LIVRE II
teste de la queue et prenoit de leurs mains ce qu'ils luidonnoicntàmanger: si son larron s'arrestoit pour dormir , il s’arrestoit quand et quand au lieu mesrne. La nouvelle de ce chien estant venue aux marguilliers de ceste église, ils se meirentàlcsuyvre à la trace, alenqucrants des nouvelles du poil de ce chien, et enlin le rencontrèrent en la ville de Cromyon, et le larron aussi, qu'ils ramenèrent en la ville d’Athenes où il (eut puni : et les juges, en recognoissance de ce bon office, ordonnèrent, du publicquc, certaine mesure de bled pour nourrir le chien, « aux presbtres d'en avoir soing. Plutarque tesmoigne ceste histoire comme chose très avérée et advenue en son siede1.
Quant à la gratitude ( car il me semble que nous avons besoing de mettre ce mot en crédit ), ce seul exemple y suffira , qu’Apion* recite comme en ayant este luy mesme spectateur: «Un jour, dict il, qu’on donnoit à Home, au peuple , le plaisir du combat de plusieurs bestes eslranges, et principalement de lions de grandeur inusitée, il y en avoit un entre aultres qui, par son port furieux, par la force et grosseur de scs membres et un rugissement haultain et espovantable, attiroit à soy la veue de toute l’assistance. Entre les aultres esclaves qui feurent présentés au peuple en ce combat des bestes, feut un Androdus, de Dace, qui estent à un seigneur romain de qualité consulaire. Ce lion , l’ayant apperceu de loing, s’arresta premièrement tout court, comme estant entré en admiration, et puis s’approcha tout doublement, d’une façon molle et paisible, comme pour entrer en rccognoissance avccquesluv. Cela faict, et s’estant asseuré de ce qu’il clier- «hoit, il commences à battre de la queue, à la mode des chiens qui flattent leur maistre, et à baiser et leicher les mains et les cuisses de ce pauvre misérable tout transi d’efTroy et hors de soy. Androdus ayant reprins ses esprits par la bénignité de ce lion et r’asseuré sa veue pour le considérer et recognoistre; c’cstoit un singulier plaisir de vcoir les caresses et les festes
fl) PiVT., de l'tndiutrtc ttci animaux. Voyez aussi F MF*, f!r Animal., VII, 13. C.
(S) Oans Anx-c,Ku.r, V, H. sénCqnc, dr Imirf , u, tu, ænit* rappeler le mCtnr fait. 0'»'l<|u» éditeur* ,r tulii-olk' nomment te héros de celle histoire Amlroclai, ou plutôt AndrocNx, d'après Eues, Hlu. tfea Aulm., vil, 4». sous suivons, comme MuMaigne, les anciennes éditions. J. V. !..
Mostaicsi.
I qu’ils s’enlrrfaisoient l'un à l'aultrc. De quoy le peuple ayant eslcvé des cris de joie, l’empereur feit appcllcr cest esclave pour entendre de luy le moyen d'un si estrange événement. 11 luy recita une histoire nouvelle et admirable : «Mon maistre, dict il, estant proconsul en Afrique, je feus contraincl, par la cruauté et rigueur qu'il me lenoit, me faisant journellement battre, medesrobber de luy et m’en fuyr ; et , pour me cacher seurcmcnt d’un personnage ayant si grande auctorité en la province, je trouvai mon plus court de gaigner les solitudes elles contrées sahlonneusrsetinhabitabh'sdc ce pais là, résolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir, de trouver quelque façon de me tuer moy mesmc. Le soleil estant extrêmement aspre sur le mitly et les chaleurs insupportables, je nt’embatis * sur une caverne cachée et inaccessible et me jeetai dedans. Bicntost après y surveint ce lion, ayant une patte sanglante et blccée, tout plainclif et gémissant des douleurs qu'il y souffrait. A son arrivée, j’eus beaucoup de frayeur; mais luy, me voyant mussédans un coing de sa loge, s’approcha tout doulccmcnt de moy, me présentant sa patte offensée et me la montrant comme pour demander secours : je luy ostay lors un grand osent* qu'il y avoit, et m’estant un peu apprivoisé à luy, prenant sa playe, en feis sortir l’ordure qui s’y amassoit, l’cssuyny et nettoyay le plus proprement que je peus. Luy, se sentant allégé de son mal et soulagé de ceste douleur, se print à reposer et à dormir, ayant tousjours sa patte entre mes mains. De là en hors , luy et moy vesquismes ensemble en ceste caverne , trois ans entiers , de mesmes viandes; cardes bestes qu’il tuoit à sa chasse , il m’en apportoit les meilleurs cndroicts , que je faisois cuire au soleil , à faullc de feu, et m’en nourrissois. A la longue, m’estant ennuyé de ceste vie brutale et sauvage , comme ce lion estoit allé un jour à sa queste accoustumée, je partis de là ; et, à ma troisiesme journée, feus surprins par les soldats "qui me menèrent d’Afrique en ceste ville à mon maistre, lequel soubdain me condamna à mort et à est rc abandonné auxbestcs.Or, à ce quejc vcois, ce lion feut aussi prins bicntost après, qui m’a à ceste heure voulu recompenser du bienfaict et guarison qu’il avoit rcceu de moy. » Voylà
(1) Rencontrai une caverne.
