‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 223 sur 449 · LIVRE II, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XII

l'humaine invention où il y ayt tant de verisimilitude et d'utilité :ceste cy présente l’homme nud et vuide; recognoissant sa foy blesse naturelle; propre a recevoir d’en hault quelque force estrangiere; desgarni d’humaine science, et d'autant plus apte à loger en soy la divine ; anéantissant son jugement pour faire plus de place à la foy ; ny mcscreant, ny esiablissant aulcun dogme contre les observances communes ; humble, obéissant, disciplinaire, studieux, ennemy juré d’heresie, et s’exemptant, par conséquent, des vaines et irreligieuses opinions introduictes par les faulses sectes : c’est une charte blanche, préparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu’il luy plaira d’y graver. Plus nous nous renvoyons et commettons à Dieu, et renonçons à nous , mieulx nous en valons. • Accepte, dit l’Ecclesiastc en bonne part, les choses au visage et au goust qu’elles se présentent à toy.du jour à la journée; le demourant est hors de ta cognoissance. » Dominus scit cogitation es hominum quoniam vanœ simi -, Vovlà comment, des trois generales sectes de philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d'ignorance ; et en celle des dogmatistes, qui est troisiesme , il est aysé a descouvrir que la pluspart n’ont prins le visage de l’asseurance que pour avoir meilleure mine ; ils n’ont pas tant pensé nous establir quelque certitude que nous montrer jusques où ils estoient allés en ceste cbasse de la vérité: Quam docti fingunt magis quam norunl 5. Timieus, ayant à instruire Socrates de ce qu’il sçait des dieux, du monde et des hommes, pr<t[>oso d’en parler comme un homme à un homme ; et qu’il suffit, si scs raisons sont probables comme les raisons d’un aultre : car les exactes raisons n’eslre en sa main, ny en mortelle main4. Ce que l’un de ses sectateurs a ainsin imité : Ut potero explicabo : nec lame n, ut Pylhiui A polio, ccrta ul tint et fixa quœ dixero ; sed, ut homunculus,probabilia conjectura sequem1'-,

(0 III, n ; V, IT.CtC. J.V.L.

(i) Dion soit que les pensées des lionuncs ne sont que vaiiilc* Psaume XC1II, v. 11.

(3) yuc les savants supposent, plutôt qu'ils ne la connaissent.

(4) PLAT., Ttmtc, page 5ÜL C.

Je m'expliquerai comme je pourrai ; mais en m’écoulant, ne croyez pas entendre Apollon sur son trépied, et ne prenez pas ce que Je dirai pour des vérités indubitables : bible mortel, je cherche, par des coojecl urcs, à découvrir la vraisemblance. Cic., Tuscut., I, 0.

et cela sur le discours du mespris de la mort, discours naturel et populaire : ailleurs il l’a traduict sur le propos mesme de Platon : Si forte, de deorum natura orluque mundi disierenles, minus id quod habemus in animo consequimur, haud eril mirum : œquum est cnim meptinisse, et me, qui disseram, hominem esse , et vos, quijudicelis, ut, si probabilia dicentur, nihil ultra requiratis1. Aristote nous entasse ordinairement un grand nombre d’aultres opinions et d’aultres creances, pour y comparer la sienne et nous faire veoir de combien il est allé plus oultrc, et combien il approche de plus près la verisimilitude : car la vérité ne se juge point par auctorilé et tesmoignage d’aullruy ; et pourtant évita religieusement Epicurus d’en alléguer en ses cscripls. Cestuy là est le prince des dogmatistes ; et si nous apprenons de luy que le beaucoup sçavoir apporte l’occasion de plus doubter * : «n le veoid à escient se couvrir souvent d’obscurité si espesse et inextricable qu’on n’y peult rien choisir de son advis ; c’est par effcct un pyrrhonisme souhs une forme resolutifvc. Oyez la protestation de Cicero, qui nousexplique la fantasie d’aultruy par la sienne: Qui requiranl quid de quaque re ipsi senliamus curiosius id faciunl quam necessc est... Hœc in philosopliia ratio contra ornnia disserendi, nullamque rem upertc judicandi, profecla a Socrate, repetile ab Arcesila , confirmai a Carneade , usque ad nostram viyct œtalem.... Ili sumus, qui omtùbus écris falsa quadam adjuncla esse dicamus, tanta similitudine ut in iis nulla insit certe judicandi et assenliendi nota 3. Pourquoy, non Aristote seulement, mais la pluspart des philosophes, ont

(t) Si, ci) discouranLsur la nature dos dieux ci sur l'orifiinc du monde, Je ne puis atteindre le but que je inc proj*o#e, il ne faut pas vous en élouncr ; car vous devez vous souvenir que, moi qui parle et vous qui jugez, nous sommes des hommes ; et si je vous donne des probabilités, ne demandez rien de plus. Cic., trad. du Tïméede Platon, c. 3,

(t) Quipluranovlt, etmt majora sequuntur duùin . Celte pensée n’est point d'Aristote. On l'attribue à .Lucas Silvius, qui a été pape sous le nom de Pic II. N.

lï) Ceux qui voudraient savoir ce que nous peinons sur chaque matière poussent trop loin la curiosité... La secte des académiciens, dont le caractère est de tout soumettre A la dis|Mitc, sans décider sur rien ; cette secte fondée par Socrate, rétablie par Arccsilas, affermie par Carnéade, a fleuri jusqu'à nos jours... Voici donc notre sentiment : Le faux est partout môle avec le vrai, et lui ressemble si fort, qu'il n'y a |*oint de marque ccrniue j»our k» distinguer, etc., de Kai. deor.tl, s.

ils affecté la difficulté, si ce n’est pour faire valoir la vanité du subject et amuser la curiosité de nostre esprit, luy donnant où se paistre, à ronger ccst os creux et descharné? Clitomachus affermoit n’avoir jamais sceu, par les escripts de Carneades, entendre de quelle opinion il estoit* : pourquoy a évité aux siens Epicuros la facilité; et Heraclitus en a esté surnommé <rr.oTfi»oc *. La difficulté est une monnoye que les sçavants employent comme les joueurs de passe passe, pour ne descouvrir l’inanité de leur art , et de laquelle l’humaine bestise se paye ayséement.

