LIVRE II, CHAP. XII
gardent de près? Et les reconciliateurs des jurisconsultes dévoient premièrement les concilier chascun à soy . Platon me semble avoir aimé ccstc forme de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus decemment en diverses bouches la diversité et variation de ses propres fantaisies. Diversement traicter les matières est aussi bien les traicter que conformement et mieulx , à savoir plus copieusement et utilement. Prenons exemple de nous : les nrrests font le point extresme du parler dogmatiste et résolutif ; si est ce que ceulx que nos parlements présentent au peuple les plus exemplaires, propres à nourrir en luy la revcrence qu’il doibt h ceste dignité, principalement par la suffisance des personnes qui l’exercent , prennent leur beauté, non de la conclusion qui est à eux quotidienne et qui est commune à tout juge, tant comme de la disceptation et agitation des diverses et contraires ratiocinations que la matière du droict souffre. F.t le plus large champ aux reprehensions des uns philosophes à l’encontre des aultres se tire des contradictions et diversités en quoy chascun d’eulx se treuve empestré, ou par desseing pour montrer la vacillation de l’esprit humain autour de toute matière, ou forcé ignoramment par la volubilité et incomprehcnsibilité de toute matière; que signifie ce refrain :» En un lieu glissant et coulant, suspendons noslre creance; » car, comme dict Euripidcs,
Lrs œuvres de Dieu, en diverses
Façon*, nous donnent tic* traverses*.
semblable à ccluy qu’Empedocles semoit souvent en ses livres, comme agité d’une divine fureur et forcé de la vérité : « Non, non, nous ne sentons rien, nous ne veovons rien ; toutes choses nous sont occultes; il n’en est nulcune de laquelle nous puissions establir quelle elle est*, « revenant à ce mot divin : Cogilationes morlalium timidir, et incertœ adinvcnliones nostrœ et prnvidenliœ*. Il ne fault pas trouver estrange si gents désespérés de la prinse n’ont pas laissé d’avoir plaisir à la chasse, I’estude estant de soy une occupation plaisante et si
(I) Put., des Oracle » qui ont cesse, c. as , traduction d'Atnyot. C.
(a) Clc., Acaetem -, II, K ; Sexvcs Kvhmccs, Adcers. malhcrn., p. 160. C.
p) U» pcSKdcs dos hommes sont timides; leur prévoyance et leurs Inventions sont Incertaines. Saqttx, IX, 14.
plaisante que, parmy les voluptés, les stoïciens deffendent aussi celle qui vient de l’exercitation de l’esprit, y veulent de la bride et îreuventde l’intcmperance à trop sçavoir.
Democritus, ayant mangé à sa table des figues qui sentoient le miel , commencca souhdain à chercher en son esprit d’où leur venoit ceste doulccur inusitée, et, pour s’ en esclaircir, s’alioit lever de table pour vcoir l’assiette du lieu où ces ligues avoient esté cueillies. Sa chambrière, ayant entendu la cause de ce remuement, luy dict en riant qu’il ne se peinast plus pour cela; car c’est oit qu’elle les avoit mises en un vaisseau où il y avoit eu du miel. 11 se despita de quoy elle luy avoit osté l’occasion de ceste recherche et desrobbé matière à sa curiosité :« Va, lui dict il, tu m’as faictdcsplaisir ; je ne lairray pourtant d’en chercher la cause comme si clic est oit naturelle1; * et volontiers n’eust failly de trouver quelque raison vraye à un effcct fauls et supposé. Ceste histoire d’un fameux et grand philosophe nous représente bien clairement ceste passion studieuse qui nous amuse à la poursuyte des choses, de Tacquest desquelles nous sommes desesperés. Plutarque recite un pareil exemple de quelqu’un qui ne vouloit pas eslrc esclaircy de ce de quoy il estoit en double, pour ne perdre le plaisir de le chercher ; comme l’aultre, qui ne vouloit pas que son médecin luy ostast l’alteration de la fiebvre, pour ne perdre le plaisir de l’assouvir en beuvant. Satins est supervacua discere ,quamnihil *. Tout ainsi qu’en toute posture il y a le plaisir souvent seul, et tout ce que nous prenons qui est plaisant n’est pas tousjours nutritif ou sain; pareillement ce que nostre esprit tire de la science ne laisse pas d’estre voluptueux, cncores qu’il ne soit ny alimentant ny salutaire. Voicy comment ils disent : - La considération de la nature est une posture propre à nos esprits ; elle nous cslcvc et en lie, nous faict desdaigner les choses basses et terriennes par la comparaison des supérieures et celestes. La recherche mesmedes choses occultes et grandes est très plaisante, voire à
(t) PI.ct. ( Propos de tapie, 1. 1, quest. 10 ) fait manger un concombre ù Démocritc, tov owucv, et non pas une ligue tm oûxm. Montaigne a suivi ta Tcrslon française d'Atnyoi, ou le latin de Xylaixtcr. C.
fl) Il vaut mteui apprendre des choses Inutiles, que do ne rien apprendre. Séx, eplst. St.
celuy qui n'en acquiert que la reverence et crainte d’en juger. » Ce sont des mots de leur profession*. La vaine image de ceste maladifvc curiosité se veoid plus expressément encores en cest aultre exemple qu’ils ont par honneur si souvent en la bouche : « Eudoxus souhnitoit et prioit les dieux qu’il peust une fois veoir le soleil de près, comprendre sa forme, sa grandeur et sa beauté, à peine d’en estre hruslé soubdainement 4. Il veult, au prix de sa vie, acquérir une science de laquelle l'usage et possession luy soit quand et quand ostée, et, [tour ceste soubdaine et volage cognoissance, perdre toutes aultres cognoissances qu’il a et qu’il peult acquérir par après.