(2) Eclat de bois.
l’histoire qu’Androdus récita à l'empereur, laquelle il feit aussi entendre de main à main au peuple : parquoy, à la requestc de touts, il feut misen liberté, et aksouls de ccste condamnation, et, par ordonnance du peuple , luy feut faict présent de ce lion. Nous voyions depuis , dict Apion, Androdus conduisant ce lion à tout une petite lesse, se promenant par les tavernes à Home , recevoir l’argent qu’on luy donnoit , le lion se laisser couvrir des (leurs qu’on luy jeetoict, et chascun dire en les rencontrant : «Voylà le lion,hoste de l’homme ; voylà l’homme, médecin du lion. »
Nous pleurons souvent la perte des bestes que nous aimons ; aussi font elles la nostre :
Post, btllator t quus. positif tnsi'jnlbus, AUhon
It lacrymans , qittUsque humectai qrandibus ora *.
Comme aulcunes de nos nations ont les femmes en commun , aulcunes à chascun la sienne , cela ne se vcoid il pas aussi entre les bestes ; et des mariages mieux gardes que les noslres? Quant à la société et confédération qu’ellesdressent entre elles pour se liguer ensemble et s’entresccourir, il se veoid des bœufs , des porceaux, etaultresanimaulx, qu’au cry de celuy que vous offensez toute la troupe accourt à son ayde et se rallie pour sa deffense : l’escare, quand il a avallé l’hameçon du pescheur, scs compaignons s’assemblent en foule autour de luy et rongent la ligne; et si d’adventure il y en a un qui ayt donné dedans la nasse, les aultres luy baillent la queue par dehors, et luy la serre tant qu’il peult à belles dents; ils le tirent ainsin audehors, etl’entraisnenl8 Les barbiers, quand l’un de leurs compaignons est engagé, mettent la ligne contre leur dos , dressant un’ cspinc qu’ils ont dentelée comme une scie, à l’aide delaquelleils la scient ctcoupcnt5. Quant aux particuliers offices que nous tirons l’un de l’autre pour le service de la vie, il s’en veoid plusieurs pareils exemples parmi elles : ils tiennent qug la baleine ne marche jamais qu’elle n’ayt au devant d’elle un petit poisson semblable au goujon de mer, qui s’appelle pour cela la guide : la baleine le suit, se laissant mener et tourner aussi facilement que le timon faict
(1) Ensuite veuait, dépouillé de toute parure, F.tboo, son
cheval de bataille, pleurant et laissant tomber de scs yeux de grosses larmes. Vue , Entide , XJ, 80. — Voyez Plinc, vni, 43.
(3) Plut., de t Industrie des animaux , c.
(3) Ibid.
retourner le navire; et, en recompense aussi, au lieu quetouteaullrc chose, soit beslc ou vaisseau, qui entre dans l’horrible chaos de la bouche de ce monstre , est incontinent perdu et englouty, ce petit poisson s’y retire en toute seureté et y do»t ; et pendant son sommeil la baleine ne bouge : mais aussi tost qu’il sort , elle se met à le suy vrc sans cesse ; et si, de fortune , elle l’escarte , elle va errant çà et là, et souvent se froissant contre les rochiors, comme un vaisseau qui n’a point de gouvernail: ce que Plutarque tesmoigne avoir veu en l’isle d’Anticyre1 *. Il y a une pareille société entre le petit oyseau qu’on nomme le royteiet et le crocodile : le royteiet sert de sentinelle à ce grand animal; et si l’ichneumon, son ennemv , s'approche pour le combattre, ce petit oyseau, de peur qu’il ne le surprenne endormy, va, de son chant et à coups de bec , l’esveillant et l’advertissant de son dangicr : il vit des demeurants de ce monstre, qui le reccoit familièrement en sa bouche, et luy permet de becqueter dans ses machoueres et entre scs dents, ety recueillii'lesmorceauxdc chair qui y sont demeurés ; et, s’il veult fermer la bouche, il l’advertit premièrement d’en sortir, en la serrant peu à peu, sans restreindre et l’offenser J. Ccste coquille qu'on nomme la nacre vit aussi ainsin avccqucs le pinnotere, qui est un petit animal de la sorted’un cancre, luy servant d’huissier et de portier, assis à l’ouverture de ccste coquille , qu’il tient continuellement enlrcbaaillée et ouverte, jusquesà ce qu'il y veoyc entrer quelque petit poisson propre à leur prinse : car lors il entre dans la nacre, et luy va pinceant la chair vifve, et la contrainct de fermer sa coquille : lors eulx deux ensemble mangent la proyc enfermée dans leur fort3. En la maniéré de vivre des thuns, on y remarque une singulière science des trois parties de la mathématique : quant à l’astrologie, ils l'enseignent à l’homme, car ils s’arrestent au lieu où le solstice d’hyver les surprend, et n’en bougent jusques à l’equinoxe ensuyvant; voylà pourquoy Aristote mesme leur concédé volontiers ceste science : quant à la géométrie et arithmétique , ils font tousjours leur bande de
(!) l'LtTT., dr l’industrie des animaux, c. 53.
(3) Ibid., c. 33.; Ploie, TOI, *» ; Eue*, ttist. des antm., 111, II; VIII, 3 S; X, 47. J. V. L.
(3) Plct. , de C Industrie des animaux, c. 33 ; Cic., de 5«/. deor., Il, 48. C.