LIVRE II. CIIAP. XII
pomme en laict, s’acheminant a germer et produire; de peur qu’il ne devienne semence et perde sa nature et propriété de magasin pour leur nourriture, ils rongent le bout par où le germe a coustume de sortir.
Quant à la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, je sçaurois volontiers si nous nous en voulons servir pour argument de quelque prérogative, ou, au rebours, pour tesmoignage de noslre imbécillité et imperfection ; comme de vray, U science de nous entredesfaire et entretuer , de ruyner et perdre nosire propre espece, il semble qu’elle n’a beaucoup de quoy se faire desirer aux testes qui ne l'ont pas ;
Quando leoni
Forrtor eripuit vtiam leo t quo nmore nnquam Exs piravt a per majoris dettiibus apri'f
mais elles n’en sont pas universellement exemptes pourtant ; tesmoing les furieuses rencontres des mouches à miel, et les entreprinses des princes des deux armées contraires :
Saepe duobus
Re gibus inceuil muqno dUcordia moiu ;
Contlnuoque attimos vulgi et trepidanlia bcllo Corda licet longe pne*cisccreÈ.
Je ne veois jamais ceste divine description , qu’il ne m’y semble lire peincte l’ineptie et vanité humaine ; car ces mouvements guerriers, qui nous ravissent de leur horreur et espoventement, ceste tempeste de sons et de cris,
Fulgur ibi ad cadum se tollit, lotaque clram Ære renidesrit tellu» , subterque virttm vf Ezciiur pedibus sonitus, clamoreque montes Ictl rejeciant voce s ad sidéra mundl 5 ;
ceste effroyable ordonnance de tant de milliers d’hommes armés , tant de fureur , d’ardeur et de courage, il est plaisant à considérer par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien legieres occasions esteincte :
(I) Vit-on umiais un lion déchirer un lion plus faible que lui? dans quelle forêt un sanglier a-t-il expiré sous b dent d’un sanglier plus vigoureux? Jov., XV, 1130.
fl) Souvent, dans une ruche. Il s’élève entre deux rote de sanglantes querelles ; dès lors on peut pressentir la fureur des conjlats dont le peuple est agité, Vian., Géorg , IV, G7.
(3) L’acier renvoie scs édairs au ciel ; les campagnes sont colorées par le reflet de l’airain ; la terre retentit soua les pas des soldats et les monts voisins repoussent leurs cris guerrier» jusqu'aux voûtes du uiuude. Liai., II) 3oKk
Paridis propter narratnr amorem Gracia Barbarlœ diro collisa ducllo 1 * ;
toute l'Asie se perdit, et se consomma en guerres pour le macquerelUge de Paris ; l’envie d’un seul homme, un despit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne debvroient pas esmouvoir deux harengieres à s'esgraligner, c’est Parue et le mouvement de tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceulx mesmes qui en sont les principaulx aucteurs et motifs? oyons le plus grand, le plus victorieux empereur, et le plus puissant qui feus! oneques, se jouant et mettant en risée très plaisamment et très ingénieusement plusieurs battailles hasardées et par mer et par terre, le sang et la vie de cinq cent mille hommes qui suyvirent sa fortune, et les forces et richesses des deux parties du inonde espuisées pour le service de scs entreprises :
Quod fuluit Ctaphyran Antonius, hanc mihi pœnam Fulvia constitua, se quoque uti futunm.
Fulviam ego ut futuam ! quid, si me Manius oret Par dirent, fadamr non puio , si sapiam.
Aul futue, aul pugnetmu, ait. Quid, si mihi vita Carior est ipsa mcntula ? signa cananl *.
( J’use en liberté dé conscience de mon latin, avecques le congéque vousm’en avez, donné3.) Or, ce grand corps, à tant de visages et de mouvements , qui semble menacer le ciel et la terre ;
(1) On raconte qu'une guerre funeste, allumée par l’amour de Péris, précipita les Grecs sur les Barbares. Ho*., EpM., I,
1*1 CcUe epigramme, composée par Auguste, nous a été conservée par Martial, Epig., XI, 4t, 3. Voici Limitation que Fonlenelle en a faite dans ses Dialogues des Morts :
Perce qu 'Antoine fl» charmé de Glapbjre Futaie » «es beau* jeu* me seul m»u,>llir.
Antoine eit infidèle. Eh bien donc? Eii-re » il ire Que de» faut*-» d'Antoine on me fera pâtir?
Qui ? moi I que je »er»e Patrie I Suffit-il qu'elle en ah entie ?
A ce raraplc. an Terrait le rt tirer ver» moi Mille épouaea mal aeiiaréite*.
Aime-moi, me dit-elle, on combettora. Mais quoi?
Elle etl bien laide 1 Alloua, «mura, trompe lt*«. G.
(3) On croit que cette longue Apologie de Sebond était adressée par Lauleur h la reine Marguerite de France, femme du ro4 de Kavarre (depuis Henri IV), connue par ses poésies et scs mémoires. C’est une tradition des deux derniers siècles, recueillie dans une note manuscrite de M. Jamet, mort en 1778, et qui devait beaucoup de renseignements sur Montaigne au Ois de Montesquieu ; A l’abbé Berlin, conseiller au parlement «le Bordeaux , et graod-vimire de Périgueux ; h Antoine Lach celui, de L Academie des luseriplkma. J. V. L.
