'oiseau à qui U a donné l'être. Ovide, Métam., X, 3 «S.

14} Plutarque, de l'Industrie des animaux, c. 15; Euen.üul des anim.. Vil, 44. C.

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