Je ne me persuade pas ayséemenl qu’Epicurus, Platon et Pythagoras nous ayent donné pour argent comptant leurs atomes, leurs idées cl leurs nombres ; ils estoient trop sages pour establir leurs articles de foy de chose si incertaine et si debatlable. Mais en ceste obscurité et ignorance du monde chascun de ces grands personnages s'est travaillé d’apporter une telle quelle image de lumière, et ont promené leur ame à des inventions qui eussent au moins une plaisante et subtile apparence, pourveu que, toute faulse, elle se peust maintenir contre les oppositions contraires. Unicuique isla pro ingénia fin guntur, non ex scienliœ t>is.
Un ancien, à qui on reprochoit qu’il faisoit profession de la philosophie, de laquelle pourtant en son jugement il ne tenoit pas grand compte, respondit que «Cela c’estoitvrayement philosopher. » Ils ont voulu considérer tout , balancer tout, et ont trouvé ceste occupation propre à la naturelle curiosité qui est en nous : aulcuncs choses ils les ont cscriptes pour le bcsoing de la société pubiieque, comme leurs religions4; et a esté raisonnable, pour ceste con-
(I) Aiml s’e» priment Cictuos, Acatlcm., Il, 41; St*., Kal. dnirsl., I, proann., l'ir. J, y. [,.
(S) ci.t'T, , Qit'ott ne saurait vh-re joyeusement selon la doc- Irine d Eptcnre, c. 8 de la traduction d'Amyot. Voua trouverez dam Imuc. Utta, |. vin, M-g,n. «MH, la rie tTEudoxm, célèbre philosophe pylhnguHt'icn, qui était coiileiuporatude Piafs) Ce» système» sont le» Dotions du génie de chaque philosophe, plutôt que le résultat de leur» découverte». M. srsr.i. , Simsor. 4.
(*) Ed. de tsas : « Aulcuncs choses Us le» ont cscriptes pour I utilité putilicque, comme le» religions : car il n*cst pas derfendu de faire notre profit de la memooge mesme, s'il est bosoing; et a este raisonnable, etc. »
sidération, que les communes opinions ils n’avent voulu les espelucher au vif, auxfinsde n'engendrer du trouble en l'obeïssance des loix et coustumes de leur pais.
Platon traicle ce mystère d’un jeu assez descouvert : car, où il eseript selon soy il ne preseript rien à certes : quand itfaiclle législateur, il emprunte un stile régentant et asseverant , et si y mcsle hardiemenl les plus fantastiques de ses inventions, autant utiles à persuader à la communcqueridicutcsâpersuaderà soy mesme; sçaehant combien nous sommes propres à recevoir toutes impressions, et, sur toutes, les plus farouches et énormes : et pourtant, en ses loix, il a grand soing qu’on ne chante en publicque que des poésies desquelles les fabuleuses fcinctes tendent à quelque utile fin, estant si facile d’imprimer toute sorte de fantosmes en l’esprit humain que c’est injustice de ne le paistre plustost de mensonges profitables que de mensonges ou inutiles ou dommageables ; il dict tout (lest rousséement* en sa République4: -que, pour le prouüt des hommes, il est souvent besoing de les piper.» Il est aysé à distinguer quelques sectes avoir plus suyvi les unes la vérité, les aultres futilité, par où celles cv ont ga igné crédit, t’est la misère denostre condition, que souvent ce qui se présente à noslre imagination pour le plus vray ne s’y présente pas pour le plus utile à nostre vie : les plus hardies sectes, épicurienne, pyrrhonienne , nouvelle academique, encores sont elles conlrainctes de sc plier à la lov civile, au bout du compte.
Il y a d’aultres subjects qu’ils ont beluttés3 qui à gauche, qui à dextre, chascun sc travaillant d’y donner quelque visage à tort ou à droict ; car, n’ayant rien trouvé do si caché de quoy ils n’ayent voulu parler , il leur est souvent force de forger des conjectures foibles et folles, non qu’ils les prinssent eulx mesmes pour fondement ny ]>our establir quelque vérité, mais pour l’exercice de leur estude : Aon lam id sensiste quoi dicerenl, quam exeretre ingénia materiee difficuUate ridenlur voluisse *. Et si on ne le prenoit ainsi, comment couvririons
(1) Tout ouvertement. C. ,
(2) Liv. V, pag. 459. C.
(3) Blutes, passes an sas, au tamis, an blutoir. E. J.
(*) Os semblent avoir écrit, moins par suite d une conviction profonde, que pour exercer leur esprit par la difDculic du sujet.