Quant multi Libycd vôlvuntur warmore I luctns ,
Sa: vus ubi Orion hibernis cond iur undis,
Vcl quant sole novo dénué lorrentur aristœ,
Aut Uermi rampo, aut Lyeiœ flaventibus anis ;
Scuta sortant, pulsuquc jxdunt t remit excita ttUus 1 * :
ce furieux monstre, à tant de bras et à tant de testes, c’est tousjours l’homme foible, calamiteux et misérable : ce n’est qu'anc fourmilliere esmeue et eschauffée ;
11 nigrum rompis agmen • :
un souffle de vent contraire, le croassement d un vol de corbeaux, le fauls pas d’un cheval, c passage fortuite d’un aigle, un songe, une ' oix, un signe, une brouée3 matiniere, suffisent a le renverser et porter par terre. Donnez luy seulement d’un rayon de soleil par le ' isage, le voylà fondu et esvanoui ; qu’on lui esvente seulement un peu de poulsiere aux yeulx, comme aux mouches à miel de nostre poète, voilà toutes nos enseignes, nos légions, et le grand Pompeius mesme à leur teste, rompu et fracassé ; car ce feut luy, ce me semble4 5, que Sertorius battit en Espaigne avecques ces belles armes, qui ont aussi servi à Eumenes contre Antigonus, à Surena contre Crassus :
irl motus mhnorum, nique turc cenamina lama , Pulceris exiguijactu compressa quiescent K
Qu’on descouple mesme de nos mouches apr's, elles auront et la force et le courage de le dissiper. De fresche mémoire, les Portugais assiégeants la ville de Tandy, au territoire de Xiatine , les habitants d’icelle portèrent sur la muraille grand’ quantité de ruches, de quoy ils sont riches ; et avec du feu chassèrent les abeilles si vifvement sur leurs ennemis, qu’ils
(I) Comme les flols InnombraWe* qui roulent en mugissant sur la mer de Libye, quand l'orageux Orion, au retour de l'hiver, se plonge dan* Je* eaux ; ou comme les innombrables épis que dore le soleil de l'été, soit dans les champs de rtlcnnus , soit dam la féconde Lyde : les boucliers résonnent, et la terre tremble sous le* pa* de* guerrier*. Vmc., VU, 718.
(i) Le lioir essaim marche dam la plaine. Vmc., tnéide, IV,
(3) Un brouillard , me brume du matin.
(4) Ici Montaigne sc défie un peu de sa mémoire, et avec raison ; car ce oc fut pas contre Pompée que Sertorius employa cette ruse, mai* contre les Garacilaniens, peuple d'Espagne qui habitait dans de profondes cavernes creusées daus le roc, où U était impossible de k* forcer. Voyez dam Plct., la Vie de Sertorius , c. 6. C.
(5) Et tout ce fier courroux, tout ce grand mouvement, Qu’on Jette un peu de sable, il cesse en un moment.
Géory., trad. parDdille, IV, 86.
abandonnèrent leur entreprise, ne pouvants soustenir leurs assaulls et piqueures : ainsi demeura la victoire et liberté de leur ville à ee nouveau secours, avecques telle fortune qu’au retour du combat il ne s’en trouva une seule à dire. Les âmes des empereurs et des savatiers sont jectées à mesme moule : considérants l’importance des actions des princes, et leur poids, nous nous persuadons qu’elles soient produites par quelques causes aussi poisantes et importantes ; nous nous trompons : il sont menés et ramenés en leurs mouvements par les mesmes ressorts que nous sommes aux nostres ; 1a mesme raison qui nous faict tanser avecques un voisin dresse entre les princes une guerre; la mesme raison qui nous faict fouetter un laquay , tumbanl en un roy, luy faict ruyner une province; ils veulent aussi legierement que nous, mais ils peuvent plus ; pareils appétits agitent un ciron et un éléphant.
Quant à la fidelité, il n’est animal au monde traistre au prix de l’homme. Nos histoires racontent la vifve poursuitte que certains chiens ont faict de la mort de leurs maistres. Le roy Pyrrhus, ayant rencontré un chien qui gardoit un homme mort et ayant entendu qu’il y avoit trois jours qu’il faisoit cest office, commanda qu’on enterrast ce corps et mena ce chien quand et luy. Un jour qu’il assistoit aux montres generales de son armée, ce chien, appercevant les meurtriers de son maistre, leur courut sus avec grands abbay s et aspreté de courroux, et, par ce premier indice, achemina la vengeance de ce meurtre, qui en feut faicte bientost après par la voye de la justice 1 . Autant en feit le chien du sage Hcsiode, ayant convaincu les enfants de Ganyctor, Naupactien, du meurtre commis en la personne de son maistre*. Un autre chien, estant à la garde d’un temple à Athènes, ayant apperccu un larron sacrilege qui emportoit les plus beaux joyaux, se meit à abhayer contre luy tant qu’il peut ; mais les marguillers ne s’estant point esveiilés pour cela, il se meit à le suyvre, et, le jour estant venu, se teint un peu plus csloingné de luy, sans le perdre jamais de veue : s’il luy offroit à manger, il n’en vouloit pas ; et, aux aultres passants qu’il rencontroit en son chemin, il leur faisoit
(l) Plct., de l'industrie de» animaux , c. la.
(i) Plut., de l'Industrie des animaux, c. tS; Pii»., IX, SI Toll., Onornastlc., V, B, etc, i, V. L.
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