LIVRE II, CHAP. XII
droicte et inflexible, recevant touts objecls sans application et consentement, les achemine à leur ataraxie, qui est une condition de vie paisible, rassise, exempte des agitations que nous recevons par l’impression de l'opinion et science que nous pensons avoir des choses ; d’où naissent la crainte, l’avarice, l’envie, les désirs immodérés, l’ambition, l’orgueil, la superstition, l'amour de nouvelleté, la rébellion, la désobéissance, l’opiniastreté, et la pluspart des nmulx corporels; voire Us s’exemptent par là de la jalousie de leur discipline; car ils débattent d'une bien molle façon; ils ne craignent point la rcvenche à leur dispute ; quand iis disent que le poisant va contre bas, ils seraient bien marris qu’on les en creust ; et cherchentqu’on les conlredic, pour engendrer la dubitation et surseancc de jugement, qui est leur fin. Ils ne mettent en avant leurs propositions, que pour combattre celles qu’ils pensent que nous ayons en nostre creance. Si vous prenez la leur, ils prendront aussi volontiers la contraire à soustenir; tout leur est un ; ils n’y ont anlcun chois, Si vous establissezque la neige soit noire, Us argumentent, au rebours, qu’elle est blanche; si vous dites qu’elle n’est ny l’un ny l’aullre, c’est à eulx à maintenir qu’elle est louis les deux’; si, par certain jugement, vous tenez que vous n’en sçavez rien, Us vous maintiendront que vous le sçavez; oui, et si, par un axiome affirmatif, vous asseurez que vous en doublez, ils vous iront desbattant que vous n’en doublez pas, ou que vous ne pouvez juger et cstabllr que vous en doubtez. Et, par ceste extrémité de double, qui se secoue soy mesine, Us se séparent et se divisent de plusieurs opinions, de celles mesme qui ont maintenu en plusieurs façons le doubtc et l’ignorance. Pourquoy ne leur sera il permis, disent ils, comme il est entre les dogmatistes, à l'un dire vert, à l’aultre jaune, à eux aussi de doubter? est il chose qu’on vous puisse proposer pour l’advouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considérer comme ambiguë? et où les aultres sont portés, ou par la coustume de leur pals, ou par l’institotion des parents, ou par rencontre, comme par une tempeste, sans jugement et sans chois, voire le plus souvent avant l’aage de discrétion, à telle ou telle opinion, à la secte ou stoïque ou épicurienne, à laquelle ils se treuvent hypotheques, asservis et collés, comme à une prinse qu’ils ne peuvent démordre : Ad quam-
MoSTAlGirE.
cumque disciplinai », velul tempestatc, dclali, ad eum, lanquam ad saxum, adluerescunt' ; pourquoy à ceulx cy ne sera il pareillement concédé de maintenir leur liberté, et considérer les choses sans obligation et servitude? hoc libérions et solutiores, quoi integra illis est judicandi poteslas-, N’est ce pas quelque adv&ntage de se trouver désengagé de la nécessité qui bride les aulLres? vault il pas mieulx demeurer en suspens que de s’infrasquer5 en tant d’erreurs que l'humaine fantasic a produictes? vault il pas mieulx suspendre sa persuasion que de se mesler à ces divisions séditieuses et querelleuses? Qu’iray je choisir? “Ce qu’il vous plaira, pourveu que vous choisissiez '. » Voylà une sotte response, à laquelle pourtant il semble que tout le dogmatisme arrive, par qui il ne nous est pas permis d’ignorer ce que nous ignorons. Prenez le plus fameux parly, jamais il ne sera si seur qu’il ne vous faille, pour le deffendre, attaquer et combattre cent et cent contraires partis ; vault il pas mieulx se tenir hors de ceste meslée? Il vous est permis d’espouser, comme vostre honneur et vostre vie, la creance d’Aristote sur l'eternité de l’ame, et desdire et desmentir Platon là dessus ; et à eulx il sera interdict d’en doubter? S’il est loisible à Panætius8 de soustenir son jugement autour des aruspices, songes, oracles, vaticinations, desquelles choses les stoïciens ne doublent aulcunement, pourquoy un sage n’osera il, en toutes choses, ce que cestuy cy ose en celles qu’il a apprinses de ses maistres, establies du commun consentement de l’eschole, de laquelle il est sectateur et professeur? Si c’est un enfant qui juge, il ne sçait que c'est; si c’est un sçavant, il est préoccupé, lis se sont réservé un merveilleux advantage au combat, s’estant deschargés du soing de se couvrir; il ne leur importe qu’on les frappe, pourveu qu’ils frappent ; et font leurs besongnes de tout ; s’ils vainequent, vostre proposition cloche ; si vous, la leur; s’ils faiilcnt, ils vérifient l’igno-
(1) Ils s'attachent ù la première secte que leur offre le hasard, comme à un rocher tur lequel la tempête les aurait jetés. Cic., Academ., II, 3.
(2) D'autant plus libres et plus indépendants, qu’ils ont une pleine puissance de Juger. Cic., Academ., U, 3.
(3) !» embarrasser , do Pilalieii mfrascare, couvrit, de feuillages, et, par métaphore, embarrasser. C.
(4) Cic., vit (idem., Il, 43. J. V. L.
