LIVRE II
Qu est ce aultre' chose 'qu'une confession de son impuissance et un renvoy non seulement à l'ignorance pour y estre à couvert, mais à la stupidité mesme, au non sentir et au non estre?
Democritum pottqnam matura vetustas Âdmonuit mémo rem, motus languescerc mentis;
Sponle sua letho caput obvius obiulit ipse >.
C’est ce que disoit Antisthenes, « qu’il falloit faire provision ou de sens pour entendre ou de licol pour se pendre(I) * * 4 * * * * 9, » et ce que Chrvsippus alleguoit sur ce propos du poète Tyrtæus :
De la vertu, ou de mortapprocliers :
et Cratès disait que l’amour se guarissoit par la faim, sinon par le temps, et à qui ces deux moyens ne plairoient.parla hart » Celuy Sextius, duquel Scncque et Plutarque5 parlent avecques si grande recommendation, s’estant jeeté, toutes choses laissées, à l’estudc de la philosophie, délibéra de se précipiter en la mer, veoyant le progrès de ses estudes trop tardif et trop long. Il couroit à la mort, au dcfault de la science. Yoicy les mots de la loy sur ce subjcct : « Si d’adventure il survient quelque grand inconvénient qui ne se puisse remédier, le port est prochain, et se peult on sauver, à nage, hors du corps, comme hors d'un esquif qui faict eau ; car c'est la crainte de mourir, non pas le désir de vivre, qui tient le fol attaché au corps. »
Comme la vie se rend par la simplicité plus plaisante, elle s’en rend aussi plus innocente et meilleure, comme je contmenceois tantost à dire : » Les simples, dict sainct Paul, et les ignorants s’cslcvcnt et se saisissent du ciel ; et nous, à tout nostre sçavoir, nous plongeons aux abismes infernaux. » Je ne m’arreste ny à Yalentian<>, cnnemy déclaré de la science et des lettres, ny à Licinius, touts deux empereurs romains, qui les nommoient le venin et la peste de tout estât politique; ny à Mabumct, qui,
(I) Démocritc, averti par l'âge que les ressorts de son'esprit commençaient ft s’user, alla lui-mémc au-devant de la mort. Lrca.,111, 105*.
i (i) Plct., Contredits des philosophes stoïques, c. 14. C. ;
Çi) 1d., iùtd.
(4) Dtoc. Laerce, VT, 80. C.
P) Plct Comment on pourra aperen oir si on amende, etc.,
e. 5 do la version d'Amyot, c. — ScxKus le pythagoricien est
cité par 8 ta., Epist. 30, 64, 73, 98, 108 ; de Ira, U, 36 ; 111,36 ;
liai. quast.'X U. 31, etc. J* V. L. .
(G) Valent.
comme j’ay entendu, interdict la science à ses hommes : mais l’exemple de ce grand Lycurgus et son auclorité doibt certes avoir grand poids, et la reverencCe de ccste divine police lacedemonienne , si grande, si admirable et si long temps fleurissante en vertu et en bonheur, sans aulcune institution ny exercice de lettres. Ceulx qui reviennent de ce monde nouveau, qui a esté descouvert du temps de nos pères parles Espaignols, nous peuvent tesmoigner combien ces nations, sans magistrat et sans loy, vivent plus légitimement et plus rcgléernent que les nostres où il y a plus d’officiers et de loix qu’il n’y a d’aultres hommes et qu’il n’y a d’action :
/>i cilla torie plcne e di libclli ,
D' examine e di carte di procure,
Udnno le manl e il seno, e gran fasiclll Di chiose, di consigli e di tellure :
Per cui le faeuhà de’ jmvcrclU Sou sono mal nelle citta sicurc ;
Uaunodieiro ejdinanù, e d' ambl l lati,
Notai, procuratori ed avvocati *.
C’estoit ce que disoit un sénateur romain des derniers siècles, que leurs prédécesseurs avoient l’haleinc puante & l’ail et l’estomac musqué de bonne conscience9; et qu’au rebours, eeulx de son temps ne sentoient au dehors que le parfum, puants au dedans toutes sortes de vices : c’est à dire , comme je pense , qu’ils avoient beaucoup de sçavoir et de sufiisance, et grand’ faulte de preud’hommie. L’incivilité, l’ignorance , la simplessc, h rudesse s’accompaignent volontiers de l’innocence; la curiosité, la subtilité, le sçavoir traisnent la malice à leur suitte : l’humilité, la crainte, l’obelssance, la débonnaireté, qui sont les pièces principales pour la conservation de la société humaine, demandent une amc vuidc, docile et présumant peu de soy.Lcs chrestiens ont une particulière cognoissancc combien la curiosité est un mal naturel et originel en l’homme : le soing de s’augmenter en sagesse et en science, ce feut la première ruync du genre humain ; c’est la
(I) 1U ool le sein cl les motos pleines d'ajournemcols, do recèles, d'informations el de lot 1res de procura lion ; ils (marchent charges île sacs remplis de gloses, de coosullatlons et de procédures. (;r.1ce|à eux, le pauvre peuple n'csl jamais en silrelé dons les villes ; par devant, par derrière, dos denx cotés, U est assiégé d une foule de notaires, de procureurs et d'avocats. Orlando fUrtoso, c. Il, stanr.. si,
(i) Cm un passage de Vairon, qu'on trouve dans Sosies MaitcELLes, au mot Ccpt, p. lui, éd. de Mercier, e.
