LIVRE II, CH A P. XII
La participation que nous avons à la cognoissancc de la vérité, quelle qu'elle soit, ce n'est point par nos propres forces que nous l’avons acquise : Dieu nous a assez apprins cela par les tesmoings qu'il a choisis du vulgaire, simples et ignorants, pour nous instruire de ses admirables secrets. Nostre i'oy, ce n’est pas nostre acquest; c’est un pur présent delà libéralité d’aullruy : ce n'est pas par discours ou par nostre entendement que nous avons receu nostre religion, c’est par auctorité et par commandement estrangicr : la foiblesse de nostre j ugement nous y ayde plus que la force, et nostre aveuglement plus que nostre clairvoyance; c’est par l’entremise de nostre ignorance plus que de nostre science que nous sommes sçavants de ce divin sçavoir. Ce n’est pas merveille si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent concevoir ceste cognoissance supernaturelle et celeste : apportons y seulement du nostre. 1’obeïssance et la subjection ; car , comme il est escript : « Jedestruirayla sapience des sages et abbattray la prudence des prudents : où est le sage? où est l’écrivain? où est le disputatcur de ce siècle? Dieu n'a il pas akesty la sapience de ce monde? car, puisque le monde n’a point cogneu Dieu par sapience, il luya pieu, par l’ignorance et simplessedc la prédication, sauver les croyants'.»
Si me fault il veoir enfin s’il est en la puissance de l’homme de trouver ce qu’il cherche; et si ceste queste qu’il y a employée depuis tant de siècles l’a enrichi de quelque nouvelle force et de quelque vérité solide. Je crois qu’il me confessera, s’il parle en conscience, que tout l’acquest qu’il aretiré d’une si longue poursuitte, c’est d’avoir apprins à recognoistrc sa foiblesse. L’ignorance, qui esloit naturellement en nous, nous l’avons, par longue estude, confirmée et averée. Il est advenu aux gents véritablement sçavants ce qui advient aux épies de bled; ils vont s’eslevant et se haulsant la teste droictc et fiere tant qu’ils sont vuides ; mais quand ils sont pleins et grossis de grains en leurmaturité, ils commencent à s’humilier et baisser les cornes(I) * * 4 : pareillement, les hommes ayant tout essayé, tout sondé, et n’ayant trouvé en ccst
(I) S. Pacl, Epitreaiu CorUuli., I, 1, 19. C.
similitude prise du traité du Plutarque, Ilû»; dv ri; cn-
ofctro, etc., c. iode la version dMinyot. 1, 'expression appar-
tient à Moniaignc. J. Y, L.
amas de science et provision de tant de choses diverses rien de massif et ferme et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presumption et recogneu leur condition naturelle. C'est ce que Velleius reproche à Cotta et à Cicero, « qu’ils ont apprins de Philo n’avoir rien apprins'. » Pherecydes, l’un des sept sages, escrivant à Thaïes comme il expiroit : » J’ay, dict il, ordonné aux miens, après qu’ils m’auront enterré, de te porter mes escripts. S’ils contentent et toy et les aultres sages, publie tes; sinon, supprime les; ils ne contiennent nulle certitude qui me satisface àmoymesme; aussi ne foys je pas profession de sçavoir la vérité ny d’y atteindre : j’ouvre les choses plus que je ne les descouvre9. « Le plus sage homme qui feut oneques, quand on luy demanda ce qu’il sçavoit, respondit: » qu’il sçavoit cela, qu’il ne sçavoit rien5. » Il verifioit ce qu’on dict, que la plus grand’ part de ce que nous sçavons est la moindre de celle que nous ignorons; c’est à dire que ce mesme que nous pensons sçavoir, c’est une piece, et bien petite, de nostre ignorance. Nous sçavons les choses en songe, dict Platon, et les ignorons en vérité. Omnes pene veteres , nihil cvgnosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt-, angustossensus, imbecilles animas, brévia curricula vitie*. Cicero mesme, qui debvoit au sçavoir tout son vaillant, Valerius dict que, sur sa vieillesse, il commencea à desestimer les lettres5: et, pendant qu'il les traietoit, c'estoit sans obligation d’aulcun party ; suyvant ce qui luy sembloit probable, tanlost en l’une secte, tantost en l’aultre, se tpnant tousjours soubs la dubitation de l’aeademic : Dicendum est, sed ita ut nihil affirmem,
(t> Ch: , dr Xat. tUar., 1, 17. C.
(il Celle lettre, vraie ou fausse, est dans Dioc. Lverce, I, IM. C.
(3) Mot de Socrate. Ctc., Acailem., 1/4. bans l'édition in-t de issu, fol. 209 verso, après le plus sage homme qui feut oneques , Montaigne ajoutait : « (et qui n'oust aulirc plus juste occasion d'esirc appelle sage que ceste sienne sentence.) » J. V. L.
(i) Presque tous les anciens ont dil qu’un ne pouvait rien ronuailre, rien comprendre, Heu savoir; que nos sens étaient bornés, notre inlclligcucc faible, et notre vie trop courte. Cic., Acad., I, 12.