<51 Montaigne rxintinue de traduire Cicêrox, Academ., Il,
rance; si vous faille* , vous la vérifier; s’ils prouvent que rien ne se scache, il va bien; s'ils ne le seavent pas prouver, il est bon (le inesme ; Ut quum in eadem re paria conlrariis in parlibus momenta inveniunlur, faciliut ab utraifue parle asserlio tuslinealur 1 * : et font estât de trouver bien plus facilement pourquov une chose soit faulse que non pas qu’elle soit vraye, et ce qui n’est pas que ce qui est, et ce qu’ils ne crovent pas que ce qu’ils crovent. Leurs façons de parler sont : * Je n'establis rien : Il n'est non plus ainsi qu’ainsin, ou que nv l’un ny Paultrc : Je ne le comprends point : Les apparences sont eguales partout : La loy de parler, et pour et contre, est pareille : Rien ne semble vray qui ne puisse sembler fauls. » Leur mot sacramental, c’est i-xiyj,, , c’est à dire, - je soustiens , je ne bouge ; » voylà leurs refrains et aultres de pareille substance. Leur efTect, c’est une pure, entière et très parfaicte surseance et suspension de jugement ; ils se servent de leur raison pour enquérir et pour débattre, mais non pas pour arrester et choisir. Quiconque imaginera une perpétuelle confession d'ignorance, un jugement sans pente et sans inclination, à quelque occasion que ce puisse estre, il conceoit le pyrrhonisme. J’exprime cestc fantasie autant que je puis, parce que plusieurs la trouvent difficile à concevoir ; et les aucteurs mesmes la représentent un peu obscurément et diversement.
Quant aux actions de la vie, ils sont en cela de la commune façon ; fisse prestent et accommodent aux inclinations naturelles*, à l’impulsion et contraincte des passions, aux constitutions des loix et des coustumes, et à la tradition des arts ; Non enim nos Deus ista frire, ted lantummodo uti volait3. Ils laissent guider à ces choses là leurs actions communes, sans aulcune opination ou jugement : qui faict que je no puis pas bien assortir a ce discours ce qu’on dict de Pvrrho*; ils le peignent stupide et im-
(I) Afin que, trouvant sur un même sqjcl des raisons égales pour cl contre, il soit plus facile, sur un point ou sur l’autre, de suspendre son jugement. Cic., Acad., I, 18.— H faut lire dans le texte latin auensio, comme tous les critiques en conviennent aujounrhul. J. V. L.
(8) C est ce que Scxlus Enipiricus déclare expressément , et en autant de mots. Pyrrh. Ilypot., I, ti, p. u. c.
■71) Car Dieu nous a refusé la connaissance de ces choses, cl ne nous on a accordé que l'usage, cic., de M inât., 1, 18.
l*i Edition de t:#$,/o/.8t j : « te que Laértins dict de la vie
mobile, prenant un train de vie farouche et inassociable, attendant le heurt des charrettes, se présentant aux précipices, refusant de s’accommoder aux loix. Cela est enchérir sur sa discipline : il n'a pas voulu se faire pierre ou souche ; il a voulu se faire homme vivant, discourant et raisonnant, jouissant de louts plaisirs et commodités naturelles, et se servant de toutes ses pièces corporelles et spirituelles en réglé et droicture : les privilèges fantastiques, imaginaires et fauls, que l’homme s’est usurpé de regenter, d’ordonner, d'establir , il les a de bonne foy renonces et quittés. Si n’est il point de secte 1 qui ne soit contraincte de permettre à son sage de suy vre assez de choses non comprinscs, ny perceues, ny consenties, s’il veult vivre ; et quand il monte en mer, ilsuyt ce desseing, ignorant s’il luy sera utile , et se plie à ce que le vaisseau est bon, le pilote expérimenté, la saison commode; circonstances probables seulement, après lesquelles il est tenu d'aller, et se laisser remuer aux apparences, pourveu quelles n’ayent point d’expresse contrariété. Il a un corps, fi a une ame; les sens le poulsent, l’esprit l'agite, cncorcs qu’il ne treuve point en soy ceste propre et singulière marque de juger, et qu'il s'apperceoive qu'il nedoibt engager son consentement; attendu qu’il peult estre quelque fauls pareil à ce vray, il ne laisse de conduire les offices de sa vie pleinement et commodément. Combien y a il d’arts qui font profession de consister en la conjecture plus qu'en la science; qui ne décident pas du vray et du fauls, et suyvent'seulement ce qu’il semble? Il y a, disent ils, et vray et fauls; et y a en nous de quoy le chercher, mais non pas de quoy l’arrester à la touche. Nous en valons bien miculx de nous laisser manier, sans inquisition, à l’ordre du monde : une ame garantie de préjugés a un merveilleux advancement vers la tranquillité ; gents qui jugent et contreroollent leurs juges ne s’y soubmettent jamais deuement.
Combien , et aux loix de la religion , et aux loix politiques, se treuvent plus dociles et aysés amener les esprit simples et incuricux, que ces esprits surveillants et paidagogues des causes divines et humaines! Il n’est rien en
rtc Pjrrrtio, cl S ijnoy laicianus. Aulus Genius, cl aullm, semblent s'indiucr : car ils kl peignent MupkJe et Immobile, etc. »
(IJ l.'autcur coj<tc encore Cictitos, Acntt.p II, 5t. c.