vove par où il s'est précipité à la damnation éternelle, l'orgueil est sa perte et sa corruption ; c’est l'orgueil qui jeele l'homme à quartier des voyes communes, qui luy faict embrasser les nouvelletés cl aimer mieulx estre chef d’une troupe errantecl dcsvoyée au sentier de perdition, aimer mieulx estre regent et précepteur d’erreur et de mensonge que d’estre disciple en Peschole de vérité, se laissant mener et conduire par la main d’aultruv à la voyc battue et droicluriere. C’est à l’adventure ce que dict ce mot grec ancien, que « la superstition suyt l’orgueil et luy obéît comme à son pere : » à ôitetSsttfiovia xecOêcmp ira Tpi ri* Tv v» irttOircti 1 . O cuider! combien tu nous empesches!
Après que Socrates feut adverty que le dieu de sagesse luy avoit attribué le nom de sage, il en feut estonné1; et, se recherchant et secouant partout, n’y trouvoit aulcun fondement à ccstc divine sentence : il en seavoit de justes, tempérants, vaillants, sçavants comme luy et plus éloquents, et plus beaux, et plus utiles au païs. Enfin il se résolut qu’il n’esloit distingue des aultres et n’estoit sage que parce qu’il ne se tenoit pas tel; et que son dieu estimoit bestise singulière à l’homme l’opinion de science et de sagesse ; et que sa meilleure doctrine estoit la doctrine de l'ignorance et la simplicité sa meilleure sagrsse. La saincte Parole déclaré misérables ceulx d’entre nous qui s’estiment: « Bourbe et cendre, leur dict elle, qu’as tu à te glorifier? » Et ailleurs : « Dieu a faict l’homme semblable à l’ombre;- de laquelle qui jugera, quand par l’esloingnement de la lumière elle sera esvanouïe? Ce n’est rien que de nous.
Il s’en fault tant que nos forces conccoivent la haulteur divine que, des ouvrages de nostre Créateur, ceulx là portent mieulx sa marque et sont mieulx siens que nous entendons le moins. C’est auxehrestiens une occasion de croire que, de rencontrer une chose incroyable, elle est d’autant plus selon raison qu’elle est contre l’Immaine raison : si elle estoit selon raison, ce ne seroit plus miracle ; et si elle estoit selon quelque exemple, ce ne seroit plus chose singulière. Melius scilur De us, «cscicndos, dict sainct
(1) Ccst un mol de Socrate, s'il faut en croire StomLe, qui le lui attribue, Serm. xxii, p. 189. C.
(i) Voyez Plat., Apologie de Socrate t\f. 300. C.
(3) On connaît mieux ce qu'est U Divinité quand on te sou-
met à l’ignorer. 5. Acgistb, de Qrdtnc, II, lu.
Augustin : et Tacilus, Sanelius est ac reverentins de actis deorum eredere, quam seire *; rt Platon estime qu’il y ait quelque vice d’impietéàtrop curieusement s’enquérir et de Dieu, et du monde, et des causes premières des choses : Alque ilium quidem parentem hujus universitatis inrenire, difficile ; et tjuum jam inceneris, indicare in rulgus, nefasi 3 *, dict Cicero. Noos disons bien puissance, vérité, justice : ce sont paroles qui signifient quelque chose de grand; mais reste, chose là, nous ne la veoyons aucunement ny ne la concevons. Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu aime, •
Immorialia mortali aermouc notante* * :
ce sont toutes agitations et csmotions qui ne peuvent loger en Dieu, selon nostre forme, ny nous l'imaginer selon la sienne. C’est à Dieu seul de se cognoistre et interpréter ses ouvrages ; et le faict en nostre langue improprement pour s'avaller et descendre à nous qui sommes à terre couchés. «La prudence*, comment luv peult elle convenir, qui est l’clitc entre le bien et le mal , veu que nul mal ne le touche? quoy la raison et l’intelligence, desquelles nous nous servons pour arriver, par les choses obscures, aux apparentes; veu qu’il n’y a rien d’obscurà Dieu? la justice, qui distribue à chascun ce qui luy appartient, engendrée pour la société et communauté des hommes, comment est elle en Dieu? la tempérance, comment? qui est la modération des voluptés corporelles, qui n’ont nulle place en la divinité : la fortitude à porter la douleur, le labeur, les dangiers, luy appartiennent aussi peu ; ces trois choses n'ayanls nul accès près de luy : » parquoy Aristote5 le tient egualement exempt de vertu et de vice: IS'equc gratin , neque ira teneri potcsl; quoi quœ talia essenl, imbecilla essent omnia0.
(I) A l'egard de ce que font les dieux, Il c«t plus respectueux et plus saint de croire que d'approfondir. Tac., de Mot. Germon. c. 34.
(i) Il «t difficile de connaître l'auteur de cet univers; rt, « on parvient à le découvrir, il est impossible de le dire à tou.*. Cic., trad. du TimCe de Platon, c. 3.
(3) Exprimant des choses divines en termes humains. Lee*. V, 13i.
(*) Montaigne transnil id un long passage de Cicéron, sam le nommer. Voy. de fiat, dror., III, 15. C«
(5) Morale tï Nicomaque, VH, I. C.
(G) Il n'est suceptible ni de haine ni d'autour , poreeqoeco passions décèlent des être? faibles. Cic., de Nat. deor., 1, 17*