(3) I-i Monnoye pensait avec raison que l'erreur de Montaigne, qui fait dire à VAi.tat Maxime ce qu'il n'a pas dit, venait d'un passage incorrect dans les anciennes éditions de cet auteur , II, 2, 3 ; et Barbey rac, dans une note citée aussi parCostc , prouvait que ce passa go avait déjà trompé Jean de Samsiury ( Pollcratie ., VIII, H), que Montaigne .«'est peut-être contenté de traduire. J, V, L.
d by (
quorum omnia, dubitatif plerumqu e, Hmihi diffidens
J ’aurois trop beau jeu si je voulois considérer l’homme en sa commune façon et en gros ; et le pourrois faire pourtant par sa réglé propre, qui juge la vérité, non par le poids des voix, mais par le nombre. Laissons là le peuple,
Qui r IgltanM ilcrtlt ,
l/orlua cul viia en prope jaw, vivo nique vldcntl * ;
qui ne se sent point, qui ne se juge point, qui laisse la pluspart de scs facultés naturelles oysifvcs : je veulx prendre l’homme en sa plus haulle assiette. Considérons le en ce petit nombre d’honunes excellons ot triés qui, ayants esté doués d'une belle et particulière force naturelle, l’ont encores roidieet aiguisée par soing, par estude et par art, et l’ont montée au plus hault poinct de sagesse où elle puisse atteindre : ils ont manié leur ame à touts sens et à touts biais, l’ont appuyée et estansonnée de tout le secours estrangicr qui luy a esté propre, et enrichie et ornée de tout ce qu’ils ont peu emprunter pour sa commodité du dedans et dehors du inonde : c’est en eulx que loge la haulteur extrême de l’humaine nature : ils ont réglé le monde de polices et de loix ; ils l’ont instruiet par arts et sciences et instruiet encores par l'exemple de leurs mœurs admirables. Je ne mettray en compte que ces gentslà, lcurtesmoignage et leur expérience’; vooyons jusques où ils sont allés et à quoy ils se sont tenus : les maladies et les defaults que nous trouverons en ce college là, le monde les pourra hardiement bien advouer pour siens.
Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct’, ou qu’il dict qu’il l’a trouvée, ou qu’elle ne se pcult trouver, ou qu'il en est encores en queste. Toute la philosophie est despartie en ces trois genres; son desseing est de
(i) je vais parler, mais sans rk*n affirmer ; Je chercherai toujours, je douterai souvent, et Je me dcDerai do moi-même, Ctc., de Diclual., II, S.
(i) Qui dort en veillant, qui est presque mort, quoiqu'il vive et qu’liait les veux, ouverts. Lccn., III, lûGl, IDC9.
(3) C'est précisément par là que Sextus Empirions, d’où Montaigne a tiré bien des choses, commence son livre des Ihjpottjpose* ptjrrhonirnncs. De là il infcre, comme Montaigne, qu'il y a trois manières générales de philosopher, l’une dmjmaiique, l’autre academique, et l'autre sceptique: les uns assurent qu’ils ont trouvé la vérité ; les autres déclarent qu'elle est au-dessus de notre conipréliensiuD, et les autres la cltercliei*’ encore. C.
chercher la vérité, la science et la certitude. Les peripateticiens, épicuriens, stoïciens et auitres, ont pensé l’avoir trouvée; ceulx cy ont establi les sciences que nous avons, et les ont traictées comme notices certaines. Llitomachus, Cameades et les académiciens ont desesperc de leur qneste, et jugé que la vérité ne se pouvoit concevoir par nos moyens ; la fin de ceulx cy, c'est la foiblessc et humaine ignorance; ce party a eu la plus grande suilte et les sectateurs les plus nobles. Pyrrho, et aultres sceptiques ou epechistes, les dogmes de qui plusieurs anciens ont tenu estre tirés de Homere, des sept sages, et d’Archilochus et d’Euripides, et y attachent Zcno, Democritus, Xenophanes, disent qu’ils sont encores en cherche de la vérité; ceulx cy jugent que ceulx là qui pensent l’avoir trouvée se trompent infiniment, et qu’il y a encores de la vanité trop hardie en ce second degré qui asseurc que les forces humaines ne sont pas capables d’y atteindre ; car cela, d’establir la mesure de nostre paissance, de cognoistre et juger la difficulté des choses, c’est une grande et extrême science, de laquelle ils doublent que l’homme soit capable :
SU sriri si quis putai, id quoque nescit An sclri possit quo se nlt scire fatetvr1 * 3.
L’ignorance qui se sçait, qui se Juge, et qui sc condamne, ce n’est pas une entière ignorance; pour f estre, il faull qu’elle s’ignore soy inesmc; de façon que la profession des pyrrhoniens est de bransler, doubler et enquérir, ne s’asscurer de rien, de rien ne se respondre. Des trois actions de l’ame, l’imaginalifvc, l’appetitlfve, et la consentante, ils en rcceoivent les deux premières; la dernière, ils la soutiennent et la maintiennent ambiguë, sans inclination ny approbation d’une part ou d’aultre, tant soit elle legiere. Zenon peignoit de geste son imagination sur ccslc partition des facultés de l’ame; la main espandue et ouverte, c’estoit apparence; la main à demy serrée, et les doigts un peu croches, consentement; le poing fermé, compréhension; quand de la main gauche il venoit encores à clorre ce poing plus eslroict, science*. Ur, ceste assiette de leur jugement,
(I) Celui qui croit qu'on ne peut rien savoir ne sali pas mémo si on pem rien sçavoir qui lui permette «l’avouer qu'il lie sçait ricn.Locft., IV, 470.
(ijCic., Acadcin., 11,47. C.