Clams, ob obscuram linguam, maijis Inter (nattes ...

Orrmin entm xtolidl mugis admirantur, amantqne

Invertis quœ sub verbit latitantla cemuntK

Cieero* reprend aulcuns de scs amis d’avoir aceoustumé de mettre à l’astrologie, au droict, à la dialectique et à la géométrie, plus de temps que ne meritoient ces arts, et* que cela les divertissoit des debvoirs de la vie, plus utiles et honnestes. Les philosophes evrenaïques mesprisoient cgualement la physique et la dialectique8. Zenon, tout au commencement des livres de la republique, declaroit inutiles toutes les liberales disciplines8; Chrysippus disoit que ce que Platon et Aristote avoient eseript de la logique, ils l’avoient eseript par jeu et par exercice, et ne pouvoit croire qu’ils eussent parlé à certes d’une si vainc matière1 * 3 4 5; Plutarque le dict de la métaphysique; Epicurus l’eust encorcs dict de la rhétorique, de la grammaire, poésie, mathématique, et, hors la physique, de toutes les sciences; et Socrates de toutes aussi, sauf celle seulement qui traicte des mœurs et de la vie. De quelque chose qu’on s’enquist à luy, il ramenoit en premier lieu tousjours l’enquerant à rendre compte des conditions de sa vie présenté et passée, lesquelles il examinoit et jugeoit, estimant tout aultre apprentissage

(I) CK-, Acatlrm., 11, JS. C.

(*) Ttnfbrtuj. C ic. , de rlnib., n, 8. J. V. L.

(3) Ccst par l'obscurité de son langage qu* Heraclite s'est attiré la vcucration des ignorants ; car la sottise n’estime et n'admirc que les opinions cachées sous des termes mystérieux.

Lira., I, 640.

(4) De Offtc., 1, 6. C.

(5) Dioo. Labrce, If, 9». C.

(6) lo., vn, Si. C. •

(7) Plct., Contredits des philosophes stoïques , c. 95. — Ici Montaigne a été trompé par sa mémoire : f.hrysippc, dan» Plutarque, dit le contraire de ce qull lui fait dire. C.

subseeutif à celuy là et supemnmeraire ; parum mi/tt place tint ea lillerœ, quie ad virtulem docloribus nihil profucrunt ' . La pluspart des arts ont esté ainsi mesprisées par le mesme sçavoir; mais ils n’ont pas pensé qu’il feuit hors de propos d’exercer leur esprit es choses mesmes où il n’y avoit autcune solidité proufi table.

An demourant, les uns ont estimé Plato dogmatiste, les aultres dubitateur, les aultres en certaines choses l’un cl en certaines choses l’aultre. Le conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousjours demandant et esmouvam la dispute, non jamais l’arrestant, jamais satisfaisant, et dict n’avoir d’aultre science que la science de s’opposer. Homcre, leur aucteur,a planté cgualement les fondements à toutes les sectes de philosophie pour montrer combien il estoit indiffèrent par où nous allassions. De Platon nasquirent dix sectes diverses, dict on. Aussi, à mon gré, jamais instruction ne feut titubante et rien asseverante , si la sienne ne l’est.

Socrates disoit * que les sages femmes, en prenant ce mestier de faire engendrer les aultres, quittent le mestier d’engendrer, elles; que luy, par le tiltre de sage homme que les dieux luy ont déféré, s’estoit aussi desfaict, en son atnour virile et mentale, de la faculté d’enfanter, se 'contentant d’avderet favorir de son secours les engendrants, ouvrir leur nature, graisser leurs conduicts, faciliter l’yssue de leur enfantement, juger d’iceluy, le baptiser, le nourrir, le fortifier, l’emmaillotter et circoncire, exerccant et maniant son engein aux périls et fortunes d’aultruv.

11 est ainsi de la pluspart des aucteurs de ce tiers genre, comme les anciens ont remarqué des escripts d’Anaxagoras, Democritus, Parmenides, Xenophanes et aultres. Ils ont une forme d’escrire doubtcusc en substance et en desseing, enquerant plustost qu’instruisant, encorcs qu’ils entresement leur style de cadences dogmatistes. Cela se veoid il pas aussi bien en Seneque et en Plutarque? Combien disent ils tantost d’un visage, tantost d’un aultre, pour cculx qui y re-

(0 J’estime peu res arts qui n*ont point servi fi rendre yct- I iicux ceux qui les possèdent. SALI., Discours de Marin6 7, BeU- Jttg.,c. 85. —H est inutile d'avertir de nouveau que Montaigne al 1ère fort souvent, comme Ici, le texte dose» riiaiioos. J. V.L-

(2) Dans le TheeiCtc de Platon.

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